Le gang de rue comme famille

Spectacle du Bistro le Ste-Cath (l’ancien Bistro In Vivo) dans Hochelaga-Maisonneuve

La vie d’un Blood en Général

Le gang de rue comme famille

Journal intime d’un membre de gang de rue qui veut s’en sortir. Histoire de Général, un membre de gang de rue qui a changé son fusil d’épaule. Reflet de Société raconte la vie dans un gang de rue à travers l’histoire de Général.

Dominic Desmarais  Dossier Gang de rue, Criminalité Histoire de Général 1ere partie

gang-de-rue-montreal-nord-gang-rue-pelletier Général est né en République démocratique du Congo à l’époque du dictateur Mobutu Sese Seko. Il débarque au Québec avec ses parents à l’âge de deux ans. S’il a évité la guerre dans son pays d’origine, il a mis les deux pieds dedans dans son pays d’accueil. À travers son expérience, Reflet de Société présente une guerre et ses enfants soldats qui sévit en territoire québécois.

Général est le 6ème d’une famille de 8 enfants. Une grande famille typiquement congolaise aux liens tissés serrés, où les cousins et cousines sont considérés comme des frères et sœurs. Alors qu’il n’a que 5 ans, ses parents déménagent de Saint-Michel à Montréal-Nord pour se rapprocher de la famille. À la maison, chez ses oncles et ses tantes, c’est le va et vient. La famille élargie fraternise au quotidien. Général est un enfant entouré d’amour. Ses parents, des universitaires, mettent l’emphase sur la réussite scolaire.

Général n’a aucune idée qu’une guerre se dessine, entre son quartier et celui qu’il a quitté depuis peu. Il est trop naïf pour réaliser que son cousin, de 9 ans son aîné, est membre d’un gang de rue. Il le voit régulièrement, croise d’autres membres qui l’accompagnent. Il l’aime comme un grand frère. Le cousin va faire des courses pour une tante, sa mère, un autre membre de la famille? Général ne se fait pas prier pour l’accompagner. Nous sommes au début des années 1990. La guerre des gangs couve. Mais personne n’entend les bruits de bottes. Seuls ceux qui s’apprêtent à prendre les armes savent ce qui se trame. Personne ne connaît la signification de Blood (Rouge) et Crips (Bleu).

Enfant traumatisé

Général s’amuse comme les gamins de son âge. Jusqu’à ce qu’il devienne, quelques années plus tard, une victime indirecte du conflit naissant. Son cousin ramène à la maison ses jeunes cousins dont Général. Alors qu’il s’immobilise à un stop, une voiture s’arrête à sa hauteur. De leur fenêtre, les passagers interpellent son cousin. Puis, la voiture accélère pour les dépasser. Elle se met en travers du chemin et leur barre la route. Trois gars en sortent. Ils tabassent son cousin à travers la vitre baissée. «Mon cousin a reculé. Il a embouti la voiture derrière lui, au stop, pour fuir. La police nous a interceptés très rapidement», se souvient-il. La grande famille débarque peu après. Ils passent des heures dans la rue avec les forces policières. «Ça a fait une grosse histoire, dans la famille. On en a parlé pendant longtemps parce qu’il y avait des jeunes à bord.»

Général a alors 9 ans. Il en sort traumatisé. Il a vu son cousin bien-aimé être attaqué sauvagement. Il a assisté à la scène, impuissant. À la maison, c’est la colère et la consternation. Ses parents, ses oncles, ses tantes, ses cousins et ses cousines, tout le monde s’emporte. Le sujet est omniprésent. Les enfants auraient pu être victimes collatérales de cette agression. «C’était la première fois que j’entendais parler de gangs de rue. J’ai commencé à m’y intéresser, à comprendre.»

L’enfant apprend que les Blood, les Rouges, dominent le territoire de Montréal-Nord et qu’ils font la guerre aux Crips, les Bleus, de Saint-Michel. «J’ai été sous le choc de voir mon cousin se faire battre. C’est ce choc qui m’a décidé à choisir mon clan. Des Bleus l’ont battu, fuck les Bleus», se rappelle le jeune adulte.

L’enfant soldat

Certains décident de fuir la guerre, d’autres ferment les yeux. Général, lui, du haut de ses 9 ans, s’enrôle volontairement. Il représente fièrement son clan en portant le bandeau rouge qui ne quitte jamais son front sauf en présence de ses parents. Avec ses cousins et ses amis dont les grands frères sont membres du gang, ils forment un groupe. À l’école primaire, ils s’amusent à personnifier des Rouges, à faire la guerre aux ennemis de leurs aînés. Le personnel enseignant ne voit pas ce phénomène de gang qui est encore inconnu.

