AK-47 et enfants-soldats

Chaudrons et AK-47 à 13 ans, témoignage de Sarah

Enfants-soldats, enfants de la rue et jeunes de la guerre

Waterloo, Sierra Léone – C’est jour de célébration à Waterloo. On y célèbre la fin des classes pour 150 jeunes de 10 à 18 ans. Ils terminent leur année d’apprentissage au Child advocacy and rehabilitation Center (CAR) de la Croix-Rouge.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-sierra-leone-enfant-guerre Ces jeunes, triés sur le volet, ont été victimes de la guerre civile des années 1990. Sarah, de la promotion 2001, est présente à la demande de la Croix-Rouge. Cette jeune femme de 20 ans est un bel exemple de réussite pour l’organisation humanitaire.

En retrait des festivités, Sarah se raconte. Bien que timide, le regard fuyant, elle affiche un aplomb et un bien-être qui cadrent mal avec l’idée que l’on se fait de son passé. À 13 ans, elle voit les rebelles débarquer dans sa ville jusqu’alors épargnée par les affrontements. «Les rebelles m’ont enlevée. Le premier jour, j’ai été violée par 5 hommes. J’ai été adoptée par le Commandant pour être sa femme.» Sarah a l’habitude de raconter sa vie. Elle semble fredonner cette histoire comme une vieille chanson. Ce sont des faits qu’elle relate, pas des émotions.

Le maniement de la mitraillette AK-47

Pendant un an, elle fait la cuisine pour son «mari» de 39 ans. Elle apprend à manier la mitraillette AK-47. «Je l’utilisais lors des embuscades ou quand je n’avais pas le choix de me défendre», explique-t-elle en regardant le vide, sans toutefois être gênée par son histoire. Elle ne sait si elle a donné la mort. Elle tirait en direction du feu ennemi. «Je n’aimais pas ça. Mais je n’avais pas d’autre choix», raconte-t-elle, soudain plus sérieuse.

Ses propos deviennent plus vagues. Son assurance se déstabilise sitôt qu’on la fait déborder du cadre de son récit. Comme si cette histoire était complètement oubliée, ses souvenirs sont plus flous. Elle raconte, sans trop de détails, que les soldats la battaient parce qu’elle était trop fainéante. «Je ne pouvais pas m’échapper. Je ne connaissais aucune route pour fuir», avance-t-elle pour se justifier. Elle a été relâchée à la fin des hostilités, un an plus tard. Elle est rentrée à la maison, là où elle a été enlevée.

Son «mari» est revenu la voir chez elle à trois reprises, depuis la fin de la guerre. «Il m’a demandé comment j’allais. Il voulait me marier. Je ne voulais pas. C’est arrivé pendant la guerre. Maintenant elle est terminée.» Sarah parle calmement, sans aucune amertume envers cet homme, plus vieux de 26 ans, qui l’a forcée à devenir femme. Comme si c’était une autre vie. «C’est le passé. Je ne ressens plus rien aujourd’hui. Je me sens bien avec moi-même», dit-elle en avouant qu’elle a mis du temps avant d’oublier, de pardonner.

Réinsertion des enfants-soldats

Son parcours tient du rêve américain, version sierra-léonaise. À 15 ans, elle est choisie pour suivre les enseignements du centre de réhabilitation de la Croix-Rouge à Waterloo: une bénédiction pour cette jeune femme qui n’avait pas les moyens d’aller à l’école. Elle reçoit une éducation, de l’aide pour son traumatisme, on la nourrit une fois par jour, elle y apprend un métier. Celui de cuisinière. Une formation qui lui permet de gagner sa vie, de réintégrer positivement la société. Elle a un suivi à l’extérieur du centre. Elle est encadrée.

Elle a la chance d’être vue. L’un de ses enseignants remarque son potentiel. Il l’encourage à retourner aux études. «Il m’a expliqué à quel point c’est important, l’éducation. Que je serais alors capable de vivre dans toutes les sociétés.» Sarah reprend sa bonne humeur. Elle vient de terminer ses études collégiales. Deux ans d’efforts rendus possibles grâce à une aide financière provenant d’un organisme albertain, CAUSE Canada.

Aujourd’hui, elle est reconnaissante. Elle attend ses résultats finaux pour savoir si elle pourra poursuivre son parcours: étudier la comptabilité à l’université.

