Cambodge; musée du crime génocidaire

Cambodge

Musée du crime génocidaire

Deux millions de morts en moins de quatre ans. Le musée est une ancienne école qui a servie de prison de torture sous Pol Pot entre 1974 et 1979. Je l’aurais appelé le «musée de l’horreur cambodgien.

Dominic Desmarais   Dossier Enfants-soldats, International

Je suis allé au musée du crime génocidaire. Je l’aurais appelé le «musée de l’horreur cambodgien». C’est barbare, inhumain… J’ai failli pleurer. Je suis tellement bouleversé que je ne réussit pas à mettre le doigt sur l’émotion – ou les émotions – qui m’envahissent. C’est complètement tordu… Deux millions de morts en moins de quatre ans. Le musée est une ancienne école qui a servie de prison de torture sous Pol Pot entre 1974 et 1979. D’ailleurs, elle a ouvert ses portes le lendemain de mon premier anniversaire.

On y incarcerait les intellectuels du pays, qui représentaient une menace à la révolution des Khmers rouges. Par intellectuel, il faut comprendre enseignants, diplomates, ingénieurs… ou toute personne sachant lire. Pour la révolution, elle devait passer par les paysans. Pol Pot voulait recommencer à zéro un système où l’économie ne passait que par la production de riz.

Dans la prison que j’ai visitée, 15 000 intellectuels y ont séjourné. Aucun ne s’est échappé. Seule la fuite du régime de Pol Pot provoquée par le Viêt-nam a permis de récupérer sept survivants. Je vous épargne les différentes méthodes de torture utilisées. Cruelles, abominables, bref l’être humain dans ce qu’il a de plus laid. Si on peut appeler ça être humain. Ces 15 000 personnes étaient torturées afin de leur soutirer le nom des gens qu’ils connaissaient, les membres de leurs familles. Quand les tortionnaires étaient satisfaits, ils envoyaient le prisonnier – et sa famille découverte grâce à ses aveux – dans un camp pour les assassiner. Pas avec des balles, jugées trop coûteuses, mais à coups de bambou. On les enterrait ensuite dans de fosses communes, même ceux qui n’étaient pas morts. Assez horrible.

Dans les salles de classes, utilisées comme cellules, on peut encore voir, près de 30 ans plus tard, des flaques de sang séché. En quatre ans, le bilan du régime de Pol Pot s’établit, selon ce qu’on peut lire sur les affiches du musée, à 3,3 millions de morts ou disparus, près de 150 000 invalides, 200 000 orphelins. Sans compter les écoles et industries détruites. La guerre civile aura duré près de 30 ans, pour se terminer à la fin du siècle dernier (1998). Un pays ne se remet pas du jour au lendemain d’une telle catastrophe. Trois générations qui n’ont pas reçu d’éducation (qui doit éduquer les générations suivantes sans trop savoir comment s’y prendre) et une économie complète à reconstruire.

Dans ce musée, il y a des salles remplies de photos des 15 000 prisonniers. Je ne sais combien il y en avait, des milliers assurément. Je les ai regardées une a une. Des gens qui ne savaient pas ce qui les attendaient. Le regard fier, courageux. Je n’y ai pas vraiment vu de peur. Ces gens sont pourtant allés à l’abattoir. Les tortionnaires ont même installé des barbelés aux étages pour éviter toute tentative de suicide…

Les gens photographiés n’étaient pas très vieux. Il y avait même des enfants. Devant chaque visage, je frissonnais. J’ai dû sortir après quelques salles, question de prendre un peu d’air. Je ne sais comment exprimer ce que j’ai ressenti. De l’impuissance, de l’incompréhension. Comment peut-on être si sadique? Massacrer en masse des humains? Comment a-t-on pu laisser une telle chose se produire? Ces tortionnaires, qui passaient leurs journées à infliger les pires sévices à leurs prisonniers, comment faisaient-ils ensuite pour retrouver leur famille, leurs enfants, et oublier ce qu’ils avaient fait la journée durant?

Je n’ai pas visité de musées ou de charniers concernant l’Holocauste en Allemagne. Je peux m’imaginer, encore plus aujourd’hui, l’horreur de ce carnage organisé.

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Enfants soldats et leurs victimes à la même école

Enfants-soldats Sierra Leone

Bourreaux et victimes à l’école

Kabala, Sierra Leone – Sunkarie a 16 ans. À la fin de la guerre, elle avait 12 ans. Lorsque les rebelles ont attaqué son village, ils l’ont pris avec sa mère. «Ma mère était enceinte. Ils lui ont ouvert le ventre brutalement pour connaître le sexe de l’enfant. J’ai vu ma mère mourir.» Elle a sept ou huit ans à l’époque. Elle vit encore sous le choc aujourd’hui. «Je vais toujours me souvenir de la mort de ma mère. La plupart du temps, quand je me rappelle comment je l’ai perdue, je pleure. Quand j’ai besoin d’aide, que je vis des moments tristes, je me sens seule. Je n’ai pas de famille», raconte-t-elle avant de rajouter que son frère a été tué pendant la guerre, que son père est mort et que sa belle-mère a perdu son bras à la suite à des bombardements.

Dominic Desmarais, Enfants-soldats, International

Sunkarie est devenue une enfant-esclave. Elle accomplissait les tâches que les rebelles lui assignaient, explique-t-elle laconiquement, avare d’explications. Difficile de savoir sienfants-soldats-enfants-de-la-rue-enfant-guerre elle a oublié cet épisode de sa vie ou si elle évite le sujet. Un regard sur son oreille gauche suffit pour comprendre qu’elle a vécu l’enfer. L’ouverture est bouchée par son lobe, recousu au centre de l’oreille. Elle a été poignardée. Sur les jambes, également, comme en témoignent ses vilaines cicatrices. Ses réponses sont brèves.

Trois ans passent avant qu’elle ne s’évade des rebelles. Malchanceuse, elle tombe entre les mains des soldats du gouvernement. Le cauchemar de Sunkarie se prolongera une autre année. «Les rebelles et les soldats du gouvernement, c’est du pareil au même», dit-elle à la dérobée. L’adolescente s’adresse à l’un de ses professeurs en créole, qui joue à l’interprète et au journaliste. Peu troublé par l’histoire de son élève, mille fois entendue, il la pousse à s’ouvrir. Sunkarie s’est portée volontaire, parmi la trentaine de jeunes filles de sa classe, pour témoigner de son vécu. Ses rares sourires sont provoqués par la gêne. Elle détourne rarement le regard de son interprète. Parfois, elle répond en anglais. Mais toujours cet air honteux.