Même leurs aînés des Blood ne s’en aperçoivent pas, trop occupés à leur guerre et à leur business. «Mon cousin ne s’occupait pas de nous. Quand il a su que nous portions le bandeau, il a trouvé ça amusant. Il était fier d’être dans le gang, de le représenter. Il vantait même parfois nos mérites auprès de ses amis en disant qu’on allait prendre la relève. Mais il ne pensait pas que ça pren-drait de l’ampleur.» Général et son groupe d’une quinzaine d’enfants regardent avec envie et intérêt les vrais membres qu’ils croisent fréquemment. «On allait chez un ami et on voyait son frère avec les autres gars de son gang. C’était nos grands frères, nos cousins.» Des modèles pour des enfants qui ne demandaient pas mieux que de mener une vie qui leur semblait très excitante.

Au contact des plus vieux, les enfants se prennent de plus en plus au sérieux. Ils épousent la cause des Blood. Ils veulent faire la guerre aux Bleus. À la fin du primaire, Général et ses amis ne sont plus des enfants. Leur endoctrinement arrive à terme. Ils se sont embrigadés dans une mentalité de soldats. Le passage au secondaire les amènera à un autre niveau.

Introduction Histoire des gangs de rue

Autres textes sur Gang de rue

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Une soirée avec les enfants-soldats à Freetown

Une soirée avec les enfants-soldats

Prise de bec à Freetown

Une dernière soirée à Freetown avec les enfants-soldats de Sierra Leone

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

Alex et David (je ne sais trop si j’ai déjà mentionné son nom… il s’agit d’un jeune nigérien, ami d’Alex) m’ont amené dans un endroit qui s’appelle Government Wharf. C’est un édifice ravagé par la guerre qui sert de squat pour les gangsters. L’immeuble n’a pas de toit sur la presque totalité de sa superficie. Il y a des murs, certains ne se rendent pas jusqu’au plafond.

Je me suis fait dire qu’il y a quelques années, une féroce lutte opposait ces gangsters à la police, qui cherchait à les faire déguerpir… Visiblement, les forces de l’ordre ont abandonné cette idée, les criminels contrôlent toujours l’endroit.

Alex m’a dit que ces gens, des anciens soldats pour la plupart, aimaient les étrangers. Qu’ils seraient contents de faire la fête avec moi. Ce fut bel et bien le cas. Au début! Intrigués par ma présence – j’étais le seul non africain de la place -, plusieurs venaient me payer une petite visite, question d’en savoir davantage sur ma personne.

Les photos des enfants-soldats

Ç’a commencé à déraper quand j’ai pris des photos… Alex m’avait pourtant bien avisé qu’il n’y aurait aucun problème. Pas sûr, j’avais pris la peine de demander à un autre jeune homme que je ne connaissais pas. Lui aussi abondait dans le sens de mon enfant soldat. Alors j’ai sorti mon appareil numérique. Mes photos sont assez quelconques. Après 6 ou 7 photos, un gars de la place aperçoit mon flash… Commençait alors un épisode pas très rigolo…

Le gars en question, James, est un ex-taulard. C’est du moins ce que les gens de la place m’ont raconté. Il a fait 15 ans. Je ne sais pas pourquoi. La seule connaissance que j’ai du système carcéral sierra leonais, c’est par l’entremise d’Alex. Il a fait un mois et demi de prison… pour avoir poignardé un homme. 45 jours pour ça, je me demande bien ce que James a pu faire pour récolter 15 ans…

James a pété sa coche, comme on dit en bon québécois. Ses yeux le faisaient paraître fou. Je crois d’ailleurs qu’il n’avait pas toute sa raison… Il criait, se lamentait. Disons que je n’avais pas besoin de cette attention pour que ma présence soit remarquée!!! Alors que James vociférait, piquait une crise, tout le monde – une centaine de personnes au moins – s’approchait de moi. Curiosité, j’imagine!

En raison du troupeau qui m’entourait et rendait toute explication impossible, on s’est réfugié dans ce qui fait office de cuisine. James et moi nous sommes assis sur le congélateur. La pièce s’est remplie, je voyais des têtes dans l’embrasure de la porte.