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Enfants-soldats: de la guerre à la rue

Enfants-soldats

De la guerre à la rue

Alex a été enlevé par les rebelles à l’âge de 10 ans. Bons princes, les soldats lui ont donné le choix: mourir sur le champ, comme son père, ou suivre. Ce simple paysan participe à son premier combat deux ans plus tard. La vie paisible qu’il menait est un lointain souvenir. Pendant trois années, il s’amuse à semer la mort. Récit de la vie d’Alex, un des 300 000 enfants-soldats de la planète.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-enfant-guerre-sierra-leone Freetown, Sierra Leone – Difficile de deviner l’âge d’Alex. Il prétend avoir 19 ans. Il ne connaît pas sa date d’anniversaire. La notion du temps, pour lui, est un concept flou. Alex semble avoir deux personnalités. Un gamin de 12 ans, dont les plaisirs simples ravissent, et un homme plus vieux que son âge, qui en a trop vu. Physiquement, on dirait que le temps s’est arrêté à son enfance. Petit et costaud comme un jeune fermier qui a passé son enfance à travailler avec ses muscles, avec un visage de bambin. Le sourire naïf ou la mine concentrée, dans un monde à part.

La vie s’annonçait simple, pour le jeune Alex. Avec l’insouciance propre aux jeunes de son âge, il aidait son père à la maison, s’amusait avec ses amis au foot, mangeait, dormait. Une vie bien tranquille, remplie des joies et peines propres aux gens de son environnement. Alex allait faire l’apprentissage de la vie à un âge bien précoce. Alex n’a rien d’un vendeur. Quand il raconte son passé, il répond en peu de mots. Pas d’envolées tel un bon orateur. Ses émotions sont terre-à-terre, très simples. Il a peu à dire sur le début de sa mésaventure.

«Quand ils m’ont pris, ils ont mis des munitions sur ma tête. Ils m’ont dit «viens avec nous». Tu dois les suivre», dit-il à mon attention. Son regard sérieux justifie toute explication. À 10 ans, on suit. C’est d’une évidence à ses yeux qu’il ne voit pas ce qu’il pourrait ajouter. «Je venais de les voir tuer des gens de mon village. J’étais effrayé.» Les rebelles viennent d’assassiner son père, sa mère a déjà fui pour la Guinée. Il ne l’a d’ailleurs jamais revue depuis.

Alex passe 2 ans à transporter armes et munitions pour les rebelles. De ville en ville, il les suit. Il reçoit de la drogue tous les jours. De la cocaïne et de la marijuana. En même temps, il apprend les rudiments de son futur métier: soldat. «J’étais rendu fou, à cette époque-là», dit-il en référence à la drogue. Ses yeux, aux veines éclatées, rouges, témoignent de sa consommation journalière. Il dit ne plus prendre ni cocaïne, ni héroïne, grâce à deux injections de méthadone, donnée par les Nations unies à la fin de la guerre.

L’entraînement d’un enfant-soldat

enfants-soldats-guerre-enfant-sierra-leone «Tous les enfants soldats reçoivent le même entraînement. Ce n’est pas facile. Seuls les plus forts réussissent. Certains en meurent.» Alex a 10 ans. Il manipule AK-47, RPG, M-16 et bazookas. Des armes, pas des jouets. Il apprend à les démonter, les remonter, les utiliser. Il lance des grenades. Le jour, on le met en situation de combat. Il doit ramper dans la jungle, tirer sur des cibles humaines: ses amis enfants-soldats. «On se tire dessus pendant l’entraînement. On n’a pas d’amis. J’en ai tué un. Ça ne m’a pas dérangé. Avec la drogue, tu n’y penses pas. Tu ne vois pas la différence. Chaque jour, il arrive de nouveaux enfants. Tous du même âge, de la même grandeur.» Alex n’a pas d’émotions. Il n’a pas plus de remords aujourd’hui. Dans sa tête, le geste posé était normal.