L’école de la réintégration

Depuis octobre, la jeune fille est prise en charge par un centre de réintégration pour jeunes victimes de la guerre. Opéré par la Croix-Rouge, qui a quatre autres projets similaires à travers le pays, le centre de Kabala aide 150 jeunes de 10 à 18 ans. Comme Sunkarie, ils ont un passé douloureux. Mères-enfants que personne ne supporte, jeunes dont les parents ont tout perdu pendant la guerre et n’ont pas les moyens de les envoyer à l’école, victimes de la guerre (traumatismes), abusés sexuellement, enfants-soldats, enfants abandonnés pendant la guerre…

Le centre mélange enfants-soldats et autres victimes, filles et garçons. La Croix-Rouge évite toute stigmatisation. «À travers ces centres, on veut leur redonner une structure, un mode de vie normal. Beaucoup de ces enfants n’ont pas connu d’encadrement, une autorité plus ou moins présente», explique Philippe Stoll, agent de communication de l’organisme international. Philippe a délaissé le journalisme pour l’aide humanitaire. Il vit l’aventure d’une autre manière.

Les enfants sont divisés en fonction de leur âge. Les plus jeunes, les 10-13 ans, s’adaptent à leur nouvelle vie d’étudiant. Une première pour la grande majorité. «On leur donne une structure scolaire, dans le but qu’ils puissent, après un an, réintégrer le système régulier», raconte Philippe, convivial. Ils ont tout à apprendre, la guerre les ayant fait fuir des bancs d’école.

Les plus âgés, les 14-18 ans, reçoivent une éducation de base et apprennent un métier. Couture, cuisine, charpenterie, construction, agriculture, coiffure. Leur pratique profite au centre. La récolte du groupe en agriculture est utilisée par le groupe en cuisine pour faire le repas du midi. Les tables et les chaises sont fabriquées et réparées par les charpentiers. De nouveaux bâtiments servant de classes ont été construits par le groupe en construction. Sunkarie, elle, a choisi la couture. En sortant du centre, elle souhaite ouvrir un petit commerce. De quoi lui permettre, pense-t-elle, de gagner sa vie dans son village.

«L’idée, c’est que les gens qui ont appris un métier travaillent dans leur communauté. Qu’ils apprennent ensuite leur métier à des apprentis. De renégats, ils deviennent utiles et aident leur communauté», dit Philippe Stoll.

Le défi du recrutement

En ces temps difficiles, on se bouscule aux portes du centre de la Croix-Rouge. L’école est un mirage pour des milliers de jeunes de la province. Les enfants affectés par la guerre sont la norme. «Récemment, 715 personnes ont demandé une place. Plus de 80% étaient vulnérables. Mais le programme peut seulement supporter 150 enfants à la fois», raconte Amadu, le responsable du centre de réintégration de Kabala. Pour lui, est vulnérable tout enfant dont le passé correspond aux critères de sélection du centre. Ces filles déjà mères, ces anciens enfants-soldats, ces jeunes estropiés de la guerre, ces esclaves, ces filles-épouses de militaires…

Amadu et son équipe rencontrent un à un les enfants qui s’inscrivent. Ils passent des journées entières à écouter des histoires d’horreur. Comment choisir 150 enfants sur 715? «C’est tout un défi. Une décision difficile pour nous tous», affirme Amadu, à la fois sincère et lucide. «Pendant l’entrevue, on laisse le jeune parler de lui. Ce qu’il a vécu pendant la guerre. Certaines histoires sont si pathétiques qu’on a pas le choix de les prendre.» Comme l’histoire de Sunkarie, par exemple.

La fin des enfants soldats

Diplômé en agriculture, jadis enseignant au secondaire, Amadu ramène son stress à la maison. Son travail de responsable l’occupe à la semaine longue. Il a en mémoire les histoires de ses bénéficiaires, comme il appelle les jeunes du centre. Aujourd’hui, il a un poids de plus. La deuxième année du centre n’est pas encore achevée qu’il se demande comment éviter la fin du programme.

La quarantaine, l’homme cache mal sa lassitude. Sa fatigue l’emporte sur son enthousiasme. Les regards horrifiés par cette violence qui a volé la vie à des dizaines de milliers d’enfants se sont déplacés au gré des autres tragédies. La guerre est terminée depuis 2002. Quatre longues années suffisantes aux yeux des donateurs pour rétablir un pays et réhabiliter cinq millions de personnes. «On ne peut plus parler d’enfants-soldats aujourd’hui. La guerre est terminée depuis quatre ans, résume le superviseur, cynique. On veut cibler les jeunes. Ils n’ont rien à faire. Les enfants de la rue, la prochaine guerre, c’est eux qui la feront.»

Amadu craint l’abandon du programme par la Croix-Rouge d’ici un ou deux ans. «Je vais probablement regarder ailleurs pour trouver des fonds. Nous sommes chanceux d’avoir les bâtiments scolaires.» L’avenir du centre le hante. Les investisseurs ne courent pas les rues, dans son coin de pays.

Discrimination pour les femmes

Sur les 150 bénéficiaires de 2006, 112 sont des filles. «Traditionnellement, la femme ici est dépouillée de ses droits. Elle ne va pas à l’école. Ou sinon elle abandonne à mi-parcours. Elle tombe enceinte. Pas de mari. Pas de travail. Elle est seule. À la fin de la guerre, le programme de réintégration ne concernait que les hommes soldats. Ils ont oublié qu’il y avait des femmes soldats. Plusieurs garçons ont reçu tous les fonds. Alors, il y a plus de femmes vulnérables. Elles n’ont jamais participé au programme de réintégration. Maintenant c’est leur tour», explique Amadu.

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Une soirée avec les enfants-soldats à Freetown

Une soirée avec les enfants-soldats

Prise de bec à Freetown

Une dernière soirée à Freetown avec les enfants-soldats de Sierra Leone

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

Alex et David (je ne sais trop si j’ai déjà mentionné son nom… il s’agit d’un jeune nigérien, ami d’Alex) m’ont amené dans un endroit qui s’appelle Government Wharf. C’est un édifice ravagé par la guerre qui sert de squat pour les gangsters. L’immeuble n’a pas de toit sur la presque totalité de sa superficie. Il y a des murs, certains ne se rendent pas jusqu’au plafond.

Je me suis fait dire qu’il y a quelques années, une féroce lutte opposait ces gangsters à la police, qui cherchait à les faire déguerpir… Visiblement, les forces de l’ordre ont abandonné cette idée, les criminels contrôlent toujours l’endroit.

Alex m’a dit que ces gens, des anciens soldats pour la plupart, aimaient les étrangers. Qu’ils seraient contents de faire la fête avec moi. Ce fut bel et bien le cas. Au début! Intrigués par ma présence – j’étais le seul non africain de la place -, plusieurs venaient me payer une petite visite, question d’en savoir davantage sur ma personne.

