Le 25 juillet 2018, Riley Fairholm, 17 ans, ayant déjà souffert de dépression, a dit à ses proches qu’il ne voulait plus vivre. Il est alors sorti en pleine nuit, brandissant un pistolet à air comprimé qu’il s’est mis à agiter, entre cris et vociférations, le long d’une route du village de Lac Brome, dans les Cantons-de-l’Est.

Un texte de Colin McGregor publié sur Reflet de Société | Dossier Santé mentale et Prévention du suicide

Traduction de l’anglais : Simon-Claude Gingras

La Sûreté du Québec est arrivée sur les lieux, sans connaître le type d’arme que possédait Fairholm. À l’aide d’un porte-voix, on lui a demandé de jeter son arme. Puisqu’il n’obtempérait pas, il a été tué d’une seule balle, en pleine tête. Et cet adolescent – autrefois plein de vie, enjoué, empathique – venait de disparaître.

Les parents de Fairholm prétendent que la police n’en a pas fait suffisamment pour désamorcer la situation. D’autant plus qu’ils avaient déjà entrepris des démarches pour procurer de l’aide à leur fils, soulignent-ils. Le chien de garde de la police au Québec, le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI), s’est penché sur l’incident, mais les officiers impliqués dans l’affaire n’ont finalement pas été mis en accusation.

Menée par un coroner, une autre enquête examinera bientôt les circonstances exactes du drame, lequel peut être associé à un problème plus profond:  dans cette contrée idyllique des Cantons-de-l’Est, on dit que plusieurs anglophones souffrent de troubles de santé mentale, et de santé tout court.

« Ça ne fait aucun doute: les anglophones souffrent davantage de santé mentale que les francophones, en partie parce qu’ils attendent plus longtemps avant de recourir à de l’aide », affirme Tim Wisdom, directeur général de l’Association d’entraide en santé mentale l’Éveil Brome-Missisquoi, un service de soutien psychologique, basé à Cowansville.

« Ils attendent deux fois plus longtemps. Au moment où ils demandent de l’aide, leurs symptômes sont déjà assez graves. C’est facile de blâmer la police, dit-il, faisant allusion à l’affaire Fairholm, mais quand quelqu’un agite un revolver, dans le noir, en hurlant, ce n’est pas le moment de demander du soutien en santé mentale afin d’éviter un suicide par policier ».

Des enfants vulnérables

« Nos élèves se situent tout juste devant ceux de Gaspé parmi les moins bien préparés lorsqu’ils entrent en maternelle », dit Rachel Hunting, directrice générale du Townshippers Association, qui représente les 40 000 locuteurs anglophones des Eastern Townships.

Un rapport publié en 2016 par le Directeur de la Santé publique de l’Estrie, intitulé Mieux répondre aux besoins des communautés linguistiques et culturelles de l’Estrie, montre que 6.1% des mères anglophones étaient âgées de 19 ans ou moins au moment d’avoir leur premier enfant (comparativement à 2.9 % chez les francophones); 11.5% des mères anglophones avaient complété moins de 11 ans de scolarité (pas de diplôme d’études secondaires) au moment de donner naissance (comparativement à 8.8% chez les francophones).

Dans les Cantons-de-l’Est, les enfants qui ont l’anglais pour langue maternelle (et non le français) sont proportionnellement à risque (46.1%) de présenter au moins un problème de développement que les francophones (24.7%). Cela inclut les habiletés sociales, la communication, la maturité émotive, ainsi que le développement cognitif et celui du langage.

Les enfants anglos sont aussi plus à risque de boire des boissons sucrées, d’avoir des caries, et de développer de façon générale de mauvaises habitudes alimentaires. 62.5% des enfants anglos ont au moins une carie en arrivant en deuxième année. Et comme les élèves du secondaire, ils ont moins de chances d’avoir mangé un petit déjeuner complet avant d’arriver à l’école.

Cela s’avère pour les enfants anglophones d’autres régions du Québec, selon une étude de la Santé publique de l’Estrie, qui s’est intéressée aux deux tiers les plus à l’est des Cantons-de-l’Est « traditionnels ». Cette région inclut aussi la portion orientale de la Montérégie et déborde un peu sur le Centre-du-Québec. Par exemple 23.6% des enfants anglophones d’Estrie risquent de souffrir d’un problème de santé, contre 8.9 % des enfants francophones.

