La peinture murale en Amérique latine

Le rôle social des murales

Raconter une histoire

Raconter sa culture, son histoire, dénoncer les injustices sociales… les murales, un art populaire

Normand Charest Dossiers Porte-folio, Murales, Vidéos, Autochtones

Fanny Aïshaa, en entrevue, parle du rôle social de la peinture murale qu’elle a découverte au Brésil et ailleurs en Amérique latine. Dans ces pays, la murale constitue une forme d’expression populaire très répandue. On y raconte sa culture et son histoire. On y dénonce aussi les injustices sociales.

C’est une véritable galerie en plein air, un musée populaire, dit-elle. D’ailleurs, c’est au Brésil et au Chili que je peins le plus, parce qu’il est toujours possible d’y trouver des lieux pour le faire. À Montréal, c’est difficile, à cause des autorisations. Mais là-bas, c’est la communauté locale qui décide, puisque, de toute façon, les policiers évitent les quartiers défavorisés. Et les gens accueillent avec plaisir les murales, parce qu’elles embellissent leurs rues, leurs maisons.

Or, l’art populaire de la fresque n’est pas une nouveauté en Amérique latine. Il existait bien avant la culture hip-hop, qui l’a beaucoup utilisé, et ses racines sont profondes. En effet, les graffiteurs d’aujourd’hui poursuivent une tradition déjà bien ancrée dans la région, du Mexique au Brésil.

De l’histoire en images

murale jorge gonzalez camarena maison des arts université concepcion chiliDepuis la première partie du 20e siècle, la murale a été d’une grande importance dans l’art mexicain. Et d’abord dans celui du peintre Diego Rivera (1886-1957), un artiste engagé, ami de Modigliani lorsqu’il vivait à Paris. Et plus tard, ami de l’exilé soviétique Léon Trotski, lorsque celui-ci s’est réfugié au Mexique.

Après la Révolution mexicaine de 1910 à 1917, il devient l’un des premiers peintres muralistes du pays où ses fresques, commandées par le nouveau gouvernement, couvrent les murs des édifices officiels. Ces fresques destinées au peuple racontent l’histoire du pays, comme dans un livre d’images accessible à tous, même à ceux qui ne savent pas lire.

L’idée n’est pas nouvelle. C’est ce qu’on faisait déjà dans les cathédrales du Moyen Âge, qui racontaient aussi tout en images – par leurs sculptures et leurs vitraux – à des gens qui, de la même manière, étaient en majorité analphabètes.

Après le Mexique, cet art muraliste s’est installé plus loin en Amérique latine, notamment au Chili, comme on peut le voir dans cette œuvre de l’artiste mexicain couvrant le mur d’une université chilienne. Une fresque superbe qui peut, à son tour, influencer le travail des graffiteurs d’aujourd’hui.

C’est ce qu’on croit avoir constaté, d’ailleurs, au Festival des percussions de Longueuil (du 10 au 15 juillet dernier), dont le thème était justement, cette année: «Une aventure au Mexique au rythme des Mayas». En effet, certaines œuvres des graffiteurs invités, peintes en direct sur des panneaux, pouvaient lui ressembler par leur contenu inspiré des anciennes civilisations, comme celles des Mayas au Mexique ou des Incas en Amérique du Sud.

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Rencontre avec Fanny Aishaa

Fanny-Pier Galarneau

Artiste et muraliste environnementaliste

Née à Québec, un placement de la DPJ amène Fanny-Pier Galarneau chez un couple de Québécois. Il n’est pas question ici d’une autre histoire d’horreur de la DPJ. Au contraire. Les parents adoptifs de Fanny lui ont permis de forger sa sensibilité artistique et sa joie de vivre. Des parents qui ont fait d’énormes sacrifices pour encourager Fanny dans la réalisation de ses rêves.

