Le décrochage, au Québec, particulièrement celui des garçons, inquiète depuis belle lurette. Avec la pandémie – qui a obligé les jeunes à rester chez eux et à se scolariser à distance – la situation aurait facilement pu tourner à la catastrophe. Malgré que certains doivent être suivis de très près, selon plusieurs acteurs du milieu de l’éducation, on a fait ce qu’il fallait pour éviter le naufrage. Mais, il faudra poursuivre les efforts pour combler les retards accumulés dans les apprentissages et éviter que les plus vulnérables payent le prix de la COVID-19. 

Un texte de Martine Letarte publié sur Reflet de Société | Dossier Décrochage et Coronavirus

En novembre, la Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement (FQDE), qui regroupe les écoles publiques francophones de la province, criait haut et fort sa crainte quant à la réussite des jeunes du secondaire au moment où on voyait dans les écoles un taux d’échec de 30 % par rapport au 10 % habitue. Mais, déjà en février, il avait commencé à baisser. 

« Nous avons encore des préoccupations par rapport au taux d’échec élevé qui augmente les risques de décrochage, mais le fait que le Québec ait réussi à garder ses écoles ouvertes cette année, malgré des fermetures temporaires de classes, et l’ajout de nouvelles mesures, comme le tutorat et des services directs aux élèves, ont eu un impact très positif sur la réussite des jeunes », souligne Nicolas Prévost, président de la FQDE. 

À surveiller 

Il faudra tout de même du temps avant de connaitre l’ampleur des dégâts. Les chiffres du Ministère sur le décrochage pour 2020-2021 n’arriveront que l’an prochain. Mais, on sait qu’en 2018, pas moins de 17 % des garçons ont quitté l’école secondaire sans diplôme ni qualification, contre 11 % chez les filles. Bien que cet écart de 6 % suscite des inquiétudes, force est de constater qu’il s’est tout de même rétréci, puisqu’il atteignait plutôt 12 % il y a 20 ans. De plus, au Québec, environ, 220 000 élèves – dont 65% sont des garçons – sont identifiés comme handicapés, ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage. Seulement 38 % de ces jeunes obtiendront leur diplôme après sept ans au secondaire. 

« On ajoute à cela un événement comme la pandémie, qui perturbe le parcours scolaire, et c’est tout à fait logique qu’on se soucie des risques de décrochage, en particulier pour les garçons », affirme Égide Royer, psychologue spécialisé sur la question de la réussite scolaire et membre du Comité réussite scolaire formé par Jean-François Roberge, ministre de l’Éducation du Québec, pour s’attaquer aux impacts de la COVID-19 sur les élèves. 

Avant même l’arrivée de la pandémie, la pénurie de personnel était bien présente dans plusieurs secteurs de l’économie québécoise. La reprise post-COVID risque d’accroître les besoins de main-d’œuvre. « Un taux de chômage très bas a tendance à faire augmenter le décrochage, parce que les jeunes peuvent facilement se trouver un emploi même s’ils n’ont pas leur diplôme; il faudra garder ça à l’œil », ajoute Égide Royer. 

Des régions à risque 

Les conséquences de la COVID-19 risquent de ne pas se faire sentir avec la même brutalité d’une région à l’autre. Bien sûr, certaines écoles et classes sont restées ouvertes plus longtemps que d’autres et la qualité de la connexion internet a pu affecter l’enseignement à distance. Mais, il faut aussi considérer le fait que normalement, le taux de diplomation varie énormément selon la région. C’est l’analyse que propose le projet CartoJeunes, mené au Cégep de Jonquière par le Centre d’étude des conditions de vie et des besoins de la population (ÉCOBES). 

Il y a aussi des différences entre les Municipalités régionales de comté (MRC), mais, globalement, c’est dans le Nord-du-Québec que le taux de diplomation et de qualification après sept ans au secondaire est le plus faible, avec 30 % pour les garçons de la cohorte qui a commencé ses études secondaires en 2012. Sur la Côte-Nord, c’est près de 64 %. En Outaouais, 68 %. Parmi les régions qui s’en tirent le mieux avec leurs garçons, il y a Laval, avec 80 %, Québec, les Laurentides et le Centre-du-Québec, avec 78 %. Suivent de près le Saguenay–Lac-Saint-Jean et Montréal avec 77 %. 

