Système carcéral: la relativité du temps

À la recherche du temps perdu

La société d’aujourd’hui fonctionne sur un temps mesuré à la minute, à la seconde, à la nanoseconde. Ce n’est que depuis peu dans l’histoire humaine que nous disposons d’horloges suffisamment précises. Les fuseaux horaires ont été inventés au 19e siècle de manière à harmoniser les horaires des trains, puisque jusqu’alors, l’heure locale pouvait varier d’une ville à l’autre. Mais il demeure un endroit sur la Terre qui ne s’inscrit dans aucun fuseau horaire.

Colin McGregor – prison de Cowansville, Dossier Chronique d’un prisonnier

old-clock-prison pénitencier tole bagne système carcéralDans le grand désert central de la péninsule arabique, le ciel semble s’étendre à l’infini; les dunes demeurent les mêmes, où que vous alliez; il n’y a pas de saisons. Les Bédouins ajustent leur montre à chaque lever de soleil, ainsi que leur emploi du temps en accord avec les anciennes traditions du Coran. Qu’il soit midi, 14 heures ou 14 h 30 importe peu au pasteur nomade du désert.

La prison ressemble beaucoup à cela, en ce sens que chaque jour ressemble à l’autre, dans le contexte d’un emprisonnement de longue durée. La même nourriture; les mêmes édifices; les mêmes visages. L’hiver ou l’été, les jours de semaine ou de fin de semaine… Vous vous réveillez dans la même couche à structure métallique, portez les mêmes vêtements, allez au même gymnase, à la même classe, à la même chapelle…

brisbane-town-hall-clock-systeme carcéral pénitencier tole bagneDans ce milieu, des sirènes et des sonneries vous disent quand passer d’un lieu à l’autre. Mais les mois ressemblent à des jours et les jours à des semaines. Vous perdez la notion du temps à long terme. Les Bédouins d’Arabie peuvent au moins compter sur la lune pour marquer leurs mois, puisqu’ils utilisent un calendrier lunaire qui suit les phases de l’astre d’argent dans leurs ciels purs, sombres et étoilés. En prison, vous remarquez à peine la lune. La nuit, nous avons la télé.

Une enseignante à l’école de la prison où je travaille me demande quand un de ses étudiants, dont j’étais le tuteur, avait quitté la prison. Je hausse les épaules. «Ça peut être l’hiver dernier ou il y a trois ans. J’ai perdu la notion du temps depuis bien des années», lui dis-je. «Moi aussi», murmure-t-elle en secouant la tête.

pocket-watch-systems carcéral prison pénitencier prisonnierAprès quelque temps, vous cessez de penser à ce que vous portez et au lieu où vous vous trouvez. Vous vous habituez à tout cela. Lorsqu’il n’y a plus rien de nouveau à remarquer, la partie de votre cerveau qui enregistre les nouvelles informations visuelles se ferme. Il ne vous reste que vos propres pensées.

C’est exactement l’état d’esprit que les moines, les penseurs, les ermites et ceux qui se consacrent aux techniques de méditation recherchent depuis des millénaires. Il y a 26 siècles, deux écoles de pensée ont vu le jour en Chine, qui était alors de loin la société la plus avancée de la planète; elles représentaient deux façons d’atteindre l’état d’esprit dont jouit chaque détenu de longue durée sous autorité fédérale.

time-prisonnier systeme carcéral pénitencier prisonConfucius était un sage qui croyait à l’approche fédérale du système carcéral: porter les mêmes vêtements, manger la même nourriture, suivre une même routine quotidienne, écouter la même musique, s’exposer aux mêmes couleurs encore et encore… essayer de ne pas essayer. Rendu à un certain point, le monde extérieur disparaît. Il ne vous reste que l’enfant intérieur, le «moi» intuitif uni à l’univers. Confucius appelle cet état «chi». À l’âge de 70 ans, Confucius ne remarquait plus ce qu’il portait ou ce qu’il mangeait: il se sentait alors complètement libre. Il avait réalisé le «chi»: une vie où l’on ne forçait rien.

Les taoïstes, à la suite de Lao-Tseu, parvenaient au même état d’esprit par une route différente: une absence totale de rigidité. «Soyez comme le bois non sculpté», écrivait Lao-Tseu dans son livre, le Tao Te King. Renoncez; menez une vie simple; lâchez prise; consacrez-vous à quelque chose de plus grand que vous. Vers la fin de sa vie, Confucius fut accosté par un groupe de taoïstes qui lui apparut comme que de sales hippies. Aujourd’hui, la société chinoise vit avec les 2 écoles de pensées: elle suit les principes confucéens, tandis que les écrits de Lao-Tseu sont de grands succès en librairie.