James voulait voir les photos que je venais de prendre. J’ouvre une parenthèse: je suis très mauvais, côté technologie. D’ailleurs, j’ai toujours pensé que je n’étais pas né à la bonne époque, tellement je suis dépassé par cette ère informatique… Fin de la parenthèse! Donc James veut voir les photos. D’abord, il me demande de lui donner le film. L’appareil est numérique, donc pas de films. Il se saisit de la caméra. Je résiste de mon côté. On se retrouve, tous les deux, à empoigner la caméra, chacun tirant de son côté.

Il n’en fallait pas plus pour que les esprits s’échauffent à nouveau! Les autres se mettent de la partie, tirant la caméra avec moi. J’obtiens gain de cause, au grand dam de James. Après d’interminables minutes – interminables pour moi, s’entend! -, je parviens à comprendre le fonctionnement de mon appareil. Je montre mes photos à James. Rassuré, il se calme. Il veut tout de même la garder en sa possession.

– On attend le propriétaire de l’endroit, pour lui demander s’il accepte que tu prennes des photos chez lui, qu’il me dit.

J’avais envie de répondre que c’est un squat, un refuge, qu’il n’y a pas de propriétaire, mais à quoi bon prendre la chance de provoquer une autre crise?

Finalement, après des hauts et des bas – lire des crises suivies de périodes plus calmes -, James s’excuse. Tout rentre dans l’ordre. Enfin… presque. La dynamique, dans ce refuge, venait de changer. Et pas pour le mieux. Maintenant que j’étais bel et bien sur la sellette, tout un chacun en profitait pour venir se présenter… Je pouvais sentir ce qui allait arriver dans chacune de mes conversations avec les gens de la place. Ils trouvaient tous une histoire à me raconter qui finissait par une demande d’aide financière. Ma soirée était à l’eau. Je suis parti.

J’ai raconté cet épisode à certains de mes amis. La question la plus fréquente: t’avais pas peur? La réponse est non. Pour la simple et bonne raison que j’étais préoccupé par ma carte mémoire qui contenait toutes les photos de mon séjour. En aucun cas je pouvais considérer la laisser aller. Alors je ne pensais qu’à ça, et non aux problèmes qui auront pu survenir. Et est-ce que des problèmes auraient pu survenir? Évidemment. Ç’aurait pu dégénérer. J’ai cru, à un moment, que ça s’en venait, d’ailleurs.

Mais bon, je suis vivant, j’ai toutes mes dents!

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Enfants-soldats: traumatismes de guerre

Enfants-soldats

Traumatismes de guerre

Le suivi et l’aide psychologique, pour apaiser le traumatisme de la guerre chez les enfants du centre de réintégration de Kabala au Sierra Leone, vient des six enseignants et des quatre aides pédagogiques. En plus de leur fonction d’enseignant, ils suivent personnellement 15 jeunes chacun. Ils font un suivi journalier afin de savoir ce qui va ou non chez leurs protégés.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

sierra leone enfants rue enfant soldat jeunesLansana est agriculteur de formation. C’est justement le métier qu’il enseigne. Il parle devant un champs en labours, autour duquel travaillent ses dix étudiants. Cet homme a reçu une formation de deux semaines avant de travailler pour le centre. Insuffisant, concède le superviseur du centre. Lansana et ses collègues doivent intervenir auprès de jeunes qui sortent traumatisés de la guerre. Ils apprennent sur le terrain. Des intervenants sans formation, confrontés aux pires cas.

Comme cette fois, avec Fatmata, l’une des protégées de Lansana. Enlevée par les rebelles de 1994 à 2000, elle est devenue plus que soldat. Elle est tombée enceinte. «Elle a accouché dans la jungle prématurément, à 10-11 ans. Elle a accouché d’organes, de sang. Pas d’enfant», résume l’agriculteur.

Fatmata a eu des problèmes de santé. À la fin de la guerre, elle a reçu des soins avant sa réintégration à la vie civile. Les médecins lui conseillant de ne pas avoir de relation sexuelle pour les prochaines années.

«Elle était avec nous en 2004, notre première cuvée, se rappelle Amadu, responsable du centre. Elle était dépressive. Quand les jeunes s’amusaient, elle restait seule, déprimée. J’ai envoyé Lansana pour qu’il trouve ce qui n’allait pas. Pendant deux jours, rien. Je l’ai invité dans mon bureau. Elle était enciente de 2 mois. Elle venait de l’apprendre. À la fin de la guerre, quand le Docteur l’a réparée, il lui a dit de ne pas tomber enceinte pour les prochaines années en raison de l’opération. elle était terrifiée.»