Les photos des enfants-soldats

Ç’a commencé à déraper quand j’ai pris des photos… Alex m’avait pourtant bien avisé qu’il n’y aurait aucun problème. Pas sûr, j’avais pris la peine de demander à un autre jeune homme que je ne connaissais pas. Lui aussi abondait dans le sens de mon enfant soldat. Alors j’ai sorti mon appareil numérique. Mes photos sont assez quelconques. Après 6 ou 7 photos, un gars de la place aperçoit mon flash… Commençait alors un épisode pas très rigolo…

Le gars en question, James, est un ex-taulard. C’est du moins ce que les gens de la place m’ont raconté. Il a fait 15 ans. Je ne sais pas pourquoi. La seule connaissance que j’ai du système carcéral sierra leonais, c’est par l’entremise d’Alex. Il a fait un mois et demi de prison… pour avoir poignardé un homme. 45 jours pour ça, je me demande bien ce que James a pu faire pour récolter 15 ans…

James a pété sa coche, comme on dit en bon québécois. Ses yeux le faisaient paraître fou. Je crois d’ailleurs qu’il n’avait pas toute sa raison… Il criait, se lamentait. Disons que je n’avais pas besoin de cette attention pour que ma présence soit remarquée!!! Alors que James vociférait, piquait une crise, tout le monde – une centaine de personnes au moins – s’approchait de moi. Curiosité, j’imagine!

En raison du troupeau qui m’entourait et rendait toute explication impossible, on s’est réfugié dans ce qui fait office de cuisine. James et moi nous sommes assis sur le congélateur. La pièce s’est remplie, je voyais des têtes dans l’embrasure de la porte.

James voulait voir les photos que je venais de prendre. J’ouvre une parenthèse: je suis très mauvais, côté technologie. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que je n’étais pas né à la bonne époque, tellement je suis dépassé par cette ère informatique… Fin de la parenthèse! Donc James veut voir les photos. D’abord, il me demande de lui donner le film. L’appareil est numérique, donc pas de films. Il se saisit de la caméra. Je résiste de mon côté. On se retrouve, tous les deux, à empoigner la caméra, chacun tirant de son côté.

Il n’en fallait pas plus pour que les esprits s’échauffent à nouveau! Les autres se mettent de la partie, tirant la caméra avec moi. J’obtiens gain de cause, au grand dam de James. Après d’interminables minutes – interminables pour moi, s’entend! -, je parviens à comprendre le fonctionnement de mon appareil. Je montre mes photos à James. Rassuré, il se calme. Il veut tout de même la garder en sa possession.

– On attend le propriétaire de l’endroit, pour lui demander s’il accepte que tu prennes des photos chez lui, qu’il me dit.

J’avais envie de répondre que c’est un squat, un refuge, qu’il n’y a pas de propriétaire, mais à quoi bon prendre la chance de provoquer une autre crise?

Finalement, après des hauts et des bas – lire des crises suivies de périodes plus calmes -, James s’excuse. Tout rentre dans l’ordre. Enfin… presque. La dynamique, dans ce refuge, venait de changer. Et pas pour le mieux. Maintenant que j’étais bel et bien sur la sellette, tout un chacun en profitait pour venir se présenter… Je pouvais sentir ce qui allait arriver dans chacune de mes conversations avec les gens de la place. Ils trouvaient tous une histoire à me raconter qui finissait par une demande d’aide financière. Ma soirée était à l’eau. Je suis parti.

J’ai raconté cet épisode à certains de mes amis. La question la plus fréquente: t’avais pas peur? La réponse est non. Pour la simple et bonne raison que j’étais préoccupé par ma carte mémoire qui contenait toutes les photos de mon séjour. En aucun cas je pouvais considérer la laisser aller. Alors je ne pensais qu’à ça, et non aux problèmes qui auront pu survenir. Et est-ce que des problèmes auraient pu survenir? Évidemment. Ç’aurait pu dégénérer. J’ai cru, à un moment, que ça s’en venait, d’ailleurs.

Mais bon, je suis vivant, j’ai toutes mes dents!

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Alex, enfant-soldat et enfant de la rue

Comment les enfants-soldats survivent-ils à un nouveau mode de vie?

Joies et misères de la jeunesse à Freetown

Une nuit à Freetown avec Alex, un enfant soldat et enfant de la rue à la Sierra Leone.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-enfant-guerre-sierra-leone J’ai enfin du temps pour partager ce que j’ai vécu. Une nuit que je qualifierais de magique, car riche en émotions de toutes sortes. D’abord, ma rencontre avec Alex, mon enfant soldat de la rue. C’était lors d’un match de la Coupe du monde de soccer. Dans un petit bar, tout ce qu’il y a de plus simple, sur le bord de l’océan Atlantique: des chaises disposées devant une télé de grosseur moyenne, sous une grande hutte de bambou. Les pieds dans le sable fin, le soleil qui éclaire la télé, empêchant la plupart du temps de suivre la course du ballon! L’intérêt, c’est dans la réaction des gens. Leurs cris de joie, d’indignation, leur appui indéfectible pour leur équipe, mais pas trop partisan pour les équipes africaines. Comme cette journée, où jouait le Ghana.

À la mi-temps, je me suis retiré un peu de cette promiscuité. Contempler la plage d’un peu plus près. Il y avait un groupe de jeunes. J’ai entamé la conversation. La raison de ma présence à la Sierra Leone est vite tombée sur le sujet. Du coup, les jeunes ont pointé l’un des leurs: je venais de rencontrer Alex. Un peu taciturne, endormi. Petit de taille, mais athlétique. Je lui aurais donné 16 ans. Il en a 19. C’est du moins l’âge qu’il pense avoir. Enlevé par les rebelles à 10 ans, il ne connaît pas la date de son anniversaire. Ni le temps qu’il est resté dans la jungle, à guerroyer. 5 ans, selon lui. Mais allez savoir… Ce fut, pour lui, une longue année qui a duré on ne sait trop combien de temps.

Le parcours du combattant

Alex était ouvert à l’idée de me raconter son expérience. On s’est donné rendez-vous pour le lendemain. Regarder la partie de soccer, faire une partie de l’entrevue à la mi-temps, poursuivre après. On quittait le bar pour se retirer dans un endroit un peu plus isolé. Son histoire, Alex ne veut pas que tous la connaissent. Certaines personnes, bien que la guerre soit terminée depuis 5 ans, n’ont pas pardonné, les exactions commises. De ce côté, Alex est loin d’être aussi innocent que son apparence ne le laisse suggérer. Parfois, quand certains jeunes venaient rôder, intrigués par la présence en ces lieux d’un étranger, entouré de 4 ou 5 jeunes sierras-leonais, avec un calepin et un crayon, il fallait tout arrêter.

L’entrevue s’est déroulée sur plus d’une journée, en raison de cette méfiance envers les gens qu’Alex ne connaît pas. Devant ses amis, qui n’ont pas connu l’expérience de la guerre, Alex ne se retient pas. Son histoire, ils la connaissent. Même qu’ils l’aident à se souvenir, en lui rappelant certains événements qu’il a passé sous silence. Ou en rajoutant des éléments aux explications d’Alex. Car Alex n’est pas un grand orateur. Ses réponses sont simples. Il n’y a pas d’enrobage avec lui. Il répond à la question, point à la ligne.