J’ai essayé de convaincre un autre détenu, hier, de la chance que nous avions d’être en prison et d’à quel point nous étions près du «chi». À la fin, je n’ai pu le convaincre que d’une chose, et c’est de ne pas me tabasser.

autres textes de Chroniques d’un prisonnier

Les livres de Colin McGregor

Journaliste dans divers médias à travers le pays; Halifax Daily NewsMontreal Daily NewsFinancial Post et rédacteur en chef du Montreal Downtowner. Aujourd’hui, chroniqueur à Reflet de Société, critique littéraire à l’Anglican Montreal, traducteur et auteur aux Éditions TNT et rédacteur en chef du magazine The Social Eyes.

Parmi ses célèbres articles, il y eut celui dénonçant l’inconstitutionnalité de la loi anti-prostitution de Nouvelle-Écosse en 1986 et qui amena le gouvernement à faire marche arrière. Ou encore en Nouvelle-Écosse, l’utilisation répétée des mêmes cercueils par les services funéraires; scoop qui le propulsa sur la scène nationale des journalistes canadiens.

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quebec-suicide-prevention-handbook-anglais-intervention-crise-suicidaireQuebec Suicide Prevention Handbook

Le suicide dérange. Le suicide touche trop de gens. Comment définir le suicide? Quel est l’ampleur du suicide? Quels sont les éléments déclencheurs du suicide? Quels sont les signes avant-coureurs? Comment intervenir auprès d’une personne suicidaire? Comment survivre au suicide d’un proche?…

Ce guide est écrit avec simplicité pour que tout le monde puisse s’y retrouver et démystifier ce fléau social. En français. En anglais.

social-eyes-web Magazine The Social Eyes

Par téléphone: (514) 256-9000, en région: 1-877-256-9009
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Prisons et suicides, rêves ou réalité?

Rêves et suicides dans les prisons

Colin McGregor, prison de Cowansville Prison, Criminalité, Suicide

chronique-de-prisonniers-penitencier-tole-bagne-prison Je me réveille étourdi et désorienté. Je retourne mon oreiller du côté où il est encore frais et sec et je réfléchis. Il y a quelques secondes, je déambulais la rue Sherbrooke par une journée ensoleillée et je bouquinais dans les magasins de livres usagés. Mais plus maintenant. La réalité me rattrape. Mes yeux doivent s’habituer à la faible lumière, je distingue les petits sillons qui parcourent les blocs de ciments peints du mur de ma cellule. Je suis toujours en prison.

Le rêve

Les rêves de prisonniers peuvent être décevants. Ils existent dans une réalité au-delà des murs gris et ternes qui nous gardent captifs. Le monde des rêves est attrayant et séduisant. Lorsque je dors, mon esprit voyage ailleurs. Les rêves me ramènent ceux que j’aime et que j’ai aimés. Les univers de mes rêves n’ont pas de limite, j’ai la capacité de réparer mes tords, au contraire de maintenant. La prison vous isole non seulement des victimes réelles ou potentielles de crimes, mais aussi de vos amis. Partout où je vais, je porte, tel un boulet, mes regrets et ma mélancolie.

Le suicide

Dans ces brefs moments de répit, est-il normal de se demander si le suicide me transporterait, pour de bon, dans le monde sans douleur des rêves? Est-ce qu’en me dépouillant de mon enveloppe humaine, je serais transporté dans un monde meilleur? C’est une solution que plusieurs choisissent.

Un détenu âgé, qui n’avait plus beaucoup de temps à purger en prison, se plaignait pendant des mois de ses douleurs physiques. Mais lorsqu’il visitait l’infirmerie, il était souvent congédié par les autorités médicales. Les autres prisonniers, qui avaient d’abord tenté de l’aider, ont fini par le rejeter: ses lamentations étaient devenues chroniques et répétées. Il s’est mis à dormir sur le plancher de sa cellule pour tenter de calmer son agonie. Je me suis habitué à le croiser, alors qu’il traînait son corps le long des corridors de la prison. Occasionnellement, il me jetait un regard vif et allumé.

C’était dans l’après-midi. Un lundi où il faisait gris. Les sirènes d’urgence ont retenti. J’ai rangé mes outils dans la fabrique de la prison où je travaille et j’ai battu en retraite dans ma cellule. Lorsqu’on nous a finalement laissé sortir, l’on a appris que le vieil homme était délivré de ses douleurs.