Médecins sans frontières, alors présent dans la province, a écouté Amadu. Il leur a raconté toute l’histoire. « Un problème mineu pour eux. Elle a mis au monde un garçon en toute sécurité. » Le souvenir redresse Amadu. Sa fatigue se dissipe pour faire place à un enthousiasme renouvelé. C’est ainsi que fonctionne le centre de réintégration de Kabala. Le coeur compense le manque de formation.

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AK-47 et enfants-soldats

Chaudrons et AK-47 à 13 ans, témoignage de Sarah

Enfants-soldats, enfants de la rue et jeunes de la guerre

Waterloo, Sierra Léone – C’est jour de célébration à Waterloo. On y célèbre la fin des classes pour 150 jeunes de 10 à 18 ans. Ils terminent leur année d’apprentissage au Child advocacy and rehabilitation Center (CAR) de la Croix-Rouge.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-sierra-leone-enfant-guerre Ces jeunes, triés sur le volet, ont été victimes de la guerre civile des années 1990. Sarah, de la promotion 2001, est présente à la demande de la Croix-Rouge. Cette jeune femme de 20 ans est un bel exemple de réussite pour l’organisation humanitaire.

En retrait des festivités, Sarah se raconte. Bien que timide, le regard fuyant, elle affiche un aplomb et un bien-être qui cadrent mal avec l’idée que l’on se fait de son passé. À 13 ans, elle voit les rebelles débarquer dans sa ville jusqu’alors épargnée par les affrontements. «Les rebelles m’ont enlevée. Le premier jour, j’ai été violée par 5 hommes. J’ai été adoptée par le Commandant pour être sa femme.» Sarah a l’habitude de raconter sa vie. Elle semble fredonner cette histoire comme une vieille chanson. Ce sont des faits qu’elle relate, pas des émotions.

Le maniement de la mitraillette AK-47

Pendant un an, elle fait la cuisine pour son «mari» de 39 ans. Elle apprend à manier la mitraillette AK-47. «Je l’utilisais lors des embuscades ou quand je n’avais pas le choix de me défendre», explique-t-elle en regardant le vide, sans toutefois être gênée par son histoire. Elle ne sait si elle a donné la mort. Elle tirait en direction du feu ennemi. «Je n’aimais pas ça. Mais je n’avais pas d’autre choix», raconte-t-elle, soudain plus sérieuse.

Ses propos deviennent plus vagues. Son assurance se déstabilise sitôt qu’on la fait déborder du cadre de son récit. Comme si cette histoire était complètement oubliée, ses souvenirs sont plus flous. Elle raconte, sans trop de détails, que les soldats la battaient parce qu’elle était trop fainéante. «Je ne pouvais pas m’échapper. Je ne connaissais aucune route pour fuir», avance-t-elle pour se justifier. Elle a été relâchée à la fin des hostilités, un an plus tard. Elle est rentrée à la maison, là où elle a été enlevée.

Son «mari» est revenu la voir chez elle à trois reprises, depuis la fin de la guerre. «Il m’a demandé comment j’allais. Il voulait me marier. Je ne voulais pas. C’est arrivé pendant la guerre. Maintenant elle est terminée.» Sarah parle calmement, sans aucune amertume envers cet homme, plus vieux de 26 ans, qui l’a forcée à devenir femme. Comme si c’était une autre vie. «C’est le passé. Je ne ressens plus rien aujourd’hui. Je me sens bien avec moi-même», dit-elle en avouant qu’elle a mis du temps avant d’oublier, de pardonner.

Réinsertion des enfants-soldats

Son parcours tient du rêve américain, version sierra-léonaise. À 15 ans, elle est choisie pour suivre les enseignements du centre de réhabilitation de la Croix-Rouge à Waterloo: une bénédiction pour cette jeune femme qui n’avait pas les moyens d’aller à l’école. Elle reçoit une éducation, de l’aide pour son traumatisme, on la nourrit une fois par jour, elle y apprend un métier. Celui de cuisinière. Une formation qui lui permet de gagner sa vie, de réintégrer positivement la société. Elle a un suivi à l’extérieur du centre. Elle est encadrée.

