Hormis la vie, qu’est-ce qu’une personne a le plus à perdre sinon sa liberté de mouvements et de choix de vie ? Depuis qu’il y a un État et des lois, il existe des prisons et des geôliers. Pourtant, au Québec, enfermer dans le but de réformer les mœurs et le mode de pensée d’un condamné est une pratique juridique plutôt récente. La mise en place de ce type de peine est d’ailleurs plutôt contemporaine et certainement imparfaite. Dans ce billet, il vous est proposé un bref survol de cette histoire carcérale québécoise sous pression.

Un texte de Mathieu Perron publié sur Reflet de Société | Dossier Criminalité et Chroniques d’un prisonnier

Enfermer pour réformer

À la toute fin du XVIIIe siècle, se développe en Occident, autour des écrits de l’auteur britannique John Howard, l’idée d’enfermer les coupables afin de les punir. Inspirée directement par ce modèle, la ville de Philadelphie, aux États-Unis, construit l’Eastern Penitentiary en 1821. Première prison en son genre, elle isole les détenus les uns des autres de jour comme de nuit. L’établissement servira de modèle un peu partout dans le monde, y compris au Canada.

Dans ce nouveau type d’établissements, les condamnés sont censés réfléchir à leurs crimes et chercher à s’amender le temps de leur emprisonnement. Auparavant, les peines d’enfermement s’additionnaient, ou non, à la torture et aux exécutions publiques. Comme souvent, l’écart entre les visées souhaitées et les moyens mis en branle par les autorités prend du temps avant de se réduire. Entre-temps, les frustrations sur le terrain s’accumulent et font monter la pression. À la fin du XIXe siècle, les peines d’emprisonnement se normalisent. Le temps d’incarcération s’allonge. Dans les années 1870, l’État fédéral met en place son propre réseau carcéral. En 1873, le complexe de Saint-Vincent-de-Paul accueille sur l’Île Jésus (aujourd’hui Laval), en français, ses premiers prisonniers. C’est l’unique pénitencier fédéral francophone. En 1908, les travaux de construction de la prison provinciale de Bordeaux à Montréal débutent. Le pénitencier nouveau genre est achevé en 1912. Dessinée par l’architecte montréalais Jean-Omer Marchand, la nouvelle prison est l’une des seules au Canada à se conformer au modèle carcéral de Philadelphie avec son plan radial et ses ailes séparées. Bordeaux accueille à son ouverture près d’un millier de détenus masculin. Bien que l’emprisonnement prolongé soit désormais conçu comme une peine en soi, les pratiques carcérales demeurent mésadaptées. 

L’organisation de l’espace, la taille des cellules et la planification des activités des prisonniers conservent d’importantes lacunes. La surpopulation devient rapidement chronique. Les conditions d’incarcération sont spartiates; manque d’espace dans les cellules est chronique et l’atmosphère est étouffante. Les horaires sont monotones ; aucune cour d’exercice n’est aménagée. L’isolement étant considéré comme une part essentielle de la réhabilitation, les prisonniers — autant les hommes que les femmes — sont rarement mis en contact les uns avec les autres. 

Femmes et prison

Au milieu du XIXe siècle, les femmes ne se retrouvent pas en prison pour les mêmes raisons que les hommes. Les carences importantes du système social de l’époque font se juxtaposer service social et système répressif. Les femmes sont enfermées dans des « asiles » pour leur protection. À bien des égards, comme l’explique l’historien Donald Fyson, « pour plusieurs femmes, la prison constitue au sens propre un véritable refuge pour sauver leur peau ». Au cours de la décennie 1850-1860, la moitié des femmes incarcérées se retrouvent en prison à leur propre demande. Une femme sans-abris qui gèle la nuit est embarquée pour la prison. « La frontière entre le crime et le service social est poreuse », souligne l’historien

Cependant, la femme en prison demeure perçue comme une anomalie. Née en Italie d’auteurs comme Cesare Lombroso (1835-1909), la criminologie positiviste s’appuie sur le caractère inné du criminel. Rapidement influente à l’étranger, cette école considère que le crime constitue pour la femme une trahison de sa nature même.

Inaugurée en 1876 à Montréal, la prison Fullum est entièrement consacrée aux femmes. Jusqu’en 1960, les sœurs du Bon-Pasteur ont la charge de l’établissementSeulement vingt-six religieuses gardent à vue les prisonnières. Le gouvernement paie 200$ par année par femme incarcérée. Les prisonnières sont séparées selon leur religion et non selon la raison de leur condamnation. Les Canadiennes françaises ont leur propre période de repas.  

La rééducation des femmes se trouve au cœur de la mission des religieuses. La réforme morale se fonde sur un rapport quotidien et étroit avec les préceptes religieux. Pour les hommes, en comparaison, le travail forcé et les corvées forment longtemps le cœur de la vie sociale carcérale.

La révolte

Le confinement prolongé met tout être humain sous pression. Aussi, sans surprise, les actes de résistance et les éruptions de violences ponctuent l’histoire des prisons québécoises. En novembre 1932, un groupe déclenche un incendie au pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul. Plusieurs bâtiments partent en fumée. Leur meneur, un dénommé Crosley, est d’origine afro-canadienne. Le même stratagème fut employé quelque temps auparavant dans le pénitencier de Kingston. La tentative échoue. À la suite de ce brasier, les autorités enquêtent sur les conditions de détention au Canada. Les plaintes des prisonniers sont rapportées : les prisons sont surpeuplées et les conditions de détention sont trop strictes. Pourtant, les changements concrets se font attendre…

En 1952, une autre émeute éclate, cette fois à la prison provinciale de Bordeaux. Son origine : les mauvais traitements des gardiens et la nourriture avariée servie aux prisonniers. Au cours de la décennie, aucune autorité extérieure ne surveille les gardiens. Ces derniers agissent en toute impunité, souvent de manière cruelle et dégradante envers les prisonniers et les prisonnières. 

Pendant les années 1970, des associations de prisonniers se mettent en place. Centraide du Grand Montréal se voit secoué par quelques controverses puisqu’une partie des dons recueillis est distribuée à des groupes communautaires et de prisonniers sollicitant un financement. Il faut dire que certains événements violents choquent parfois l’opinion publique, comme l’évasion, en août 1972, du criminel charismatique d’origine française Jacques Le Grand Mesrine. Dans les pénitenciers fédéraux, où la durée des peines est plus longue, les conditions d’incarcération demeurent longtemps exécrables, en particulier pour les femmes. Ce n’est qu’à la suite de révoltes et de la mobilisation des détenus que les choses se mettent à évoluer, lentement. 

Réhabilitation et réformes

Tant les détenus que le système pénal censé les réformer s’engagent sur le long chemin de la réhabilitation. Les gouvernements fédéral et provinciaux entament donc, à partir des années 1980, d’importants chantiers de réformes dans l’organisation du système carcéral. À titre d’exemple, mentionnons des programmes adaptés afin de traiter la toxicomanie ou de mieux supporter la séparation d’avec les enfants. 

Cependant, comme hier, la superposition des lacunes de la couverture sociale avec le système répressif se poursuit, en particulier chez les populations marginalisées comme les Autochtones et les Inuits. Ces populations vulnérables sont surreprésentées dans le système correctionnel. En 2019, dans les services correctionnels québécois, ces deux groupes composaient 6,4 % de la population carcérale alors qu’ils ne représentent que 1 % de la population totale de la province. En 2020, ces mêmes groupes représentaient 30 % des détenus fédéraux. Devant ces chiffres, la question se pose : quel système faut-il réformer : la prison ou la société? 

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