Des étudiants du cégep John Abbott ont écrit sur la crise sanitaire de la Covid-19, dans le cadre d’un cours de français portant sur les médias. Plusieurs d’entre eux n’ont pas pu célébrer l’atteinte de la majorité en compagnie de leurs amis. En confinement, ils ont pris conscience des impacts de la pandémie dans la vie de tous. Un regard privilégié sur le quotidien des jeunes isolés depuis beaucoup trop longtemps.

Un texte de Sarah Bouchard publié sur Reflet de Société | Dossier Coronavirus et Famille

On est en plein milieu de février 2021. Ça fait déjà presque un an que je me réveille chaque jour à 13 heures. Au cégep, j’ai décidé de placer mes cours plus tard dans la journée, car à la dernière session, le matin, j’étais incapable de les suivre. Je me réveillais et me rendormais immédiatement. En tout cas, ce matin, ou cet après-midi, j’ai deux cours. J’ajuste donc mes écouteurs et me mets au travail, la tête toujours aplatie sur l’oreiller. 

J’écoute le professeur en me disant que je devrais achever mes travaux, échus ce soir. Il faut que j’écrive un texte de 1 000 mots. Facile! Je pourrai y parvenir en une heure ou deux. Je commence donc mon devoir. Alors que mon texte se trouve à moitié écrit, j’entends mon prof nous dire qu’on doit se mettre en petits groupes sur l’application « Teams ». Je me dis : « Encore un prof qui veut nous donner du social qui ne marche pas! ». C’est donc avec trois autres coéquipiers que je réponds aux questions sur les chapitres à l’étude aujourd’hui. Personne n’allume sa caméra, et comme d’habitude, personne ne parle. 

Tout à coup, j’entends des cris venant d’en bas et je réalise qu’il est déjà 16 heures, car ma mère chicane mon petit frère pour qu’il fasse ses devoirs. Maintenant que mes cours sont finis ainsi que mon texte, ma prochaine tâche sera de m’alimenter. Je me faufile en bas; Jacob, mon petit frère, m’interpelle : « Tu dormais encore ? » Je roule les yeux, je grogne un peu et j’ouvre le réfrigérateur. Malgré que ma mère s’affaire au souper de ce soir, je prends un bol de céréales et rejoins ma bulle, dans ma chambre.

Pour faire passer plus vite ce pénible temps d’éveil, je me connecte aux médias sociaux. Sur Snapchat, je vois que Kim Kardashian vient de participer à une fête grandiose dans l’île de Tahiti pour ses 40 ans. En plein confinement, normal qu’elle en récolte une tonne de critiques négatives. Sa réponse de vedette est un peu stupide : « ce voyage m’a permis de prétendre pendant un moment que les choses étaient normales, mais je comprends que je suis privilégiée ». « Ah, que je la hais », me dis-je.

Après, je me branche sur Tik Tok. Bien que quelques jeunes de mon âge se voient encore, la majorité d’entre nous sommes confinés dans notre chambre. Nous publions tous des vidéos qui montrent notre désespoir et notre dépit de ne pas avoir de vie. Ça me confirme que des millions de jeunes de mon âge partagent les mêmes sentiments dépressifs que moi. 

Il est 18 heures. Je texte mon amie Kristen. Nous nous répétons la même histoire. 

  •  Tu fais quoi? 
  •  Rien. 
  •  Tu me manques! 
  •  Moi aussi! 
  •  Espérons que ça finisse vite. 
  •  Ouais! 

Silence radio.

  •  Bye!  
  •  Bye

J’entends mon père sortir enfin de son bureau après ses dix heures de télétravail. Je descends pour lui faire mon coucou quotidien. Encore la même question : 

  • Comment ça va, à l’école? 

Même réponse que toujours.

  •  Bien.

La bouteille de vin est déjà ouverte; il en verse un verre pour lui et, ensuite, pour ma mère. La chicane pointe à l’horizon. C’est au tour de mon frère aîné, Matthew, de sortir de sa cave. Si vous pensez que moi, j’hiberne, vous vous trompez. Ma mère se couche parfois en pensant qu’il pourrait être mort. On dirait qu’il dort toute la journée. On ne sait pas trop quand il « game », suit ses cours, ou mange! Des fois, avec ses cheveux gras, on se demande même quand il prend sa douche! 

Le souper est commencé. Nous parlons de covid encore une fois, et pendant trop longtemps. Nous discutons des nouvelles relatives au vaccin, des politiques des États-Unis et de nos vies répétitives. Malgré ces sujets ennuyants et convenus, nous réussissons à nous obstiner, car nous défendons des points de vue différents sur la pandémie. Une fois la bouteille finie, sans savoir pourquoi, le ton monte. C’est évident que, en bon québécois, on se tape vraiment sur les nerfs. Je quitte à nouveau la table brusquement, en colère, et crie:

  • « J’ai hâte de crisser mon camp d’icitte! »

Je mets mes bottes intempestivement et sors prendre une bouffée d’oxygène. Il est 19h30 et je ne dispose que d’une demi-heure avant le couvre-feu. La nostalgie m’envahit au souvenir des moments heureux de mon enfance, dans ce quartier, avec mes amies. Ça m’attriste de penser que j’ai vécu entre quatre murs ma première année d’adulte. Un temps écoulé qui ne reviendra jamais. Finalement, la magie des rues désertes et l’air frais finissent par me redonner un certain calme intérieur. Je me sens seule au monde, mais néanmoins connectée à un futur plein de possibilités. 

En rentrant chez moi, malheureusement, la sérénité obtenue en marchant s’envole instantanément. Je regagne mon lit enveloppant. YouTube me distrait quelques heures. Il est une heure du matin. J’ai faim. Trois cornichons, deux morceaux de fromage et un verre de lait plus tard, retour à l’horizontale. Souffrant d’insomnie, j’écoute mon livre audio ; ça fonctionne : finalement, je m’endors vers 3 heures. 

Bang, bang, bang! À 7 heures, le voisin me réveille en cassant la glace dans son entrée. Super! Ça commence bien une autre merveilleuse journée monotone et cyclique dans mon étrange existence. Au moins, personne n’est malade autour de moi et malgré ses 78 ans, mon voisin bruyant pète le feu!

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