Vivre dans la rue

enfants-soldats-guerre-enfant-sierra-leone Après quelques rencontres, j’ai su qu’il vivait dans la rue. Je lui ai dit que j’aimerais bien l’accompagner, pour une nuit. M’ouvrir à sa réalité. J’ai entendu son histoire pendant qu’il était enfant soldat, je voulais maintenant avoir un aperçu de sa vie après. En fait, Alex m’offre la possibilité d’établir une comparaison entre les enfants soldats qui ont reçu l’aide des ONG et ceux qui sont passés entre leurs mailles. Je n’ai aucune idée, pour le moment, si l’après-guerre est différent pour lui que pour ces autres enfants éduqués par les ONG.

Je rencontrais Alex à 21 h. Il était accompagné de David, un Nigérien qui a quitté son pays il y a 2 ans. David appréhendait son avenir avec peu d’espoir, au Nigeria, vu le nombre d’habitants. Je n’ai pas les chiffres avec moi, désolé. Mais, bon, David ne me semble pas mieux parti ici. C’est un jeune très intelligent, qui essaie de se débrouiller en jouant les caddys au club de golf. Il aspire à devenir un génie de l’informatique. Encore faut-il qu’il ait les moyens d’aller à l’école…

Mais je m’écarte. Donc, je rejoins mes 2 compères à 21 h. Namvula, une Anglo-Zambienne, vient nous rejoindre. Elle est photographe à la pige. Je l’ai rencontré le lendemain de mon arrivée. Tous les 4, nous nous sommes dirigés vers un endroit fort populaire auprès de jeunes sierras leonais peu fortunés. Sans surprise, Namvula et moi sommes les seuls étrangers. L’endroit est en fait une rue qui donne sur un petit cinéma (une cabane de bois avec une télé qui joue des films en DVD), un bar, de petits kiosques qui offrent de la nourriture, des bonbons, des cigarettes, etc.

Prostitution, ami et mari

En début, de soirée, la rue est plus populaire que le bar. À l’intérieur, les rares clients du moment essaient de discuter sur une musique qui crève les tympans. Le bar n’a pas de plancher. Que le sol, de la pierre sablonneuse inégale. En retrait, près des toilettes, se trouvent des chambres. 4 chambres. Les femmes de l’endroit y amènent leurs clients. 4000 Leones (3000 Leones = 1$ US) la chambre, 10 000 la fille. Pas de pimps. L’endroit est assez lugubre, peu éclairé. Les femmes sont peu affriolantes, et pour cause. Les plus belles traînent dans les boîtes fréquentées par les étrangers, dans l’espoir non pas de passer une nuit contre rétribution, mais plutôt pour y trouver un petit ami, voire un mari. Une façon comme une autre, pour elles, de se sortir de leur misère. L’amour, pour ces filles, est synonyme d’argent, de vie à l’extérieur de la Sierra Leone. Elles sont nées belles, elles utilisent leur principal atout pour se sortir de leur vie.

Je m’égare encore!!! Retour à la rue, donc. Alex semble connaître beaucoup de jeunes. Pour le reste, ils viennent parler à Namvula ou à moi. Il y a Alsyn, un jeune de 13 ans, qu’Alex a pris sous son aile. Alsyn (je ne sais comment il écrit son prénom) a dû transporter toutes sortes de choses, dont des munitions, à la fin de la guerre. Il avait 8 ans. Je suis censé le rencontrer le week-end prochain. Il va à l’école, ce qui ne l’empêche pas de traîner avec nous.

Les gens autour de nous boivent de l’alcool. Mais, ce qui surprend, c’est le nombre impressionnant de personnes qui fument de la marijuana. Tout le monde tire sur un joint. Ils sont en petits groupes, à se le passer. Ce manège, c’est toute la nuit qu’il se poursuit.

Une tournée dans les rues

enfants-de-la-rue-enfants-soldats-jeunes-rue Vers une heure du matin, Alex nous amène faire un tour. Un long tour. On déambule dans des rues qui me sont totalement inconnues. Il fait noir à ne rien voir devant soi. Déjà que la ville a un grave problème d’électricité, ce n’est certainement pas dans ce quartier qu’on risque d’en trouver. Alors, pas de lumière dans cette nuit sans étoiles!!!

Alex, lui, avance d’un pas assuré. Il sent les trous, les flaques d’eau, sans même regarder le sol. Il avance rapidement, mais se retient pour nous. Il joue au protecteur. Et il prend son rôle au sérieux. Lui, qui souriait quelques minutes avant, avec ce qu’il avait fumé, le voilà soudainement sérieux. Il veut nous montrer tous ces jeunes qui dorment là où ils le peuvent. Il fait tellement noir que, sans son œil averti, je serais passé sans les voir.

Journaliste VS photographe

Ils sont partout. C’en est affolant. Sur des chaises contre les maisons ou petits commerces, dans un café Internet ouvert toute la nuit, sur le sol… Certains dorment debout, arc-boutés contre une commode. Namvula sort son appareil photo. Pas d’autres choix que d’utiliser le flash, vu la noirceur.

C’est là que je me suis rendu compte que j’étais journaliste, pas photographe. J’avais avec moi mes appareils photo. Mais je n’ai pas été capable de les sortir. J’aurais été bien incapable de prendre ne serait-ce qu’un cliché. Parce que je ne pouvais assumer de prendre leur image sans leur permission. Remarquez, j’étais bien content que Nam ait le caractère qu’il faut pour ce genre de situation. Je n’ai aucun problème à rencontrer des gens dans des endroits qui ne sont pas sécuritaires, des tortionnaires, des criminels de guerre. Ça ne me dérange pas du tout. Au Congo, on m’a déjà sorti de mon véhicule. Une trentaine de miliciens, le AK-47 à la main, qui m’ont forcé à me rendre dans une hutte. Et j’en passe. Je n’ai aucun problème avec ça, parce que je suis capable de bien vendre ma salade. Pourquoi je suis là, ce que je fais… Mais pas la photo. Je ne suis juste pas capable de l’assumer, donc de l’expliquer.

Parce qu’on en a eu, des problèmes! Chaque endroit visité, chaque photo, était source de conflits. Ceux qui avaient les yeux grands ouverts n’apprécient pas notre présence. Nam est drôlement bonne. Elle parle créole, leur langue, elle est jolie, rassurante. Bref, avec l’aide d’Alex, on s’en sortait à tous les coups.

Hébergement au terrain de soccer

enfants-rue-enfants-soldats-enfant-guerre Notre marche nous a menés vers un terrain de soccer. À l’arrière du terrain, se trouvent de simples installations comme le banc des joueurs. Je n’ai pas pu compter le nombre de jeunes qui y dormaient. Trop nombreux. À en donner la chair de poule. Puis, le plus vieux, celui qui voit à leur bien-être — de façon informelle — est arrivé sur les lieux, attiré par le flashe de Nam. David et Alsyn, dans un premier temps, ont dû lui expliquer ce que nous faisions. Alex est allé les joindre, nous laissant, Nam et moi, en retrait. Finalement, le gars en question a accepté que Nam prenne ses photos. À condition que j’aille lui parler…

On n’a pas négocié. Il voulait simplement me dire qu’il approuvait ce que nous faisions. Que personne, dans son pays, il parlait du gouvernement, sans le nommer, ne voulait faire quoi que ce soit pour ces jeunes. Je vais peut-être, si le temps me le permet, aller le voir. M. Alfred Wilson, de ce que j’ai compris!