À la fin de son entraînement, Alex reçoit son AK-47, une mitraillette russe. «Quand ils te donnent ton arme, tu es un soldat.» Il vient de passer deux ans. Depuis son arrivée, il est maintenu sous l’effet de la drogue à toute heure de la journée. Pour sa sécurité, se fait-il expliquer. Ses amis, des caddys au club de golf d’à côté qui ont évité la guerre, rajoutent à ses explications. Ils apportent des précisions sur la chronologie des événements de la vie d’Alex. Parfois, ils se souviennent davantage de ses histoires. Alex leur a tout raconté. Alpha, David, Denny, Muhammed et d’autres encore soutiennent Alex. Il n’ont pas peur d’Alex. Ils ne sont pas dégoûtés par son passé. Ils comprennent. Eux aussi auraient pu vivre la même expérience.

Pour son baptême du feu, Alex se rend à Kono, une ville qui abrite l’une des mines de diamants les plus riches du pays. Il marche pendant 5 jours pour s’y rendre. «J’étais excité. Je n’avais pas peur.» Il a 13 ans. Peut-être 14. Il se bat contre des Nigériens, venus soutenir l’armée sierra-léonaise. «C’était une bataille très violente. Nous nous sommes battus pendant 24 heures. À ce moment, parce que j’étais bien entraîné, j’étais un très bon guerrier. Jamais fatigué.» Alex prétend avoir tué 3 Nigériens, ce jour-là. «J’étais très fier, après la bataille. J’étais heureux. Comme lorsque je gagne au football (soccer)», raconte-t-il avec fierté. Jamais de remords.

Après cette journée, Alex est promu caporal. Il commande désormais les enfants-soldats. Âgé de 13 ou 14 ans, il n’en est pas certain, il a sous ses ordres 35 jeunes.

Mission ravitaillement

enfants-soldats-sierra-leone-enfant-guerre À tous les jours, Alex doit s’occuper de ramener de la nourriture pour sa troupe. Le matin, vers 7 heures, il choisit cinq enfants-soldats qui viendront avec lui piller les villageois du coin. «On utilise nos armes, on tire. On use de violence. Massivement. Sur les gens. Des fois, je compte les corps. 10 parfois. On a besoin de capturer d’autres civils pour qu’ils transportent la nourriture. 20 pour l’apporter. La mission dure 4 heures. Et on tire seulement pendant deux minutes.

La plupart des gens sont effrayés et se sauvent à ce moment.» Alex utilise d’autres stratagèmes. Il aime inventer des traquenards de toute sorte. Il s’habille en civil, un pistolet dissimulé dans sa chemise. Il leur explique qu’il a fui les combats. Qu’il meurt de faim. «Ils me donnent à manger. Quand j’ai terminé, j’en mets un en joue avec mon revolver. J’appelle alors mes hommes. Ils prennent le contrôle de l’endroit. Ensuite, on attrape les civils.

C’est une mission, alors je ne tolère pas que mes hommes violent les femmes.» En peu de mots, son ton direct et son détachement font penser au chef qu’il était. Il inspire la confiance, par son assurance toute simple.

Le sort des civils

Une fois les civils faits prisonniers, Alex les aligne. Comme de la marchandise qu’il observe d’un œil connaisseur. «Je choisis ceux que j’emmène. Agiles, forts. Je prends les belles femmes pour mes chefs. J’en prends pour moi. La femme doit travailler. Cuisiner, surveiller l’ennemi. On les ramène à la base. On les protège.»

Les rebelles utilisent les femmes pour divertir leurs ennemis, explique Alex, toujours impassible. «Ils n’ont pas de femmes. On les envoie espionner.» Elles se font passer pour des déplacées, un sort vécu par deux millions de Sierra Leonais en cette époque de guerre, selon les estimations de la Croix-Rouge. «Elles vont passer deux jours avec eux, puis s’enfuient. Elles ne nous dénoncent pas parce qu’elles nous aiment. On leur donne à manger, on les protège. On les traite bien. Parce qu’on veut qu’elles cuisinent pour nous.»

Alex livre sa propre perception. Il ne peut parler pour ces femmes. En bon soldat, il veut faire plaisir à son supérieur. Il mène la vie d’un adulte, mais il cherche une reconnaissance. Dans ce milieu, auquel Alex s’est intégré, ce n’est pas en étant charitable que l’on est valorisé. Pour être bien vu par ses pairs, par ses supérieurs, Alex doit tuer, être sans pitié, n’avoir aucune considération pour les civils. Son côté leader le pousse à prendre les devants, ne pas attendre qu’on lui demande. «Mon boss ne me donne pas d’ordre d’emmener des femmes. J’utilise mon rang pour lui en emmener afin d’obtenir une promotion.»