Elle a la chance d’être vue. L’un de ses enseignants remarque son potentiel. Il l’encourage à retourner aux études. «Il m’a expliqué à quel point c’est important, l’éducation. Que je serais alors capable de vivre dans toutes les sociétés.» Sarah reprend sa bonne humeur. Elle vient de terminer ses études collégiales. Deux ans d’efforts rendus possibles grâce à une aide financière provenant d’un organisme albertain, CAUSE Canada.

Aujourd’hui, elle est reconnaissante. Elle attend ses résultats finaux pour savoir si elle pourra poursuivre son parcours: étudier la comptabilité à l’université.

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Enfants-soldats: de la guerre à la rue

Enfants-soldats

De la guerre à la rue

Alex a été enlevé par les rebelles à l’âge de 10 ans. Bons princes, les soldats lui ont donné le choix: mourir sur le champ, comme son père, ou suivre. Ce simple paysan participe à son premier combat deux ans plus tard. La vie paisible qu’il menait est un lointain souvenir. Pendant trois années, il s’amuse à semer la mort. Récit de la vie d’Alex, un des 300 000 enfants-soldats de la planète.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-enfant-guerre-sierra-leone Freetown, Sierra Leone – Difficile de deviner l’âge d’Alex. Il prétend avoir 19 ans. Il ne connaît pas sa date d’anniversaire. La notion du temps, pour lui, est un concept flou. Alex semble avoir deux personnalités. Un gamin de 12 ans, dont les plaisirs simples ravissent, et un homme plus vieux que son âge, qui en a trop vu. Physiquement, on dirait que le temps s’est arrêté à son enfance. Petit et costaud comme un jeune fermier qui a passé son enfance à travailler avec ses muscles, avec un visage de bambin. Le sourire naïf ou la mine concentrée, dans un monde à part.

La vie s’annonçait simple, pour le jeune Alex. Avec l’insouciance propre aux jeunes de son âge, il aidait son père à la maison, s’amusait avec ses amis au foot, mangeait, dormait. Une vie bien tranquille, remplie des joies et peines propres aux gens de son environnement. Alex allait faire l’apprentissage de la vie à un âge bien précoce. Alex n’a rien d’un vendeur. Quand il raconte son passé, il répond en peu de mots. Pas d’envolées tel un bon orateur. Ses émotions sont terre-à-terre, très simples. Il a peu à dire sur le début de sa mésaventure.

«Quand ils m’ont pris, ils ont mis des munitions sur ma tête. Ils m’ont dit «viens avec nous». Tu dois les suivre», dit-il à mon attention. Son regard sérieux justifie toute explication. À 10 ans, on suit. C’est d’une évidence à ses yeux qu’il ne voit pas ce qu’il pourrait ajouter. «Je venais de les voir tuer des gens de mon village. J’étais effrayé.» Les rebelles viennent d’assassiner son père, sa mère a déjà fui pour la Guinée. Il ne l’a d’ailleurs jamais revue depuis.

Alex passe 2 ans à transporter armes et munitions pour les rebelles. De ville en ville, il les suit. Il reçoit de la drogue tous les jours. De la cocaïne et de la marijuana. En même temps, il apprend les rudiments de son futur métier: soldat. «J’étais rendu fou, à cette époque-là», dit-il en référence à la drogue. Ses yeux, aux veines éclatées, rouges, témoignent de sa consommation journalière. Il dit ne plus prendre ni cocaïne, ni héroïne, grâce à deux injections de méthadone, donnée par les Nations unies à la fin de la guerre.

L’entraînement d’un enfant-soldat

enfants-soldats-guerre-enfant-sierra-leone «Tous les enfants soldats reçoivent le même entraînement. Ce n’est pas facile. Seuls les plus forts réussissent. Certains en meurent.» Alex a 10 ans. Il manipule AK-47, RPG, M-16 et bazookas. Des armes, pas des jouets. Il apprend à les démonter, les remonter, les utiliser. Il lance des grenades. Le jour, on le met en situation de combat. Il doit ramper dans la jungle, tirer sur des cibles humaines: ses amis enfants-soldats. «On se tire dessus pendant l’entraînement. On n’a pas d’amis. J’en ai tué un. Ça ne m’a pas dérangé. Avec la drogue, tu n’y penses pas. Tu ne vois pas la différence. Chaque jour, il arrive de nouveaux enfants. Tous du même âge, de la même grandeur.» Alex n’a pas d’émotions. Il n’a pas plus de remords aujourd’hui. Dans sa tête, le geste posé était normal.