Née d’une mère québécoise, elle hérite de son père marocain d’un teint légèrement bazané. Un déménagement en région fait sentir à Fanny que la couleur de sa peau est différente. Les expériences de racisme qu’elle a vécues permettront à Fanny de développer un besoin viscéral de se battre pour une justice sociale, de combattre l’igrnorance, de bâtir des ponts entre les cultures ainsi qu’un respect de tous les humains et de l’environnement.

Armée de ses pinceaux et de canettes aérosol, Fanny s’en va à la guerre des couleurs!

Raymond Viger Dossiers Hip-hop, Culture, Graffiti, Porte-folio, Murales, Vidéos

muraliste fanny aishaa graffiti environnement hiphop art cultureÉlevée dans la nature, éloignée de toute urbanité, Fanny dessine depuis toujours. Dès son jeune âge, elle fait de longues promenades dans le bois avec son père. Observation des couleurs, des sons, des animaux et de la vie qui les entourent, les 2 explorateurs esquissent leurs impressions, les émotions qui remontent en eux.

«Mon père est un artiste non avoué. Il n’a jamais pris de cours et il a un talent incroyable. Il nous disait qu’il allait peindre à sa retraite. Mais il a travaillé toute sa vie pour que je puisse étudier, nous dit avec fierté Fanny. C’est pourquoi je ne veux pas remettre au lendemain l’exploration de mes passions.»

Seul contact avec la ville, le chemin de fer qui traverse une route de campagne. Fanny reste émerveillée d’apercevoir ces couleurs qui voyagent devant elle. Elle ne voit pas le train, mais plutôt une galerie en mouvement qui vient vers elle. Des couleurs vives et des formes étranges jaillissent de ces graffitis. Elle n’a pas besoin d’aller visiter les galeries, c’est le train qui les lui amène.

Curieusement, après un déménagement dans une ville où elles ont vécu discrimination et intolérance raciale, Fanny et sa sœur jumelle se retrouvent dans un film universitaire sur la prévention de la violence culturelle. Déguisées en Amérindiennes, elles dansent. Les murs garnis de graffitis multicolores marquent l’imaginaire de Fanny à l’encre indélébile.

Les arts à l’école

Au primaire, Fanny est différente. «Je ne pouvais pas apprendre sans danser, chanter ou faire 2 choses à la fois. On a voulu me donner du Ritalin. On m’a mis dans des cours de ballet. Je créais mes propres mouvements. J’ai été expulsé. J’ai commencé à faire du théâtre et à dessiner dans mes livres, sur mon pupitre, sur mes bras… Tout ce qui m’entourait devenait un canevas pour m’exprimer. Je me suis toujours sentie comme un esprit libre», nous raconte Fanny.

Fanny arrive au secondaire dans une école qui, à l’époque, avait une mauvaise réputation. Un enseignant, Claude Beaupré, organise des battles de Rap. «Cette école était extraordinaire parce qu’il y avait beaucoup de communautés culturelles et d’immigrants. Très tôt, on nous a appris à évoluer unis dans la différence. Certains de mes amis n’auraient jamais terminé leurs cours sans cette activité. Les arts peuvent tout changer, tout guérir et créer des relations», s’exclame Fanny.

muraliste fanny aishaa murale environnement graffiti hip-hop«J’étais fière que mes cousins m’aient enseigné quelques pas de breakdance. Mais c’est quand j’ai eu ma première cassette d’I Am (groupe de rappers français) que j’ai été touchée par la richesse des textes et des paroles. Je m’identifie à la culture hip-hop qui célèbre nos différences et dénonce par l’art les différentes injustices», nous lance une Fanny émerveillée.

À l’université, Fanny entreprend une série de stages en Amérique du Sud. Pour terminer ses études, Fanny obtient une bourse d’une année en cinéma au Brésil. Dans ses cours de scénarisation, elle se fait rapidement dire qu’elle a tellement d’images dans la tête qu’elle devrait se réorienter en animation visuelle.