Ce qu’il finira par obtenir, passant de caporal à sergent. Il a même des adultes sous ses ordres. «Tous ceux que je recrute sont sous mon contrôle. J’ai le pouvoir de leur donner une promotion.» Le chef d’Alex amputait les civils, leur coupant une ou les deux mains, le bras, les pieds, les jambes. «J’ai pris l’idée de lui. On amputait ceux qui ne voulaient pas se joindre à nous. Ça ne me dérangeait pas. Et pour les viols, c’était comme tu le sentais. Nos chefs nous encourageaient à le faire, vers la fin. Même que, si on ne le faisait pas, ils nous punissaient.»

Alex est cruel et efficace. Il intimide les civils lorsqu’il participe à ses missions journalières. Son supérieur aime le goût du coeur humain? Alex lui en ramène un. «À toutes les fois, je le fais moi-même. Parce que les autres ne savent pas comment. Mon chef m’a montré. Je tire sur sa tempe deux fois. Je mets ensuite le corps sur une longue planche. Je prends mon couteau. C’est très dur, j’ai besoin d’un très bon couteau. J’enlève le coeur, après avoir ouvert l’estomac. Je le ramène à mon chef à toutes les missions parce qu’il aime ça.» Alex avoue y avoir goûté. Il n’a pas détesté. Comme de la viande. Mais ce n’était pas pour lui, fait-il savoir. Cette manœuvre, Alex l’exécute devant les civils qu’il retient prisonniers. Une façon de les intimider.

Sous l’effet de la drogue, l’influence des autres soldats, Alex devient insensible. Dans la jungle, lorsqu’il a soif et qu’il n’y a pas d’eau, ses compères et lui arrachent les yeux de leurs victimes, les crèvent et en boivent l’eau. «Un bon goût salé», raconte-t-il, fier du dégoût qu’il provoque chez son interlocuteur. On dirait un gamin fier d’être plus endurci que les autres. Aucune malice.

Le temps d’une paix

En 2002, l’appel à la paix trouve son écho chez les rebelles. Ils doivent remettre toutes leurs armes. «Moi, j’avais deux armes. J’en ai remis une, j’ai caché l’autre», avoue-t-il. On n’arrête pas du jour au lendemain de penser en soldat. Chaque rebelle qui rend son arme reçoit des Nations unies cinq sacs de riz et une somme d’argent.

L’ONU se charge également de rapatrier les jeunes comme Alex qui ont quitté leur foyer. C’est ainsi qu’Alex est retourné dans son village, chez son grand-père. «Il était content de me voir. Il me voyait comme un revenant. Il pensait que j’étais mort. Il m’a dit de demeurer avec lui.» Son visage s’illumine, à la pensée soudaine de son grand-père, de cette journée de retrouvailles. Un moment qui semblait oublié et qui ressurgit d’un coup, plongeant l’enfant dans un autre monde. Alex n’a pas les mots pour décrire ses émotions. Mais le sourire béat qu’il me fait, complice, est encore plus authentique. Une journée de pur bonheur.

Alex n’y restera que trois jours. Il avait peur des villageois. Pendant la guerre, Alex est passé par son village. Il y a fait des prisonniers, brûlé des maisons. Les gens l’ont reconnu. «J’ai essayé d’empêcher mes amis de tuer les gens de mon village. Mais la mission allait trop vite. On a appelé cette mission «Operation pay yourself». Mais j’ai demandé à ce qu’on épargne ma maison. J’ai tué mon ami, une de mes recrues. Je l’ai tué parce qu’il n’a pas suivi mes ordres. Il voulait s’en prendre à ma maison. Je n’ai eu aucun problème parce que je suis le chef.»

Alex ne s’est pas senti mal que les rebelles pillent son village, tuent des gens. «Une mission est une mission. Je n’ai rien ressenti. Tout ce qui m’importait, c’était de protéger ma maison.»