À la fin de son entraînement, Alex reçoit son AK-47, une mitraillette russe. «Quand ils te donnent ton arme, tu es un soldat.» Il vient de passer deux ans. Depuis son arrivée, il est maintenu sous l’effet de la drogue à toute heure de la journée. Pour sa sécurité, se fait-il expliquer. Ses amis, des caddys au club de golf d’à côté qui ont évité la guerre, rajoutent à ses explications. Ils apportent des précisions sur la chronologie des événements de la vie d’Alex. Parfois, ils se souviennent davantage de ses histoires. Alex leur a tout raconté. Alpha, David, Denny, Muhammed et d’autres encore soutiennent Alex. Il n’ont pas peur d’Alex. Ils ne sont pas dégoûtés par son passé. Ils comprennent. Eux aussi auraient pu vivre la même expérience.

Pour son baptême du feu, Alex se rend à Kono, une ville qui abrite l’une des mines de diamants les plus riches du pays. Il marche pendant 5 jours pour s’y rendre. «J’étais excité. Je n’avais pas peur.» Il a 13 ans. Peut-être 14. Il se bat contre des Nigériens, venus soutenir l’armée sierra-léonaise. «C’était une bataille très violente. Nous nous sommes battus pendant 24 heures. À ce moment, parce que j’étais bien entraîné, j’étais un très bon guerrier. Jamais fatigué.» Alex prétend avoir tué 3 Nigériens, ce jour-là. «J’étais très fier, après la bataille. J’étais heureux. Comme lorsque je gagne au football (soccer)», raconte-t-il avec fierté. Jamais de remords.

Après cette journée, Alex est promu caporal. Il commande désormais les enfants-soldats. Âgé de 13 ou 14 ans, il n’en est pas certain, il a sous ses ordres 35 jeunes.

Mission ravitaillement

enfants-soldats-sierra-leone-enfant-guerre À tous les jours, Alex doit s’occuper de ramener de la nourriture pour sa troupe. Le matin, vers 7 heures, il choisit cinq enfants-soldats qui viendront avec lui piller les villageois du coin. «On utilise nos armes, on tire. On use de violence. Massivement. Sur les gens. Des fois, je compte les corps. 10 parfois. On a besoin de capturer d’autres civils pour qu’ils transportent la nourriture. 20 pour l’apporter. La mission dure 4 heures. Et on tire seulement pendant deux minutes.

La plupart des gens sont effrayés et se sauvent à ce moment.» Alex utilise d’autres stratagèmes. Il aime inventer des traquenards de toute sorte. Il s’habille en civil, un pistolet dissimulé dans sa chemise. Il leur explique qu’il a fui les combats. Qu’il meurt de faim. «Ils me donnent à manger. Quand j’ai terminé, j’en mets un en joue avec mon revolver. J’appelle alors mes hommes. Ils prennent le contrôle de l’endroit. Ensuite, on attrape les civils.

C’est une mission, alors je ne tolère pas que mes hommes violent les femmes.» En peu de mots, son ton direct et son détachement font penser au chef qu’il était. Il inspire la confiance, par son assurance toute simple.

Le sort des civils

Une fois les civils faits prisonniers, Alex les aligne. Comme de la marchandise qu’il observe d’un œil connaisseur. «Je choisis ceux que j’emmène. Agiles, forts. Je prends les belles femmes pour mes chefs. J’en prends pour moi. La femme doit travailler. Cuisiner, surveiller l’ennemi. On les ramène à la base. On les protège.»

Les rebelles utilisent les femmes pour divertir leurs ennemis, explique Alex, toujours impassible. «Ils n’ont pas de femmes. On les envoie espionner.» Elles se font passer pour des déplacées, un sort vécu par deux millions de Sierra Leonais en cette époque de guerre, selon les estimations de la Croix-Rouge. «Elles vont passer deux jours avec eux, puis s’enfuient. Elles ne nous dénoncent pas parce qu’elles nous aiment. On leur donne à manger, on les protège. On les traite bien. Parce qu’on veut qu’elles cuisinent pour nous.»

Alex livre sa propre perception. Il ne peut parler pour ces femmes. En bon soldat, il veut faire plaisir à son supérieur. Il mène la vie d’un adulte, mais il cherche une reconnaissance. Dans ce milieu, auquel Alex s’est intégré, ce n’est pas en étant charitable que l’on est valorisé. Pour être bien vu par ses pairs, par ses supérieurs, Alex doit tuer, être sans pitié, n’avoir aucune considération pour les civils. Son côté leader le pousse à prendre les devants, ne pas attendre qu’on lui demande. «Mon boss ne me donne pas d’ordre d’emmener des femmes. J’utilise mon rang pour lui en emmener afin d’obtenir une promotion.»