Les arts au Brésil

À Rio de Janeiro, les murs sont multicolores, pleins de vie. Un artiste peint une fresque. Les gens des favelas (bidonvilles brésiliens) arrêtent pour lui offrir à manger, le remercier de mettre de la couleur dans leur communauté.

«Au Brésil, il y a tellement de lutte qu’il y a une volonté innée de justice et de respect. Les couleurs d’un mur se lisent comme une histoire, un engagement. Elles racontent ce que les médias ne disent pas», nous décrit Fanny.

Désabusée par des cours trop académiques, par la ségrégation raciale et l’élitisme des établissements d’enseignement, Fanny se promène en admiration devant toutes ces murales, les initiatives communautaires, l’école de la rue. «Un matin, j’ai demandé à l’univers de m’aider à trouver une voie pour recommencer à dessiner. Une feuille valse dans les airs pour atterrir à mes pieds. On y annonce des cours de dessin pour graffiti.» Sans hésiter, Fanny s’y retrouve avec assiduité. Après les cours, elle dessine jusqu’au lever du soleil.

«J’étais déçue que les cours se terminent. J’en voulais encore plus. Je suis invitée à un événement communautaire. Tout le monde amenait son matériel pour peindre ensemble. Quelqu’un mentionne que je venais du Canada et que j’étais super bonne en graffiti. Erreur de communication, je n’avais jamais touché une canette aérosol de ma vie! Un citoyen m’offre alors le mur de sa maison. Je n’avais rien préparé. Je n’avais jamais fait de murales. Devant mon hésitation, un autre artiste a compris que je ne savais pas comment faire et a partagé ses techniques. J’ai décidé de me jeter en riant», nous dit Fanny, les yeux remplis d’étincelles. Elle a entrepris une murale en juin 2008 et ne cesse d’en faire depuis.

«Je ne suis pas capable de rentrer dans une boîte pour un travail conventionnel. J’ai besoin de voir la vraie lumière, de suivre les signes de la vie. À travailler tout le temps, à nourrir le rêve d’un autre, on n’a plus le temps de créer et de se concentrer sur son propre rêve. Si chacun pouvait suivre ses dons, ses passions au lieu de ne penser qu’à l’argent et devenir malheureux, le monde serait plus équilibré.»

Les arts pour se transformer

fanny-aishaa-murale-graffiti-muraliste-street-art-urbain-culture-hiphop«Au Brésil, comme à plusieurs endroits, les médias sont corrompus ou ne transmettent qu’une seule vérité. L’art rend accessible la culture et transmet une histoire personnelle qui vient de l’âme. L’art nous transforme, nous fait comprendre nos racines et touche tout le monde.»

«Les arts permettent de combattre les préjugés, de montrer des exemples positifs aux jeunes. J’ai commencé à peindre à côté de trafiquants de drogue. Certains jeunes qui côtoient cette réalité rêvaient chaque jour de devenir célèbres ou de vendre de la cocaïne. À force de voir des événements hip-hop, en voyant l’explosion de couleurs, la poésie des rappers, en leur demandant quels étaient maintenant leurs rêves, ils voulaient tous devenir des artistes. Même certains jeunes armés qui surveillaient la favela s’arrêtaient pour parler et remercier les artistes. Ce sont des êtres humains à part entière. Dans leurs yeux, ils ont des étoiles et des rêves comme tout le monde. L’art au Brésil ou ailleurs est fondamental pour valoriser la jeunesse et ses rêves», nous raconte Fanny.