Vivre sans la guerre

Refusant de vivre dans son village, Alex retourne dans la capitale, à Freetown. Lui qui commandait une trentaine de soldats ne se voit pas vivre sous l’autorité de son grand-père. Il est un homme. Pas un enfant. La vie de paysan ne l’inspire guère. Cinq années passées avec les rebelles ne s’effacent pas. Alex est un soldat. Il vit de son arme. L’adrénaline de la violence, la liberté qu’il ressent dans sa vie de maquis sont imprégnées dans son caractère. Il choisit alors la rue. Profession: gangster, l’équivalent du soldat de la rue. Avec cinq amis, tous d’anciens enfants-soldats, il vole des cellulaires, de l’argent. Il vit de la violence. Un de ses amis est arrêté? Ils utilisent l’argent volé pour le sortir de prison. Ils forment une famille.

Alex poursuit cette vie pendant environ deux ans. Puis, c’est à son tour d’être arrêté. Il y aurait un an, selon ses amis. Car Alex ne se souvient plus trop. «Des civils et des policiers m’ont attrapé. Ils m’ont roués de coups.» Alex porte encore les cicatrices de ce passage à tabac collectif. Coups de poing, de bâton, de lames de rasoir. Il passera un mois et demi en prison, après avoir poignardé un homme qui l’avait offensé. «J’ai eu tellement de problèmes que j’ai décidé de changer ma vie. Je ne veux plus jamais y retourner», affirme-t-il. Il ne parvient pas à décrire son séjour en prison. L’épisode l’a marqué. Davantage que son passé de soldat.

À sa sortie de prison, Alex fait de petits boulots. Il se range dans le droit chemin. Il devient apprenti-chauffeur. Mais il ne possède pas l’argent qui lui permettrait de passer le test de conduite et d’obtenir son permis. Il travaille avec ses amis comme caddy au club de golf de la capitale. Sans parents, sans argent, il vit dans la rue. Il veut ouvrir un petit commerce. Soit un petit étal de marchandises comme des cigarettes, des savons, des cartes d’appels. Un dépanneur miniature au bord d’une rue, comme on en retrouve partout dans la ville. Il a des idées. Avec le temps, il raconte avoir été livreur pour un tel, fait un autre boulot pour tel autre. Il vogue d’idée en idée, d’espoir en espoir.

Vivre dans la rue

Alex n’a pas de toit. Chaque soir, dans les quartiers populaires de la ville, ils sont nombreux, comme lui, à fêter jusqu’aux petites heures du matin, ne sachant quoi faire d’autre. Jusqu’à cinq heures du matin, tous les soirs de la semaine, Alex et ses amis fument de la marijuana bon marché.

Dans ce milieu, tous connaissent Shaka. Gangster, en créole. Un surnom qu’il apprécie, vu le sourire qu’il décoche quand il traduit la signification du mot. Shaka se faufile bien dans cette jungle bruyante et festive de ces jeunes. Le plaisir qu’il a à faire découvrir son monde à un étranger est palpable. Il joue au guide, présente les gens de l’endroit à rencontrer. Il s’occupe des fauteurs de troubles. D’un naturel désarmant, Alex bondit sitôt qu’une personne se fait trop insistante ou déplaisante à l’endroit de son invité canadien. Quelques mots soufflés à l’oreille et son regard suffisent pour faire décamper l’infortuné. Peu importe la taille. Sur son terrain, Alex est maître. Le sergent.

En pleine nuit, Alex fait découvrir sa réalité. Dans plusieurs coins du quartier, il repère les endroits où les jeunes se couchent. Dans les installations d’un terrain de football pour certains, les chaises ou les bancs sur le porche des commerces pour d’autres. Pendant le trajet, Alex est devant. Il ouvre le chemin. On n’y voit pas à plus d’un mètre. Alex se déplace rapidement, agilement. Le regard droit, porté vers l’avant, on se demande comment il fait pour ne pas trébucher. Son pas est assuré. Il jette un regard de temps à autre vers l’arrière, pour s’assurer que tout va bien.

Chemin faisant, Alex m’explique. Les jeunes passent le temps. Ils vont dans les bars peu dispendieux, sirotent une boisson pour avoir un toit. Parfois, Alex se faufile dans le cinéma de son quartier, une grande pièce aux murs en bois avec un téléviseur qui diffuse des DVD, pour s’y assoupir. Sinon, il attend jusqu’à ce que le sommeil soit si envahissant qu’il accepte de dormir n’importe où. Malgré cette triste situation, ces jeunes étaient généralement animés d’un esprit joyeux.