Ce qu’il finira par obtenir, passant de caporal à sergent. Il a même des adultes sous ses ordres. «Tous ceux que je recrute sont sous mon contrôle. J’ai le pouvoir de leur donner une promotion.» Le chef d’Alex amputait les civils, leur coupant une ou les deux mains, le bras, les pieds, les jambes. «J’ai pris l’idée de lui. On amputait ceux qui ne voulaient pas se joindre à nous. Ça ne me dérangeait pas. Et pour les viols, c’était comme tu le sentais. Nos chefs nous encourageaient à le faire, vers la fin. Même que, si on ne le faisait pas, ils nous punissaient.»

Alex est cruel et efficace. Il intimide les civils lorsqu’il participe à ses missions journalières. Son supérieur aime le goût du coeur humain? Alex lui en ramène un. «À toutes les fois, je le fais moi-même. Parce que les autres ne savent pas comment. Mon chef m’a montré. Je tire sur sa tempe deux fois. Je mets ensuite le corps sur une longue planche. Je prends mon couteau. C’est très dur, j’ai besoin d’un très bon couteau. J’enlève le coeur, après avoir ouvert l’estomac. Je le ramène à mon chef à toutes les missions parce qu’il aime ça.» Alex avoue y avoir goûté. Il n’a pas détesté. Comme de la viande. Mais ce n’était pas pour lui, fait-il savoir. Cette manœuvre, Alex l’exécute devant les civils qu’il retient prisonniers. Une façon de les intimider.

Sous l’effet de la drogue, l’influence des autres soldats, Alex devient insensible. Dans la jungle, lorsqu’il a soif et qu’il n’y a pas d’eau, ses compères et lui arrachent les yeux de leurs victimes, les crèvent et en boivent l’eau. «Un bon goût salé», raconte-t-il, fier du dégoût qu’il provoque chez son interlocuteur. On dirait un gamin fier d’être plus endurci que les autres. Aucune malice.

Le temps d’une paix

En 2002, l’appel à la paix trouve son écho chez les rebelles. Ils doivent remettre toutes leurs armes. «Moi, j’avais deux armes. J’en ai remis une, j’ai caché l’autre», avoue-t-il. On n’arrête pas du jour au lendemain de penser en soldat. Chaque rebelle qui rend son arme reçoit des Nations unies cinq sacs de riz et une somme d’argent.

L’ONU se charge également de rapatrier les jeunes comme Alex qui ont quitté leur foyer. C’est ainsi qu’Alex est retourné dans son village, chez son grand-père. «Il était content de me voir. Il me voyait comme un revenant. Il pensait que j’étais mort. Il m’a dit de demeurer avec lui.» Son visage s’illumine, à la pensée soudaine de son grand-père, de cette journée de retrouvailles. Un moment qui semblait oublié et qui ressurgit d’un coup, plongeant l’enfant dans un autre monde. Alex n’a pas les mots pour décrire ses émotions. Mais le sourire béat qu’il me fait, complice, est encore plus authentique. Une journée de pur bonheur.

Alex n’y restera que trois jours. Il avait peur des villageois. Pendant la guerre, Alex est passé par son village. Il y a fait des prisonniers, brûlé des maisons. Les gens l’ont reconnu. «J’ai essayé d’empêcher mes amis de tuer les gens de mon village. Mais la mission allait trop vite. On a appelé cette mission «Operation pay yourself». Mais j’ai demandé à ce qu’on épargne ma maison. J’ai tué mon ami, une de mes recrues. Je l’ai tué parce qu’il n’a pas suivi mes ordres. Il voulait s’en prendre à ma maison. Je n’ai eu aucun problème parce que je suis le chef.»

Alex ne s’est pas senti mal que les rebelles pillent son village, tuent des gens. «Une mission est une mission. Je n’ai rien ressenti. Tout ce qui m’importait, c’était de protéger ma maison.»