Le retour à Montréal

«Après 4 années en Amérique du Sud, je croyais m’installer en permanence au Brésil. Mais je rêvais de forêt et de glace. Un jour, il y a eu des inondations surréelles à Rio. Comme si le monde urbain s’écroulait. Un rappel brutal de la force de la nature. Malgré mon amour du pays, mon cœur me disait de partir dans le nord du Québec. Quand je vois des épinettes noires danser dans le vent et les animaux sauvages du Nord, j’ai une émotion inexplicable qui remonte. Même si chaque territoire possède sa beauté et sa richesse, je n’échangerais pas la forêt boréale pour des palmiers», nous confesse Fanny qui décide de revenir au Québec.

fanny-aishaa-muraliste-graffiti-mural-street-art-urbain-culture-hiphopRevenir dans son coin de pays permet à Fanny de mieux s’inspirer, de voir l’environnement avec un nouveau regard. «Notre génération a beaucoup voyagé. Mais nous allons naturellement revenir à des communautés locales. Dans 30 ou 40 ans, tout sera différent. Étant donné sa rareté et son prix, il n’y aura plus autant de dépendance au pétrole. Il nous faudra revenir à des achats locaux, à l’autosuffisance. Se nourrir de son environnement, bâtir des communautés fortes. Plus nous cohabitons avec ce qui nous nourrit, plus nous prenons soin du territoire. C’est pourquoi on doit protéger ces terres, être attentif aux formes de développement économique et faire des choix essentiels aujourd’hui pour soutenir la vie des prochaines générations», réclame Fanny.

Dès son arrivée à Montréal, des proches lui disent qu’elle doit faire la connaissance de l’artiste Monk.e1 et du Café Graffiti. Des rencontres dont Fanny se nourrit encore.

En 2002, Monk-e1 a fait partie des artistes que le Café Graffiti avait dépêchés au Brésil pour représenter le Québec lors d’une convention internationale graffiti. Stimulée par des expériences similaires, la rencontre des deux artistes a été naturelle.

Fanny est aussi émue par l’invitation d’Arpi de participer à sa première exposition, Renaissance – 2009. Puis un autre graffiteur du Café-Graffiti, Fluke, lui offre son premier contrat d’artiste. Ces rencontres ont permis à Fanny d’officialiser le lancement de sa carrière professionnelle.

Fanny Aïshaa exposera pour le grand vernissage sur l’environnement les 28, 29 et 30 septembre prochain au Café Graffiti. 4237 Ste-Catherine est. Infos: (514) 259-6900.

Fanny Aïshaa a une galerie virtuelle que vous pouvez visiter.

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Convention internationale graffiti à Santo Andre au Brésil

Suite au vernissage du Château Frontenac

Retour sur le graffiti au Brésil

Le Café-Graffiti avait envoyé une délégation de 9 graffiteurs au Brésil pour une convention internationale graffiti.

Raymond Viger Dossiers Hip-hop,   Culture, Graffiti,   Porte-folio, Murales, Vidéos

Suite au reportage sur Fanny Aïshaa qui sera publié en septembre prochain ainsi que le vernissage de Monk-e1 et Bjorn au Château Frontenac, il a été question à plusieurs reprises du voyage au Brésil que le Café Graffiti avait organisé en 2002.

J’ai fouillé les archives de Reflet de Société pour vous présenter aujourd’hui un reportage que Martin Ouellet nous avait préparé avec les artistes muralistes de l’époque.

Il est intéressant de voir la perception de Monk-e1 sur le graffiti à Montréal en 2002 et aujourd’hui. De plus, c’était un des premiers événements qui regroupaient des graffiteurs de Montréal et de Québec dans un projet commun. Une complicité qui n’a pas cessé depuis.

En plus des 9 graffiteurs cités, l’artiste muraliste Julie Bernier s’était jointe au projet.

Martin Ouellet

santo andré 2002 graffiti convention dme frango graffiteur brésilDu 3 au 11 août 2002 avait lieu la convention de graffiti de Santo Andre, au Brésil. Le Café-Graffiti a été invité à dépêcher des artistes pour prendre part à l’événement. En tout, ce sont neuf graffiteurs de Montréal et de Québec; Naes, Stare, Monk-e, Rasa, Grindjül, Cheeb, Dyske, Bjorn et Some, accompagnés de Raphaëlle Proulx, caméraman et interprète, qui ont représentés le Café Graffiti lors de cette fête haute en couleurs.