Ensuite, c’est la marche à travers d’autres rues. Sous le brouhaha des jappements de chiens. Bientôt suivis par des lumières qui s’allument, lampes de poches ou à l’huile, des résidents. À cette heure, dans ces rues, il n’est pas normal d’y retrouver des gens. On a déguerpi, plutôt que d’avoir à fournir — encore! — des explications.

Marché ou abattoir?

Puis, ce fut la visite d’un marché. Une grande surface en béton blanc. La montée, boueuse, était assez difficile. Et l’odeur… Quand ils m’ont dit que c’était un marché, je ne les ai pas crus. Ça ressemblait davantage à un abattoir. Avec les déchets de toutes sortes, que je ne pouvais voir, mais que pieds sentaient au fur et à mesure que je foulais le sol. À perte de vue, de longs comptoirs blancs de béton, avec des ouvertures ça et là vers le plancher. Il était trop tôt, mais Alex m’a dit que, vers 4 ou 5 heures du matin, ils sont nombreux, les jeunes à venir s’y assoupir, après une nuit a faire la bringue.

C’est d’ailleurs ce que nous sommes allés faire. Nous sommes retournés au point de départ. Mon enfant soldat de la rue, il passe ses nuits debout, à cet endroit. Il passe les heures avec ces jeunes qui, comme lui, n’ont rien d’autre à faire que de traîner à cet endroit. En attendant que la fatigue les prenne, que l’endroit où ils vont dormir devienne alors bien secondaire. Alex, lui, dort vers 5 h. Il se réveille 2 ou 3 heures plus tard. Je comprends, maintenant, pourquoi il passait son temps à me dormir dans la face, de jour, lors de nos rencontres…

Moi, qui suis habitué à ces longues nuits — pas de partys, cependant —, je n’en pouvais plus à 5 h. Mais il faisait encore trop noir pour penser rentrer à la maison. Alors, on s’est assis, comme ça, sur le trottoir, à attendre. Des jeunes se sont rajoutés à nous. Les joints se sont encore allumés. Je parlais avec Ibrahim, 8 ans. Incapable de dormir. Il vit lui aussi dans la rue. Pas de parents. Que sa sœur, qui arrive à peine à faire vivre ses propres enfants, sous son toit. Ibrahim travaille l’après-midi. Il transporte pour d’autres des biens sur sa tête. À raison de 200 ou 500 leones (entre 20 et 25 cents) dépendamment de la longueur de la route ou de la pesanteur de ce qu’il a à porter. Ibrahim me raconte tout ça dans un anglais plus qu’approximatif, teinté de créole. Il tire sur sa cigarette, plus tard un joint, comme un vieux de la vieille.

J’ai acheté à manger pour notre petit groupe. On a dû partager avec d’autres jeunes qui squattaient avec nous. Au menu, à cette heure, des omelettes — sale un peu trop à souhait! — dans des pains de style kayser. Un seul remplit l’estomac plus qu’il n’en faut. Ibrahim n’a pas partagé. En 2 minutes, il avait tout englouti. Rien mangé de la journée. Pas de travail, la malaria l’a gardé au lit toute la journée. Encore que parler de lit est une expression, dans ce cas-ci.

Le temps du repas a été calme. Tout le monde — moi y compris — dévorait sa moitié de sandwich.

Et le bal est reparti… Alors que la plupart des gens que nous avions rencontrés étaient sympathiques, en un rien de temps l’atmosphère s’est changée. Pour un rien — je crois que des jeunes s’ostinaient sur le bien-fondé ou non de nos photos prises plus tôt — deux jeunes se sont mis à se taper dessus. Une bataille pour hommes, mettant aux prises des ados… Tout le monde s’y est mis pour les séparer. Rien à faire. Les fils se sont touchés. Ils ont continué de plus belle. Ensuite, ce fut le tour à ceux qui tentaient de les séparer. Une violence gratuite. Cette violence, elle est latente. Il ne suffirait de rien, ici, pour que la guerre ne reprenne. Mais ça, c’est un autre sujet sur lequel je reviendrai peut-être une autre fois!

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Enfants-soldats: traumatismes de guerre

Enfants-soldats

Traumatismes de guerre

Le suivi et l’aide psychologique, pour apaiser le traumatisme de la guerre chez les enfants du centre de réintégration de Kabala au Sierra Leone, vient des six enseignants et des quatre aides pédagogiques. En plus de leur fonction d’enseignant, ils suivent personnellement 15 jeunes chacun. Ils font un suivi journalier afin de savoir ce qui va ou non chez leurs protégés.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

sierra leone enfants rue enfant soldat jeunesLansana est agriculteur de formation. C’est justement le métier qu’il enseigne. Il parle devant un champs en labours, autour duquel travaillent ses dix étudiants. Cet homme a reçu une formation de deux semaines avant de travailler pour le centre. Insuffisant, concède le superviseur du centre. Lansana et ses collègues doivent intervenir auprès de jeunes qui sortent traumatisés de la guerre. Ils apprennent sur le terrain. Des intervenants sans formation, confrontés aux pires cas.

Comme cette fois, avec Fatmata, l’une des protégées de Lansana. Enlevée par les rebelles de 1994 à 2000, elle est devenue plus que soldat. Elle est tombée enceinte. «Elle a accouché dans la jungle prématurément, à 10-11 ans. Elle a accouché d’organes, de sang. Pas d’enfant», résume l’agriculteur.

Fatmata a eu des problèmes de santé. À la fin de la guerre, elle a reçu des soins avant sa réintégration à la vie civile. Les médecins lui conseillant de ne pas avoir de relation sexuelle pour les prochaines années.

«Elle était avec nous en 2004, notre première cuvée, se rappelle Amadu, responsable du centre. Elle était dépressive. Quand les jeunes s’amusaient, elle restait seule, déprimée. J’ai envoyé Lansana pour qu’il trouve ce qui n’allait pas. Pendant deux jours, rien. Je l’ai invité dans mon bureau. Elle était enciente de 2 mois. Elle venait de l’apprendre. À la fin de la guerre, quand le Docteur l’a réparée, il lui a dit de ne pas tomber enceinte pour les prochaines années en raison de l’opération. elle était terrifiée.»

Médecins sans frontières, alors présent dans la province, a écouté Amadu. Il leur a raconté toute l’histoire. « Un problème mineu pour eux. Elle a mis au monde un garçon en toute sécurité. » Le souvenir redresse Amadu. Sa fatigue se dissipe pour faire place à un enthousiasme renouvelé. C’est ainsi que fonctionne le centre de réintégration de Kabala. Le coeur compense le manque de formation.

