Catherine (nom fictif) souffre d’hyperphagie depuis le début de l’âge adulte. Découverte d’un trouble alimentaire répandu dont on entend pourtant peu parler.  

Un texte de Justine Aubry – Dossier Santé

Catherine est une très bonne élève. À l’école secondaire, elle obtient d’excellents résultats. Elle évolue dans un cercle d’amis proches et n’a jamais été victime de railleries de la part de ses camarades. À la maison, tout va aussi pour le mieux. Ses parents sont des gens aimants et encourageants et Catherine entretient une relation empreinte de tendresse avec sa sœur ainée.

Pourtant, malgré cette vie qui semble équilibrée, un mal s’installe peu à peu en elle, à l’aube de l’âge adulte. Un mal dont elle ne connaît toujours pas la cause, mais dont elle apprendra bientôt le nom: l’hyperphagie.

La maladie

L’hyperphagie ou «boulimie sans vomissement» est un dérèglement alimentaire peu connu. Ce trouble est associé à une ingestion constante et en grande quantité de nourriture sur une courte période, et ce, sans comportement compensatoire ultérieur (vomissements, par exemple). Moins recensé que le trouble boulimique, ce dysfonctionnement alimentaire ne toucherait pourtant pas moins de 2 millions de femmes ou d’hommes au Canada.

Diplômée en psychologie et intervenante à Anorexie et boulimie Québec (ANEB), Janique Raymond-Migneault explique que «selon les statistiques, il y aurait plus de personnes souffrant d’hyperphagie que de boulimie. Par contre, les personnes aux prises avec l’hyperphagie ne sont pas nécessairement conscientes qu’elles ont un trouble alimentaire».

Contrairement aux troubles les plus connus, qui font comme principales victimes les adolescents, l’hyperphagie affecterait plus particulièrement les jeunes adultes. C’est vers l’âge de 18 ou 19 ans que Catherine commence à entretenir un rapport réellement conflictuel avec la nourriture. Elle prend l’habitude de manger de très grosses collations dès son retour de l’école en après-midi, pour ensuite ingérer avec appétit le souper familial. En soirée, il lui arrive aussi de grignoter à nouveau en faisant ses travaux scolaires.

Au cours des années qui suivront, les fringales muteront en «crises d’empiffrement» pendant lesquelles Catherine se mettra à engouffrer frénétiquement tout ce qui lui tombera sous la main… Jusqu’à ce fameux soir où, en regardant tranquillement la télévision, elle s’attarde à un documentaire traitant de ce trouble alimentaire. Elle se reconnaît aussitôt.

Lors de l’apparition d’une crise, l’hyperphagique grignote constamment, souvent seul, se sentant incapable d’arrêter avant qu’une sensation de ballonnement ou de maux de ventre n’apparaisse. «Je pense qu’il devient difficile pour moi de comprendre les signaux de satiété. Malgré que je sois consciente de ne plus avoir  faim, je me lève pour aller chercher quelque chose de plus à manger», témoigne Catherine.

Contrairement au trouble boulimique,  l’hyperphagie ne contraint pas la personne qui en souffre à provoquer elle-même des vomissements, mais elle n’en ressent pas moins une grande détresse à la suite d’une crise. Au quotidien, Catherine ne pratique pas de sport intense ni ne se prive de nourriture à outrance, suivant plutôt un mode de vie qu’elle qualifie de «régulier». «Dans les périodes hors crise, mon alimentation est très normale et il a donc été difficile, dans mon cas, de bien comprendre au début qu’il s’agissait d’hyperphagie», précise la jeune femme.

Selon les statistiques, les crises apparaitraient le plus souvent lorsque la personne atteinte tente de suivre un régime amaigrissant. Le résultat n’est bien souvent pas celui espéré: l’hyperphagique prend plutôt une grande quantité de poids. Selon Janique Raymond-Migneault, d’autres conséquences physiques sont aussi à prévoir: cholestérol, pression artérielle élevée et/ou diabète.