Comment avez-vous trouvé la ville de Santo Andre?

Monk-E: Santo Andre est une banlieue assez aisée, une ville pleine de côtes et de reliefs. L’aspect de la ville est assez européen, avec beaucoup de toits en tuile rouge. La sécurité est très présente partout (chiens de garde, clôtures hautes et hérissées de bouts de verres, gardiens de sécurité au coin des rues, etc.).

Rasa: En général, le béton règne en roi. Il y a énormément d’affichage qui se fait directement sur le béton; publicités, affiches électorales, etc. Il y a pas mal de pollution atmosphérique aussi, beaucoup de diesel dans l’air.

Combien d’artistes étaient présents à la convention?

Naes: Il y avait plus de 200 artistes présents, d’origines diverses. En plus de notre «crew», de nombreux graffiteurs et muralistes du monde entier étaient présents, dont quelques Autrichiens, plusieurs Chiliens et bien sûr, une majorité de Brésiliens.

En quoi a consisté votre participation à la convention?

Naes: Nous avons réalisé deux murales à Santo Andre. De plus, nous avons assisté à des débats sur le graffiti et donné des conférences sur notre art. Nous avions un horaire hyper-chargé, parfois de 8h à 22h… À travers tout ça, nous avons fait de petites excursions organisées, entre autres au parc national, à la plage et nous avons visité une gare anglaise abandonnée à Paranapiacaba, qui signifie «endroit où on peut voir la mer», en portugais.

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Comment avez-vous aimé la collaboration entre les artistes de Montréal et de Québec?

Naes: En tant que directeur artistique du Café-Graffiti, j’ai décidé de rassembler plusieurs graffiteurs et muralistes qui ne se connaissaient pas et n’avaient jamais travaillé ensemble. Pour moi, cela représente un beau défi de faire collaborer ces gens-là et de rapprocher les artistes de Montréal de ceux de Québec.

Monk-e: Moi, j’ai passé la semaine avant le départ à faire de la murale avec les artistes de Québec, question de créer un premier contact. Une super bonne complicité s’est installée entre nous et nous sommes tous devenus amis au cours du voyage.

Avez-vous remarqué une différence entre la façon de travailler des graffiteurs de là-bas et celle des Canadiens ou des Américains?

Naes: Pour des raisons économiques, beaucoup de graffiteurs brésiliens travaillent au pinceau, au rouleau et au mini-rouleau. Les cannettes de peinture coûtent très cher, alors parfois, ils commencent à la cannette ou au «airbrush» et terminent au pinceau ou au rouleau.

Avant son départ, Naes me disait qu’il était curieux de découvrir si les Brésiliens avaient un style de graffiti propre à eux . Est-ce que c’est le cas?

Naes: Oui, nous avons découvert le pichacaoes, un style de graff unique à la ville de Sao Paulo qui consiste en des lettres hautes, très allongées, souvent peintes dans des fenêtres d’édifices. C’est une sorte de signature assez répandue dans cette ville.

Monk-e: Dans l’ensemble, les graffiteurs de là-bas utilisent davantage de couleurs vives, moins sombres, qu’on a baptisé le style «arc-en-ciel»! Les «flops» (lettres balloune, très arrondies) sont très originaux, le 3-dimensions est un peu moins sophistiqué qu’ici, mais les lettrages sont assez complexes.

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Est-ce que le graffiti est bien perçu au Brésil? Est-ce qu’on est plus tolérants, plus ouverts ici?

Monk-e: C’est vraiment pas comparable! De jour, tu peux travailler tranquille, les policiers sont plutôt relaxes. Mais, la nuit, c’est une tout autre histoire… Ils tirent d’abord et posent des questions après. Faire du graffiti illégal là-bas, ça peut vouloir dire risquer sa peau. Nous avons entendu des histoires d’horreur: à Rio, un groupe de graffiteurs se serait fait tirer dessus par la police (sans être touchés, une chance!), d’autres policiers corrompus accepteraient des pots-de-vin pour fermer les yeux, etc.