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AK-47 et enfants-soldats

Chaudrons et AK-47 à 13 ans, témoignage de Sarah

Enfants-soldats, enfants de la rue et jeunes de la guerre

Waterloo, Sierra Léone – C’est jour de célébration à Waterloo. On y célèbre la fin des classes pour 150 jeunes de 10 à 18 ans. Ils terminent leur année d’apprentissage au Child advocacy and rehabilitation Center (CAR) de la Croix-Rouge.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-sierra-leone-enfant-guerre Ces jeunes, triés sur le volet, ont été victimes de la guerre civile des années 1990. Sarah, de la promotion 2001, est présente à la demande de la Croix-Rouge. Cette jeune femme de 20 ans est un bel exemple de réussite pour l’organisation humanitaire.

En retrait des festivités, Sarah se raconte. Bien que timide, le regard fuyant, elle affiche un aplomb et un bien-être qui cadrent mal avec l’idée que l’on se fait de son passé. À 13 ans, elle voit les rebelles débarquer dans sa ville jusqu’alors épargnée par les affrontements. «Les rebelles m’ont enlevée. Le premier jour, j’ai été violée par 5 hommes. J’ai été adoptée par le Commandant pour être sa femme.» Sarah a l’habitude de raconter sa vie. Elle semble fredonner cette histoire comme une vieille chanson. Ce sont des faits qu’elle relate, pas des émotions.

Le maniement de la mitraillette AK-47

Pendant un an, elle fait la cuisine pour son «mari» de 39 ans. Elle apprend à manier la mitraillette AK-47. «Je l’utilisais lors des embuscades ou quand je n’avais pas le choix de me défendre», explique-t-elle en regardant le vide, sans toutefois être gênée par son histoire. Elle ne sait si elle a donné la mort. Elle tirait en direction du feu ennemi. «Je n’aimais pas ça. Mais je n’avais pas d’autre choix», raconte-t-elle, soudain plus sérieuse.

Ses propos deviennent plus vagues. Son assurance se déstabilise sitôt qu’on la fait déborder du cadre de son récit. Comme si cette histoire était complètement oubliée, ses souvenirs sont plus flous. Elle raconte, sans trop de détails, que les soldats la battaient parce qu’elle était trop fainéante. «Je ne pouvais pas m’échapper. Je ne connaissais aucune route pour fuir», avance-t-elle pour se justifier. Elle a été relâchée à la fin des hostilités, un an plus tard. Elle est rentrée à la maison, là où elle a été enlevée.

Son «mari» est revenu la voir chez elle à trois reprises, depuis la fin de la guerre. «Il m’a demandé comment j’allais. Il voulait me marier. Je ne voulais pas. C’est arrivé pendant la guerre. Maintenant elle est terminée.» Sarah parle calmement, sans aucune amertume envers cet homme, plus vieux de 26 ans, qui l’a forcée à devenir femme. Comme si c’était une autre vie. «C’est le passé. Je ne ressens plus rien aujourd’hui. Je me sens bien avec moi-même», dit-elle en avouant qu’elle a mis du temps avant d’oublier, de pardonner.

Réinsertion des enfants-soldats

Son parcours tient du rêve américain, version sierra-léonaise. À 15 ans, elle est choisie pour suivre les enseignements du centre de réhabilitation de la Croix-Rouge à Waterloo: une bénédiction pour cette jeune femme qui n’avait pas les moyens d’aller à l’école. Elle reçoit une éducation, de l’aide pour son traumatisme, on la nourrit une fois par jour, elle y apprend un métier. Celui de cuisinière. Une formation qui lui permet de gagner sa vie, de réintégrer positivement la société. Elle a un suivi à l’extérieur du centre. Elle est encadrée.

Elle a la chance d’être vue. L’un de ses enseignants remarque son potentiel. Il l’encourage à retourner aux études. «Il m’a expliqué à quel point c’est important, l’éducation. Que je serais alors capable de vivre dans toutes les sociétés.» Sarah reprend sa bonne humeur. Elle vient de terminer ses études collégiales. Deux ans d’efforts rendus possibles grâce à une aide financière provenant d’un organisme albertain, CAUSE Canada.

Aujourd’hui, elle est reconnaissante. Elle attend ses résultats finaux pour savoir si elle pourra poursuivre son parcours: étudier la comptabilité à l’université.

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Enfants-soldats: de la guerre à la rue

Enfants-soldats

De la guerre à la rue

Alex a été enlevé par les rebelles à l’âge de 10 ans. Bons princes, les soldats lui ont donné le choix: mourir sur le champ, comme son père, ou suivre. Ce simple paysan participe à son premier combat deux ans plus tard. La vie paisible qu’il menait est un lointain souvenir. Pendant trois années, il s’amuse à semer la mort. Récit de la vie d’Alex, un des 300 000 enfants-soldats de la planète.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-enfant-guerre-sierra-leone Freetown, Sierra Leone – Difficile de deviner l’âge d’Alex. Il prétend avoir 19 ans. Il ne connaît pas sa date d’anniversaire. La notion du temps, pour lui, est un concept flou. Alex semble avoir deux personnalités. Un gamin de 12 ans, dont les plaisirs simples ravissent, et un homme plus vieux que son âge, qui en a trop vu. Physiquement, on dirait que le temps s’est arrêté à son enfance. Petit et costaud comme un jeune fermier qui a passé son enfance à travailler avec ses muscles, avec un visage de bambin. Le sourire naïf ou la mine concentrée, dans un monde à part.

La vie s’annonçait simple, pour le jeune Alex. Avec l’insouciance propre aux jeunes de son âge, il aidait son père à la maison, s’amusait avec ses amis au foot, mangeait, dormait. Une vie bien tranquille, remplie des joies et peines propres aux gens de son environnement. Alex allait faire l’apprentissage de la vie à un âge bien précoce. Alex n’a rien d’un vendeur. Quand il raconte son passé, il répond en peu de mots. Pas d’envolées tel un bon orateur. Ses émotions sont terre-à-terre, très simples. Il a peu à dire sur le début de sa mésaventure.

«Quand ils m’ont pris, ils ont mis des munitions sur ma tête. Ils m’ont dit «viens avec nous». Tu dois les suivre», dit-il à mon attention. Son regard sérieux justifie toute explication. À 10 ans, on suit. C’est d’une évidence à ses yeux qu’il ne voit pas ce qu’il pourrait ajouter. «Je venais de les voir tuer des gens de mon village. J’étais effrayé.» Les rebelles viennent d’assassiner son père, sa mère a déjà fui pour la Guinée. Il ne l’a d’ailleurs jamais revue depuis.

Alex passe 2 ans à transporter armes et munitions pour les rebelles. De ville en ville, il les suit. Il reçoit de la drogue tous les jours. De la cocaïne et de la marijuana. En même temps, il apprend les rudiments de son futur métier: soldat. «J’étais rendu fou, à cette époque-là», dit-il en référence à la drogue. Ses yeux, aux veines éclatées, rouges, témoignent de sa consommation journalière. Il dit ne plus prendre ni cocaïne, ni héroïne, grâce à deux injections de méthadone, donnée par les Nations unies à la fin de la guerre.