Vivre sans la guerre

Refusant de vivre dans son village, Alex retourne dans la capitale, à Freetown. Lui qui commandait une trentaine de soldats ne se voit pas vivre sous l’autorité de son grand-père. Il est un homme. Pas un enfant. La vie de paysan ne l’inspire guère. Cinq années passées avec les rebelles ne s’effacent pas. Alex est un soldat. Il vit de son arme. L’adrénaline de la violence, la liberté qu’il ressent dans sa vie de maquis sont imprégnées dans son caractère. Il choisit alors la rue. Profession: gangster, l’équivalent du soldat de la rue. Avec cinq amis, tous d’anciens enfants-soldats, il vole des cellulaires, de l’argent. Il vit de la violence. Un de ses amis est arrêté? Ils utilisent l’argent volé pour le sortir de prison. Ils forment une famille.

Alex poursuit cette vie pendant environ deux ans. Puis, c’est à son tour d’être arrêté. Il y aurait un an, selon ses amis. Car Alex ne se souvient plus trop. «Des civils et des policiers m’ont attrapé. Ils m’ont roués de coups.» Alex porte encore les cicatrices de ce passage à tabac collectif. Coups de poing, de bâton, de lames de rasoir. Il passera un mois et demi en prison, après avoir poignardé un homme qui l’avait offensé. «J’ai eu tellement de problèmes que j’ai décidé de changer ma vie. Je ne veux plus jamais y retourner», affirme-t-il. Il ne parvient pas à décrire son séjour en prison. L’épisode l’a marqué. Davantage que son passé de soldat.

À sa sortie de prison, Alex fait de petits boulots. Il se range dans le droit chemin. Il devient apprenti-chauffeur. Mais il ne possède pas l’argent qui lui permettrait de passer le test de conduite et d’obtenir son permis. Il travaille avec ses amis comme caddy au club de golf de la capitale. Sans parents, sans argent, il vit dans la rue. Il veut ouvrir un petit commerce. Soit un petit étal de marchandises comme des cigarettes, des savons, des cartes d’appels. Un dépanneur miniature au bord d’une rue, comme on en retrouve partout dans la ville. Il a des idées. Avec le temps, il raconte avoir été livreur pour un tel, fait un autre boulot pour tel autre. Il vogue d’idée en idée, d’espoir en espoir.

Vivre dans la rue

Alex n’a pas de toit. Chaque soir, dans les quartiers populaires de la ville, ils sont nombreux, comme lui, à fêter jusqu’aux petites heures du matin, ne sachant quoi faire d’autre. Jusqu’à cinq heures du matin, tous les soirs de la semaine, Alex et ses amis fument de la marijuana bon marché.

Dans ce milieu, tous connaissent Shaka. Gangster, en créole. Un surnom qu’il apprécie, vu le sourire qu’il décoche quand il traduit la signification du mot. Shaka se faufile bien dans cette jungle bruyante et festive de ces jeunes. Le plaisir qu’il a à faire découvrir son monde à un étranger est palpable. Il joue au guide, présente les gens de l’endroit à rencontrer. Il s’occupe des fauteurs de troubles. D’un naturel désarmant, Alex bondit sitôt qu’une personne se fait trop insistante ou déplaisante à l’endroit de son invité canadien. Quelques mots soufflés à l’oreille et son regard suffisent pour faire décamper l’infortuné. Peu importe la taille. Sur son terrain, Alex est maître. Le sergent.

En pleine nuit, Alex fait découvrir sa réalité. Dans plusieurs coins du quartier, il repère les endroits où les jeunes se couchent. Dans les installations d’un terrain de football pour certains, les chaises ou les bancs sur le porche des commerces pour d’autres. Pendant le trajet, Alex est devant. Il ouvre le chemin. On n’y voit pas à plus d’un mètre. Alex se déplace rapidement, agilement. Le regard droit, porté vers l’avant, on se demande comment il fait pour ne pas trébucher. Son pas est assuré. Il jette un regard de temps à autre vers l’arrière, pour s’assurer que tout va bien.

Chemin faisant, Alex m’explique. Les jeunes passent le temps. Ils vont dans les bars peu dispendieux, sirotent une boisson pour avoir un toit. Parfois, Alex se faufile dans le cinéma de son quartier, une grande pièce aux murs en bois avec un téléviseur qui diffuse des DVD, pour s’y assoupir. Sinon, il attend jusqu’à ce que le sommeil soit si envahissant qu’il accepte de dormir n’importe où. Malgré cette triste situation, ces jeunes étaient généralement animés d’un esprit joyeux.

Produit grâce à la contribution de l’Agence canadienne de développement international (ACDI)

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