Heureusement pour Catherine, son bilan de santé n’est pas catastrophique pour l’instant. Elle définit ses crises comme étant «cycliques», et explique que ces cycles surviennent par périodes de deux à trois mois au cours desquelles la fréquence des crises peut varier, passant «d’un jour sur deux à une fois par semaine environ». Elle clame ne pas avoir voulu suivre de régime amaigrissant, mais parle de son désir constant de reprendre le contrôle de son poids et de ses habitudes alimentaires.

Un trouble anxieux?

D’après le répertoire des troubles du comportement alimentaire (TCA), les personnes souffrant d’hyperphagie sont habituellement anxieuses et peuvent être affectées négativement par le regard que les autres portent sur elles. Elles peuvent ressentir beaucoup de stress et subir une forte pression venant d’elles-mêmes ou de leur environnement social. Leur alimentation «yoyo», alternant entre tentative de normalisation et autogavage, crée chez les hyperphagiques un sentiment de perte de contrôle et d’anxiété.

Mme Raymond-Migneault affirme que ce trouble alimentaire peut également découler de problèmes de nature psychologique, bien qu’elle évoque une combinaison de facteurs sociaux, familiaux et personnels généralement à mettre en cause. « Il existe beaucoup de facteurs de prédisposition. Les crises éclateront souvent en réponse à des contingences psychologiques, telle une difficulté à gérer le stress ou l’anxiété, à gérer les émotions. La crise devient donc une stratégie d’adaptation, non adéquate, mais qui aide au moment où elle survient», explique-t-elle.

Pour Catherine, il est difficile de savoir exactement quelle est la cause de ce mal qui la ronge. La jeune femme suppose qu’elle ressent peut-être un trop grand besoin de contrôler toutes les sphères de sa vie. «Pour moi, le stress semble être une des causes principales. Les périodes de remises en question paraissent aussi être propices à l’amorce d’un cycle», témoigne-t-elle.

Parfois, Catherine se sent submergée par des questions dont elle n’arrive pas à trouver la réponse: ai-je choisi la bonne carrière? Dois-je retourner à l’université pour éventuellement gagner plus d’argent? Dois-je persévérer dans ma relation de couple? Lorsque le doute l’envahit, Catherine se met à grignoter frénétiquement devant la télévision. Puis elle se sent soulagée. Pour un temps…

Comment s’en sortir?

Même si l’arrivée d’une crise peut occasionner une sensation de bien-être immédiate, il s’agit plus d’une illusion que d’une véritable solution. Pour accepter cette réalité, la présence du trouble doit d’abord être reconnue, affirme Mme Raymond-Migneault: «La première étape est de prendre conscience que la personne a un problème. Cela peut s’avérer difficile, car le trouble peut procurer des avantages à la personne, et ceux-ci peuvent peser plus fort que les désavantages dans la balance».

L’hyperphagique doit trouver le moyen de guérir son mal intérieur afin de voir cesser les crises et ainsi reprendre un mode de vie plus sain. Plusieurs solutions sont envisageables pour y parvenir, selon l’intervenante: appeler la ligne d’écoute d’ANEB (organisme d’aide et de soutien aux personnes touchées par un trouble du comportement alimentaire), s’inscrire à des groupes de soutien qui servent à briser l’isolement, échanger avec des personnes qui vivent la même chose… «Une psychothérapie avec un psychologue permet évidemment de creuser plus loin», conclut-elle.

Depuis quelques semaines, Catherine consulte un orienteur. Elle veut réussir à évacuer l’anxiété qu’elle ressent face à son plan de carrière, qu’elle juge confus et démoralisant. À la fin de ses journées de travail, elle pratique maintenant le yoga et le cardiovélo, afin d’éviter de se retrouver seule à la maison avec d’incontrôlables fringales. Au grand dam de son conjoint, elle tente aussi de garder le frigo le plus vide possible. Même si Catherine sait que repousser ses crises s’avèrera un objectif souvent difficile à atteindre, elle a bon espoir que cette nouvelle routine lui permettra à long terme d’adopter de bonnes habitudes alimentaires.

Ligne d’écoute de l’ANEB : 1-800-630-0907

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