L’entraînement d’un enfant-soldat

enfants-soldats-guerre-enfant-sierra-leone «Tous les enfants soldats reçoivent le même entraînement. Ce n’est pas facile. Seuls les plus forts réussissent. Certains en meurent.» Alex a 10 ans. Il manipule AK-47, RPG, M-16 et bazookas. Des armes, pas des jouets. Il apprend à les démonter, les remonter, les utiliser. Il lance des grenades. Le jour, on le met en situation de combat. Il doit ramper dans la jungle, tirer sur des cibles humaines: ses amis enfants-soldats. «On se tire dessus pendant l’entraînement. On n’a pas d’amis. J’en ai tué un. Ça ne m’a pas dérangé. Avec la drogue, tu n’y penses pas. Tu ne vois pas la différence. Chaque jour, il arrive de nouveaux enfants. Tous du même âge, de la même grandeur.» Alex n’a pas d’émotions. Il n’a pas plus de remords aujourd’hui. Dans sa tête, le geste posé était normal.

À la fin de son entraînement, Alex reçoit son AK-47, une mitraillette russe. «Quand ils te donnent ton arme, tu es un soldat.» Il vient de passer deux ans. Depuis son arrivée, il est maintenu sous l’effet de la drogue à toute heure de la journée. Pour sa sécurité, se fait-il expliquer. Ses amis, des caddys au club de golf d’à côté qui ont évité la guerre, rajoutent à ses explications. Ils apportent des précisions sur la chronologie des événements de la vie d’Alex. Parfois, ils se souviennent davantage de ses histoires. Alex leur a tout raconté. Alpha, David, Denny, Muhammed et d’autres encore soutiennent Alex. Il n’ont pas peur d’Alex. Ils ne sont pas dégoûtés par son passé. Ils comprennent. Eux aussi auraient pu vivre la même expérience.

Pour son baptême du feu, Alex se rend à Kono, une ville qui abrite l’une des mines de diamants les plus riches du pays. Il marche pendant 5 jours pour s’y rendre. «J’étais excité. Je n’avais pas peur.» Il a 13 ans. Peut-être 14. Il se bat contre des Nigériens, venus soutenir l’armée sierra-léonaise. «C’était une bataille très violente. Nous nous sommes battus pendant 24 heures. À ce moment, parce que j’étais bien entraîné, j’étais un très bon guerrier. Jamais fatigué.» Alex prétend avoir tué 3 Nigériens, ce jour-là. «J’étais très fier, après la bataille. J’étais heureux. Comme lorsque je gagne au football (soccer)», raconte-t-il avec fierté. Jamais de remords.

Après cette journée, Alex est promu caporal. Il commande désormais les enfants-soldats. Âgé de 13 ou 14 ans, il n’en est pas certain, il a sous ses ordres 35 jeunes.

Mission ravitaillement

enfants-soldats-sierra-leone-enfant-guerre À tous les jours, Alex doit s’occuper de ramener de la nourriture pour sa troupe. Le matin, vers 7 heures, il choisit cinq enfants-soldats qui viendront avec lui piller les villageois du coin. «On utilise nos armes, on tire. On use de violence. Massivement. Sur les gens. Des fois, je compte les corps. 10 parfois. On a besoin de capturer d’autres civils pour qu’ils transportent la nourriture. 20 pour l’apporter. La mission dure 4 heures. Et on tire seulement pendant deux minutes.

La plupart des gens sont effrayés et se sauvent à ce moment.» Alex utilise d’autres stratagèmes. Il aime inventer des traquenards de toute sorte. Il s’habille en civil, un pistolet dissimulé dans sa chemise. Il leur explique qu’il a fui les combats. Qu’il meurt de faim. «Ils me donnent à manger. Quand j’ai terminé, j’en mets un en joue avec mon revolver. J’appelle alors mes hommes. Ils prennent le contrôle de l’endroit. Ensuite, on attrape les civils.

C’est une mission, alors je ne tolère pas que mes hommes violent les femmes.» En peu de mots, son ton direct et son détachement font penser au chef qu’il était. Il inspire la confiance, par son assurance toute simple.

Le sort des civils

Une fois les civils faits prisonniers, Alex les aligne. Comme de la marchandise qu’il observe d’un œil connaisseur. «Je choisis ceux que j’emmène. Agiles, forts. Je prends les belles femmes pour mes chefs. J’en prends pour moi. La femme doit travailler. Cuisiner, surveiller l’ennemi. On les ramène à la base. On les protège.»

Les rebelles utilisent les femmes pour divertir leurs ennemis, explique Alex, toujours impassible. «Ils n’ont pas de femmes. On les envoie espionner.» Elles se font passer pour des déplacées, un sort vécu par deux millions de Sierra Leonais en cette époque de guerre, selon les estimations de la Croix-Rouge. «Elles vont passer deux jours avec eux, puis s’enfuient. Elles ne nous dénoncent pas parce qu’elles nous aiment. On leur donne à manger, on les protège. On les traite bien. Parce qu’on veut qu’elles cuisinent pour nous.»

Alex livre sa propre perception. Il ne peut parler pour ces femmes. En bon soldat, il veut faire plaisir à son supérieur. Il mène la vie d’un adulte, mais il cherche une reconnaissance. Dans ce milieu, auquel Alex s’est intégré, ce n’est pas en étant charitable que l’on est valorisé. Pour être bien vu par ses pairs, par ses supérieurs, Alex doit tuer, être sans pitié, n’avoir aucune considération pour les civils. Son côté leader le pousse à prendre les devants, ne pas attendre qu’on lui demande. «Mon boss ne me donne pas d’ordre d’emmener des femmes. J’utilise mon rang pour lui en emmener afin d’obtenir une promotion.»

Ce qu’il finira par obtenir, passant de caporal à sergent. Il a même des adultes sous ses ordres. «Tous ceux que je recrute sont sous mon contrôle. J’ai le pouvoir de leur donner une promotion.» Le chef d’Alex amputait les civils, leur coupant une ou les deux mains, le bras, les pieds, les jambes. «J’ai pris l’idée de lui. On amputait ceux qui ne voulaient pas se joindre à nous. Ça ne me dérangeait pas. Et pour les viols, c’était comme tu le sentais. Nos chefs nous encourageaient à le faire, vers la fin. Même que, si on ne le faisait pas, ils nous punissaient.»

Alex est cruel et efficace. Il intimide les civils lorsqu’il participe à ses missions journalières. Son supérieur aime le goût du coeur humain? Alex lui en ramène un. «À toutes les fois, je le fais moi-même. Parce que les autres ne savent pas comment. Mon chef m’a montré. Je tire sur sa tempe deux fois. Je mets ensuite le corps sur une longue planche. Je prends mon couteau. C’est très dur, j’ai besoin d’un très bon couteau. J’enlève le coeur, après avoir ouvert l’estomac. Je le ramène à mon chef à toutes les missions parce qu’il aime ça.» Alex avoue y avoir goûté. Il n’a pas détesté. Comme de la viande. Mais ce n’était pas pour lui, fait-il savoir. Cette manœuvre, Alex l’exécute devant les civils qu’il retient prisonniers. Une façon de les intimider.