Naes: Cela dit, le graffiti est quand même bien vivant au Brésil. Nous avons été étonnés de découvrir des artistes qui travaillent depuis aussi longtemps que 15 ans. Nous autres, on était invités pour la convention, alors, évidemment, on n’a pas eu trop de problèmes, on était faciles à identifier et on travaillait aux endroits légaux. La convention de graffiti, avec ses débats et son caractère international, permet de croire que la culture sera de plus en plus acceptée au Brésil, mais il reste du chemin à faire.

Est-ce que le public du Brésil était différent de celui que vous rencontrez habituellement au Québec?

Monk-e: Ici, les gens sont plutôt indifférents envers les graffiteurs à l’oeuvre. À la convention, tout le monde était chaleureux, enthousiaste, même un peu «colleux» dans certains cas. Comme nous étions les seuls à avoir une radio, la musique les attirait et ils venaient nous poser des questions, nous demandaient de dessiner dans leurs calepins, nous regardaient travailler.

Rasa: Il nous est aussi arrivé des affaires assez particulières. Entre autres, un itinérant qui poussait un carrosse nous a demandé de «tagger» son chariot. Nous l’avons entièrement redécoré et il était très fier du résultat.

Nous avons aussi adopté un enfant de la rue, Anderson, âgé de six ans, très attachant. On lui a offert notre lunch (des sandwiches au jambon et du riz, le menu de tous les jours!), on le traînait un peu partout. Je pense souvent à lui et je me demande ce qu’il fait maintenant… Je ne sais pas vraiment quelles ressources existent pour les jeunes de la rue là-bas, mais ça doit être assez difficile…

Si vous aviez le choix d’une autre destination où aller en tant qu’ambassadeurs du graffiti, ce serait où?

Monk-e: Je voudrais aller en Europe, au Maroc et en Égypte.

Naes: En Europe aussi.

Rasa: Moi, ce serait l’Afrique du Nord.

Naes: En terminant, nous tenons à remercier chaleureusement l’Office Québec-Amérique pour la Jeunesse, Nicole Viau et la Ville de Montréal, M. Genest et la Ville de Québec, ainsi que M. Jefferson, de la mairie de Sao Paulo, qui ont tous rendu possible cet échange culturel vraiment enrichissant!

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Manon Barbeau et la Wapikoni mobile

Le cinéma des oubliés

Le monde du cinéma est parfois fait de frime et de clinquant mais, d’autre fois, il nous offre une vitrine surprenante sur des mondes parallèles et méconnus. Manon Barbeau, cinéaste et documentariste, connue pour son documentaire sur les enfants du Refus Global, fait encore mieux.

Manon Barbeau et la Wapikoni mobile

Claudine Douaire   Dossier Cinéma, Autochtone

wapikoni mobile manon barbeau cinéma film dvd critique filmGrâce à son projet vidéo et musical ambulant, nommé la Wapikoni mobile, Manon Barbeau permet aux jeunes marginalisés, laissés pour compte ou isolés, de prendre la parole et de laisser libre cours à leur créativité.

La Wapikoni mobile est un véhicule doté de caméras vidéo, de tables de montage et d’unités d’enregistrement qui arpente les réserves amérindiennes du Québec et va à la rencontre des jeunes de ces communautés recluses.

Épaulés par des professionnels de l’industrie, les jeunes autochtones, caméra en main, sont libres d’aborder tout sujet qui les touchent. Ils font des films avec ce qu’ils possèdent : une tête pleine d’idées et la volonté de s’exprimer.

La naissance de la Wapikoni mobile

Cette aventure a débuté en 1999, lorsque Manon s’est intéressée de près au sort des enfants de la rue de Québec, dans son documentaire L’Armée de l’ombre. Elle avait alors impliqué des jeunes dans le processus créatif et éditorial de son documentaire. Ils ont décidé de quoi ils parleraient et comment ils le réaliseraient.