La culpabilité

Cette soirée-là, plusieurs prisonniers se sont assis en cercle dans la chapelle de la prison. Nous étions vingt détenus, un bénévole et un aumônier. Le religieux nous a invité à discuter de ce que nous ressentions. Un détenu avait vu, trop tard, le corps du vieillard qui se balançait dans sa cellule. Plusieurs hommes ont exprimé un vague sentiment de culpabilité. J’étais parmi eux. Aurait-on pu faire quelque chose de plus pour l’aider?

L’un des participants, qui était visiblement informé du fait que le vieil homme souffrait de problèmes psychologiques sévères plutôt que de douleurs physiques, a livré un plaidoyer enflammé, dans lequel il a réclamé de meilleurs soins psychiatriques pour les détenus. Ensemble, nous avons prié.

Plusieurs semaines après le suicide, un psychiatre spécialisé dans les affaires criminelles a fait une apparition aux nouvelles. Le sujet: comment gérer certains criminels? À travers ses lunettes rondes et métalliques et en fixant la caméra de ses yeux de poisson, il a déclaré sans détour que tous les détenus devraient être médicamentés selon le diagnostique rendu par le psychiatre de l’établissement carcéral – comme lui-même -, et si le besoin est, de les castrer chimiquement.

«Et qu’arrive-t-il si les prisonniers refusent la médication?», lui a-t-on demandé. Un sourire s’est dessiné sur son visage. «Hé bien, a-t-il répondu, ils ne devraient jamais être libérés». Ils peuvent croupir dans leur cellule et méditer sur les douleurs qu’ils ont causés à leurs victimes. Le psychiatre a laissé entendre qu’il espérait que ces détenus récalcitrants finiraient par s’enlever la vie. Le spécialiste a gentiment été remercié pour avoir partagé son opinion avec le public.

Rêves ou réalité?

Est-ce la vie qui est illusoire ou est-ce que ce sont les rêves qui sont réels? Les philosophes et les différentes religions débattent de cette question depuis des centaines d’années. Moi, c’est le livre de Raymond Moody qui me permet de rester sur cette planète. Cet urgentologue a été le premier à évoquer que les patients qui vivent l’expérience de la mort clinique et qui sont ensuite ramenés à la vie rapportent des expériences essentiellement similaires, racontant les mêmes séquences, et ce, peu importe leur sexe, leur âge ou leur religion.

Les témoignages rapportés par des suicidaires qui ont ressuscité sont tous uniformément horribles. Ils ne quittent pas pour de meilleurs cieux. Leurs blessures et leurs douleurs psychologiques les suivent dans l’au-delà. Ils seront confrontés aux mêmes problèmes pour l’éternité. Conséquemment, lorsqu’ils sont ramenés à la vie, explique le docteur Moody, ils choisissent plutôt de rester vivants plutôt que de revivre ce cauchemar.

Pendant cinq ans, le blocage à la vésicule biliaire dont je souffrais était diagnostiqué par les autorités carcérales comme une maladie mentale, une douleur que je feignais. Je me suis accroché à la vie comme une sangsue sur un nageur qui plonge dans un lac glacé des Laurentides. Je serrais la mâchoire à chaque attaque de douleur: j’ai écrit des lettres et je me suis plains jusqu’au moment où un chirurgien célèbre passe me voir. Une opération plus tard, j’étais libéré de ma douleur.

Je ne suis pas à la veille d’être libéré. Si tu meurs ici, m’a dit un psychologue de la prison, personne ne versera de larmes. Mais il y a la lecture, l’écriture, le sport et la télévision, des correspondants, la lumière du jour et les quelques rares visiteurs. Il y a même la possibilité, peut-être un jour, de réparer mes tords. J’ai tendance à penser que le monde est un rêve qui représente tout ce que nous avons. Et nous trouvons toujours une raison de vivre.

suicide suicidaire prévention intervention Ressources pour prévenir le Suicide:

Pour le Québec: 1-866-APPELLE (277-3553). Les CLSC peuvent aussi vous aider.

La France: Infosuicide 01 45 39 40 00. SOS Suicide: 0 825 120 364   SOS Amitié: 0 820 066 056

La Belgique: Centre de prévention du suicide 0800 32 123.

La Suisse: Stop Suicide

Textes de prévention pour le suicide. Nous autorisons la publication et les photocopies de ces textes pour un usage non pécuniaire à condition d’en mentionner la source. Pour une publication sur un site Internet ou un blogue, nous demandons d’en mentionner la source et d’en faire un lien sur le texte original. Pour les enseignants ou les intervenants, si l’un des textes peut vous être utile pour sensibiliser les gens avec qui vous intervenez, n’hésitez pas à les photocopier et les distribuer.

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Autres textes sur le Suicide:

Survivre, un organisme d’intervention et de veille en prévention du suicide et en promotion de la Santé mentale. Pour faire un don. Reçu de charité pour vos impôts.

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