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Enfant soldat et Cause: de la guerre à la rue

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Dominic Desmarais   Dossier Enfants-soldats, International

ecole afrique sierra leone enfants soldats réinsertionCAUSE Canada, une ONG albertaine qui œuvre dans le développement, a déjà piloté un projet destiné aux enfants-soldats. De janvier 2000 à juillet 2001, 2274 enfants, victimes de la guerre et amputés, ont profité d’un programme de réintégration. Le tiers des participants était composé de filles. Faute de fonds, le projet a duré un an et demi. La directrice de CAUSE, Beverley Carrick, souhaitait un projet de cinq ans. La guerre est trop loin dans la mémoire des donateurs qui sont constamment sollicités pour soulager les nombreux maux de la planète. Pour obtenir du financement, les ONG doivent trouver d’autres projets plus attrayants.

Prince Cotay, directeur de CAUSE pour la Sierra Leone, constate que le vent a tourné. Depuis la fin de la guerre, les besoins ont changés. «Maintenant, il n’y a pas de besoin pour les enfants-soldats. On a un besoin urgent pour les enfants de la rue.» Plusieurs enfants-soldats ont glissé entre les mailles des programmes de réintégration. Ils n’ont reçu aucune aide. D’autres n’ont pas réussi à s’intégrer, après leur séjour au sein d’un centre de réhabilitation. «Ils ont perdu leur famille, leurs parents. Ils ne peuvent pas retourner chez eux. Ils ont été soldats, ils sont habitués de commander. Ils ne veulent pas retourner vivre sous l’autorité de leurs parents. Ils sont retournés vivre dans la rue», explique M. Cotay.

Plutôt que d’aider des jeunes en particulier comme les enfants-soldats, les nouveaux projets touchent la communauté. Avec le support d’Unicef Canada, CAUSE veut favoriser l’accès à l’éducation pour les enfants. Tous victimes de la perte de leur système d’éducation en raison de la guerre. Les écoles se reconstruisent, les enseignants sont formés. Un travail complémentaire au centre de la Croix-Rouge, qui envoie, après un an, ses plus jeunes sur les bancs d’école.

Pour épauler son projet de rétablissements des écoles, CAUSE s’apprête à mettre sur pied un programme pour sponsoriser l’éducation d’enfants. L’organisme espère rejoindre 5 000 enfants sur les 100 000 de la province. «Les parents doivent payer 50 000 à 60 000 léones par année (20$ US) pour envoyer un enfant à l’école. Certains parents n’ont pas ces moyens», raconte Prince Cotay.

«Le plus gros problème des victimes de la guerre, c’est que la plupart se sont appauvris. Ils n’ont aucune source de revenu. Pas de soins médicaux. Pas d’éducation. Avoir un toit est un autre problème important. Ils vivent au jour le jour. Ils ne peuvent pas penser à demain, car demain n’existe pas. Et plusieurs ont des femmes, des enfants. Avant la guerre, entre 70 et 80% des gens étaient pauvres. Avec la guerre, ça s’est empiré.» Le directeur de CAUSE possède une vaste expertise. Il a supervisé des projets concernant les enfants-soldats, les femmes, les amputés, l’éducation, la santé, les maladies sexuelles.

De la pauvreté à la guerre

Si la pauvreté est visible, la misère ne se sent pas. Philippe Stoll, de la Croix-Rouge, l’admet. «C’est calme en surface. Mais les gens explosent rapidement.» Comme cette fois où, expropriés de leurs terrains, des habitants s’en sont pris au ministre responsable du dossier. Ils l’ont torturé. Il a payé de sa vie sa décision.

Les signaux pour une autre guerre sont là. «Le sous-emploi, les abus aux droits de l’homme, l’accès à la propriété. Le gouvernement garde l’argent. C’est ce qui est arrivé il y a dix ans», fait savoir Daphne Olu Williams, de l’organisation FAWE (Forum for african women Educationalists). Assermentée commissaire pour les élections de 2007, cette femme énergique et bouillante n’a pas peur de ses opinions. Entre des directives à ses enfants, des conversations au téléphone qui ne dérougit pas, elle clame tout haut ce que les gens de la communauté internationale racontent sous le couvert de l’anonymat. Elle aussi remarque que les indicateurs qui ont mené à la guerre en 1991 sont aujourd’hui présents. Il ne manque plus qu’un leader, un rassembleur. Les ONG, elles, poursuivent leur travail. En espérant ainsi empêcher une autre boucherie.

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