«Ces jeunes marginalisés obtenaient enfin l’écoute qu’ils n’avaient jamais eu ailleurs. Ils avaient beaucoup à dire et, en plus, ils s’exprimaient d’une façon très articulée», explique-t-elle. Ce fut un succès auprès des jeunes. De cette expérience est née l’envie d’écouter ce que les jeunes autochtones, qui vivent aussi beaucoup de détresse, ont à dire. manon barbeau wapikoni mobile film cinéma dvd critique film

La Wapikoni mobile, une voie autochtone

Manon Barbeau est allée à la rencontre de jeunes Atikamekw dans la communauté autochtone de Wemotaci, située à proximité de La Tuque, en Mauricie. La cinéaste ressentait une responsabilité morale envers ces jeunes. Elle voulait permettre à ces derniers, débordant d’inventivité mais souffrant d’isolement et d’un manque de perspectives, d’avoir un lieu de rencontre, d’échange, d’apprentissage et de création.

«Les jeunes des communautés autochtones sont très riches et possèdent beaucoup de talent. Il fallait trouver une manière de leur donner une chance de se faire entendre, que leurs voix portent.»

Des créations nécessaires

La Wapikoni mobile a pris la route pour la première fois en 2004 grâce à une persévérance à toute épreuve et avec l’appui financier de l’Office national du film. Depuis, ce projet itinérant a parcouru des dizaines de milliers de kilomètres et produit plus de 160 films réalisés par des jeunes de plusieurs communautés. Plusieurs créations ont été reçues et primées dans des festivals internationaux.

Manon Barbeau, aussi directrice pédagogique et artistique du projet, a eu plusieurs coups de cœur au cours de ces aventures. «Ces jeunes, en forte quête identitaire, doivent s’accrocher à quelque chose pour continuer à vivre. Cela passe beaucoup par la création, soit musicale ou vidéo. La Wapikoni leur offre la possibilité de se valoriser, de parler d’eux, de partager et de se trouver, se retrouver», commente la fondatrice.

Un art autochtone de qualité en expansion

La création musicale est beaucoup appréciée dans les communautés. La Wapikoni mobile permet d’enregistrer musique et chansons. Samian, le rappeur algonquin aujourd’hui célèbre, a enregistré sa première démo grâce aux studios itinérants de la Wapikoni. «Samian est devenu un exemple positif pour les jeunes des communautés. Il aurait pu continuer à s’autodétruire mais il a saisi la chance qui lui était offerte et il fait maintenant rayonner sa culture partout au Québec. Il inspire beaucoup de jeunes à se prendre en main», déclare-t-elle.

Ce projet prend de l’ampleur. Manon Barbeau possède désormais deux véhicules motorisés qui sillonnent les communautés autochtones du Québec. Une initiative similaire sera mise en œuvre en Polynésie française.

Des échanges ont aussi eu lieu avec des pays comme la Bolivie et le Brésil. «Plusieurs jeunes ont rencontré d’autres autochtones des pays d’Amérique du Sud. Nous souhaitons créer un réseau de créateurs autochtones. Ils ont tellement à apprendre et à enseigner les uns aux autres», note Manon Barbeau.

Changer sa destinée par l’art

Manon tire beaucoup de fierté de ces jeunes capables de troquer leur détresse pour de l’inspiration. On s’imagine également le bonheur de ces jeunes autochtones. Ceux qui se retrouvaient devant rien sont désormais derrière la caméra et complètement maître d’œuvre de leur création…et sans doute un peu plus maître de leur destin.

Merci à Manon Barbeau d’avoir pris quelques minutes de son temps pour nous éclairer sur son projet.

Pour en savoir plus sur la Wapikoni mobile et ses jeunes créateurs : www.onf.ca/aventures/wapikonimobile/excursionWeb/index.php

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