Sous l’effet de la drogue, l’influence des autres soldats, Alex devient insensible. Dans la jungle, lorsqu’il a soif et qu’il n’y a pas d’eau, ses compères et lui arrachent les yeux de leurs victimes, les crèvent et en boivent l’eau. «Un bon goût salé», raconte-t-il, fier du dégoût qu’il provoque chez son interlocuteur. On dirait un gamin fier d’être plus endurci que les autres. Aucune malice.

Le temps d’une paix

En 2002, l’appel à la paix trouve son écho chez les rebelles. Ils doivent remettre toutes leurs armes. «Moi, j’avais deux armes. J’en ai remis une, j’ai caché l’autre», avoue-t-il. On n’arrête pas du jour au lendemain de penser en soldat. Chaque rebelle qui rend son arme reçoit des Nations unies cinq sacs de riz et une somme d’argent.

L’ONU se charge également de rapatrier les jeunes comme Alex qui ont quitté leur foyer. C’est ainsi qu’Alex est retourné dans son village, chez son grand-père. «Il était content de me voir. Il me voyait comme un revenant. Il pensait que j’étais mort. Il m’a dit de demeurer avec lui.» Son visage s’illumine, à la pensée soudaine de son grand-père, de cette journée de retrouvailles. Un moment qui semblait oublié et qui ressurgit d’un coup, plongeant l’enfant dans un autre monde. Alex n’a pas les mots pour décrire ses émotions. Mais le sourire béat qu’il me fait, complice, est encore plus authentique. Une journée de pur bonheur.

Alex n’y restera que trois jours. Il avait peur des villageois. Pendant la guerre, Alex est passé par son village. Il y a fait des prisonniers, brûlé des maisons. Les gens l’ont reconnu. «J’ai essayé d’empêcher mes amis de tuer les gens de mon village. Mais la mission allait trop vite. On a appelé cette mission «Operation pay yourself». Mais j’ai demandé à ce qu’on épargne ma maison. J’ai tué mon ami, une de mes recrues. Je l’ai tué parce qu’il n’a pas suivi mes ordres. Il voulait s’en prendre à ma maison. Je n’ai eu aucun problème parce que je suis le chef.»

Alex ne s’est pas senti mal que les rebelles pillent son village, tuent des gens. «Une mission est une mission. Je n’ai rien ressenti. Tout ce qui m’importait, c’était de protéger ma maison.»

Vivre sans la guerre

Refusant de vivre dans son village, Alex retourne dans la capitale, à Freetown. Lui qui commandait une trentaine de soldats ne se voit pas vivre sous l’autorité de son grand-père. Il est un homme. Pas un enfant. La vie de paysan ne l’inspire guère. Cinq années passées avec les rebelles ne s’effacent pas. Alex est un soldat. Il vit de son arme. L’adrénaline de la violence, la liberté qu’il ressent dans sa vie de maquis sont imprégnées dans son caractère. Il choisit alors la rue. Profession: gangster, l’équivalent du soldat de la rue. Avec cinq amis, tous d’anciens enfants-soldats, il vole des cellulaires, de l’argent. Il vit de la violence. Un de ses amis est arrêté? Ils utilisent l’argent volé pour le sortir de prison. Ils forment une famille.

Alex poursuit cette vie pendant environ deux ans. Puis, c’est à son tour d’être arrêté. Il y aurait un an, selon ses amis. Car Alex ne se souvient plus trop. «Des civils et des policiers m’ont attrapé. Ils m’ont roués de coups.» Alex porte encore les cicatrices de ce passage à tabac collectif. Coups de poing, de bâton, de lames de rasoir. Il passera un mois et demi en prison, après avoir poignardé un homme qui l’avait offensé. «J’ai eu tellement de problèmes que j’ai décidé de changer ma vie. Je ne veux plus jamais y retourner», affirme-t-il. Il ne parvient pas à décrire son séjour en prison. L’épisode l’a marqué. Davantage que son passé de soldat.

À sa sortie de prison, Alex fait de petits boulots. Il se range dans le droit chemin. Il devient apprenti-chauffeur. Mais il ne possède pas l’argent qui lui permettrait de passer le test de conduite et d’obtenir son permis. Il travaille avec ses amis comme caddy au club de golf de la capitale. Sans parents, sans argent, il vit dans la rue. Il veut ouvrir un petit commerce. Soit un petit étal de marchandises comme des cigarettes, des savons, des cartes d’appels. Un dépanneur miniature au bord d’une rue, comme on en retrouve partout dans la ville. Il a des idées. Avec le temps, il raconte avoir été livreur pour un tel, fait un autre boulot pour tel autre. Il vogue d’idée en idée, d’espoir en espoir.

Vivre dans la rue

Alex n’a pas de toit. Chaque soir, dans les quartiers populaires de la ville, ils sont nombreux, comme lui, à fêter jusqu’aux petites heures du matin, ne sachant quoi faire d’autre. Jusqu’à cinq heures du matin, tous les soirs de la semaine, Alex et ses amis fument de la marijuana bon marché.

Dans ce milieu, tous connaissent Shaka. Gangster, en créole. Un surnom qu’il apprécie, vu le sourire qu’il décoche quand il traduit la signification du mot. Shaka se faufile bien dans cette jungle bruyante et festive de ces jeunes. Le plaisir qu’il a à faire découvrir son monde à un étranger est palpable. Il joue au guide, présente les gens de l’endroit à rencontrer. Il s’occupe des fauteurs de troubles. D’un naturel désarmant, Alex bondit sitôt qu’une personne se fait trop insistante ou déplaisante à l’endroit de son invité canadien. Quelques mots soufflés à l’oreille et son regard suffisent pour faire décamper l’infortuné. Peu importe la taille. Sur son terrain, Alex est maître. Le sergent.

En pleine nuit, Alex fait découvrir sa réalité. Dans plusieurs coins du quartier, il repère les endroits où les jeunes se couchent. Dans les installations d’un terrain de football pour certains, les chaises ou les bancs sur le porche des commerces pour d’autres. Pendant le trajet, Alex est devant. Il ouvre le chemin. On n’y voit pas à plus d’un mètre. Alex se déplace rapidement, agilement. Le regard droit, porté vers l’avant, on se demande comment il fait pour ne pas trébucher. Son pas est assuré. Il jette un regard de temps à autre vers l’arrière, pour s’assurer que tout va bien.

Chemin faisant, Alex m’explique. Les jeunes passent le temps. Ils vont dans les bars peu dispendieux, sirotent une boisson pour avoir un toit. Parfois, Alex se faufile dans le cinéma de son quartier, une grande pièce aux murs en bois avec un téléviseur qui diffuse des DVD, pour s’y assoupir. Sinon, il attend jusqu’à ce que le sommeil soit si envahissant qu’il accepte de dormir n’importe où. Malgré cette triste situation, ces jeunes étaient généralement animés d’un esprit joyeux.

Produit grâce à la contribution de l’Agence canadienne de développement international (ACDI)

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