CartoJeunes a publié en 2018 une étude qui s’intéresse à comprendre quels sont les facteurs, dans un territoire donné, qui influencent la persévérance et la réussite des jeunes au Québec. « Par exemple, les milieux où il y a beaucoup de familles monoparentales, de logements surpeuplés et d’adultes sans diplôme sont associés à un plus faible taux de diplomation des jeunes », indique Michaël Gaudreault, coordonnateur de CartoJeunes. 

Il est d’avis que ces facteurs ont pesé lourd en temps de COVID-19. « Pour un jeune confiné à un logement surpeuplé où il essaye de faire l’école à distance, et dont le parent ne valorise pas beaucoup l’éducation et connaît des difficultés financières parce qu’il a perdu son emploi, ce sera difficile de décrocher son diplôme. »

Contexte social et familial

Marie Chantal Bouchard, coordonnatrice de la Maison des Jeunes du Grand Joliette, en est arrivée à des résultats semblables lorsqu’elle s’est penchée, pour son mémoire de maîtrise, sur les causes qui ont mené les jeunes à décrocher dans Lanaudière. Les familles monoparentales représentent près de 30 % de la population dans la MRC de Matawinie et Les Moulins. La région se distinguait par son haut taux de décrocheurs il n’y a pas si longtemps, mais plusieurs efforts ont été consentis pour améliorer la situation. 

« Dans la MRC de Matawinie, le taux de diplomation après sept ans est passé de 54,5 % en 2006 à 67,5 % en 2015 et dans Les Moulins, de 66 % à 79 %, précise Mme Bouchard. La plupart ont quitté l’école pour des questions de contraintes, comme un parent qui les a sortis de l’école, ou parce qu’ils vivaient beaucoup d’intimidation. »

Ces résultats rejoignent ceux publiés en 2017 par Véronique Dupéré, professeure et chercheuse à l’École de psychoéducation de l’Université de Montréal, et Éric Dion, professeur et chercheur au département d’éducation et de formation spécialisées à l’Université du Québec à Montréal. Ils avaient conclu qu’environ 40 % des jeunes suivis pour cette étude, qui avaient fini par quitter l’école, avaient vécu un événement stressant important dans les trois mois précédant leur décrochage. Les trois quarts de ces stresseurs n’étaient pas liés à leurs apprentissages, mais à leur vie familiale, sociale, ou à leur santé. « C’est certain que la pandémie a frappé fort dans bien des familles; chez elles, les risques ont été exacerbés et la motivation des jeunes en a pris un coup », affirme Marie Chantal Bouchard. 

Poursuivre les efforts

Chez CartoJeunes, on ne s’attend toutefois pas à observer d’énormes changements dans les prochains chiffres sur le décrochage. « Pendant la COVID-19, les exigences n’ont pas été maintenues pour que les élèves puissent passer au niveau supérieur, souligne Michaël Gaudreault. On prévoit cependant que les retards accumulés par certains élèves pendant la pandémie finiront par avoir un impact visible sur le décrochage, et ce, d’ici deux ans environ. »

Pour Égide Royer, les directions d’écoles et centres de services scolaires devront être particulièrement alertes cet automne. « Il faudra regarder qui était à l’école l’an dernier et qui n’est pas revenu, même s’il n’a pas eu son diplôme, prévient-il. Il faut être extrêmement attentifs à tous ces jeunes qui risquent de décrocher, et voir ce qu’on peut faire pour les appuyer afin qu’ils persévèrent. »

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Ceci est de la littérature brute, non filtrée, extraite le plus souvent en première pression, à chaud. Pas toujours loin de la crise. Les textes sont authentiques, originaux et servis tels que reçus. Ils témoignent de la réalité intime des auteurs, qui ont entre 9 et 35 ans. Pour plusieurs, c’est une première expérience d’écriture qu’ils ont choisi de faire partager. Pour d’autres, c’est leurs failles intérieures et leurs doutes qu’ils exposent, alors même qu’ils les découvrent.

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