De l’aide… Please

N’importe qui peut trouver décevant d’aboutir sur une liste d’attente après avoir demandé de l’aide, souligne Wisdom. Les listes d’attente sont aussi longues pour les francophones que les anglophones, ajoute-t-il. « Ça peut parfois prendre une journée complète pour convaincre quelqu’un d’aller chercher de l’aide, puis on le place sur une liste d’attente d’un an…  La personne peut rentrer chez elle le soir et vouloir se suicider. Cette grosse machine a besoin d’être réformée. »

Selon lui, cette pandémie a eu des effets dévastateurs sur les introvertis et les individus souffrant d’anxiété sociale. « En confinement, ils ne travaillent plus sur eux. Des gens se sont suicidés durant l’hiver. Ç’a été très dur pour l’équipe. On se demande toujours ce qu’on aurait pu dire, ou faire… »

La santé mentale de tous a été ébranlée durant la crise de la Covid-19. « Ç’a été pire pour les anglophones », croit Hunting. Elle cite les résultats préliminaires d’une étude menée par l’Université de Sherbrooke depuis le début de la pandémie selon lesquels face à la crise, les jeunes anglophones « ont des troubles de santé mentale plus sévères et de moins bonnes réactions que leurs pendants francophones ». L’étude montre aussi que les jeunes anglophones sont plus perméables aux théories conspirationnistes et autres distorsions cognitives.

Une détresse exacerbée

Anne Jutras, directrice générale du Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska, assure que selon ce que révèlent leurs observations quotidiennes, les taux de suicide n’ont pas bondi durant la pandémie. Pas plus que n’a été enregistrée d’augmentation des appels aux lignes téléphoniques de prévention du suicide. Cependant, « les appels que nous recevons signalent des niveaux de détresse plus élevés qu’auparavant, observe-t-elle. Cela signifie plus de temps consacré à l’intervention avec la famille, l’individu lui-même, les partenaires et l’environnement. »

L’éveil ne possède pas de liste d’attente, précise Wisdom. Et le travail se déroule de façon bilingue. « Ce n’est pas comme un genou brisé, si on a été agressé; c’est plus facile de travailler dans la langue maternelle de l’individu ». La population anglophone de Cantons-de-l’Est est divisée en une portion plus âgée et une autre plus jeune, alors que « le milieu » démographique, tout comme économique, sont sous représentés. « Les services sociaux sont accaparés par les aînés », dit Hunting, mais il y a de l’espoir à l’horizon.

« Et de nombreux investissements sont effectués aux niveaux provincial et fédéral, particulièrement en ce qui a trait à la préparation des étudiants, à leur santé, leur bien-être, afin de leur procurer des chances égales de réussir. Ce n’est pas qu’on abandonne nos aînés, mais nous nous occupons de la population plus jeune. Nos enfants rattrapent leur retard dès le primaire », souligne-t-elle.

Néanmoins, il existe des communautés anglophones où tout ne va pas pour le mieux. « L’accès aux services dépend de l’endroit où l’on se trouve, rappelle Hunting. Hors des centres comme Sherbrooke ou Magog, si quelqu’un ne dispose pas d’un véhicule, c’est l’isolation qui le guette. Il faut qu’il puisse s’appuyer sur son réseau social ».

En mode solution

Wisdom assure que les raisons d’être optimistes ne manquent pas : « Nous avons bel et bien été témoins de démonstration de courage durant les 16 derniers mois. Tout le monde s’adapte à la thérapie via Zoom. On la suit dans notre salon, et de cette façon, la thérapie dure plus longtemps, parfois. Mais ça demeure difficile pour les intervenants de ne pas rapporter de boulot à la maison alors qu’ils travaillent de chez eux. Nous sommes tous très heureux de retourner au bureau ».

L’Éveil s’occupe des visites à domicile « surtout pour les gens qui ont subi une psychose ou souffrent de troubles mentaux persistants. On fait la tournée des petites routes agricoles loin des hôpitaux et des services ». Et une partie de l’argent obtenu pour contrer la Covid-19 parvient jusqu’à l’aide psychologique et les autres services de santé et de travail social des régions, souligne Wisdom avec joie.


Si vous êtes dans les Cantons-de-l’Est et que vous avez besoin d’aide, contactez L’Éveil Brome-Missisquoi au (450) 263-6240, ou cliquez ici pour accéder à son site web.

Le Centre de prévention du suicide de la Haute-Yamaska : (450) 375-4245 ou 1-866-APPELLE

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