Le poids des mots, dossier prostitution

Le poids des mots

L’auteure est une ex-prostituée vivant à Vancouver qui a échappé à la toxicomanie et à la rue il y a huit ans. Mère et journaliste pigiste, elle a récemment couvert pour plusieurs médias le procès du meurtrier en série Robert Pickton.

Trisha Baptie  Dossier Prostitution, Sexualité.

trisha-baptie-chronique-prostitution Ce texte est composé de mots que j’ai assemblés d’une certaine manière. Ce choix de mots est mon vocabulaire et reflète mon opinion; c’est ma façon personnelle de communiquer. Si vous pouviez m’entendre, vous sauriez que j’ai aussi une voix et un style d’expression très distinctifs. Notre choix de vocabulaire et ce que nous en faisons définissent notre style de communication. Ces mots témoignent aussi de notre place dans le monde. Un exemple innocent: le mot «étudiante»; il indique à lui seul que l’on est inscrite à une école et que l’on est en processus d’apprentissage.

Un exemple moins innocent: le mot «prostituée». C’est celui que j’utilise quand je parle des femmes – dont moi-même – qui sommes exploitées par l’argent et le pouvoir que possèdent les hommes. Ce qui nous amène à offrir notre corps pour des services sexuels. Je peux aussi faire appel à deux autres mots qui reflètent ma position politique sur ce sujet: «viol payé», une expression qui décrit bien ce qu’est la prostitution.Donc, en quelques lignes, axées sur trois mots, je peux communiquer clairement ma position sur ce problème. Et ces mots, n’importe qui peut les intégrer à son vocabulaire personnel pour exprimer publiquement sa position.J’ai appris très jeune que la capacité de sacrer comme un bûcheron me permettait d’avoir l’air forte – ce qui était important pour moi à cette époque de ma vie – mais cela ne reflétait pas nécessairement la qualité de mon jugement. Même si je n’ai qu’une septième année, je lis énormément, cherchant bien sûr un savoir, mais aussi un nouveau rapport aux mots, dont on ne peut surestimer le pouvoir.Je me suis inscrite à des cours gratuits à l’université. Je n’ai pas de crédits officiels, mais j’en ai tiré des leçons d’une grande valeur sur l’esprit critique et des façons de mieux penser. Je fais aussi partie de diverses organisations et chaque réunion me renforce dans ma conviction que je peux avoir un impact sur le monde et le changer.

Citoyennes à vendre

Ce que je veux, c’est voir changer la place des femmes dans le monde: nous y sommes encore, pour la plupart, des citoyennes de seconde classe. Si nous étions égales, on ne pourrait pas nous acheter et nous vendre. Nous pourrions marcher la nuit sans avoir toujours peur d’être violée. Nous pourrions avoir des rapports humains sans peur d’être battue ou agressée sexuellement par un partenaire.C’est parce que cette égalité nous est refusée qu’il nous faut nommer la violence et l’injustice quand nous parlons de prostitution. Ce n’est pas pour rien que le vocabulaire du camp pro-pimps remplace les mots prostituée, «prostitueur» et trafic humain par des mots comme «travailleuse du sexe», «clients» et «migration forcée». On voit bien à quel point ces mots diffèrent dans leur portrait d’une même réalité.Quel que soit le sujet qui nous passionne, c’est notre façon d’en parler qui aidera les gens à comprendre notre position et les convaincra de se joindre à notre lutte. Dire les choses de façon ferme et claire nous aide à contester le système d’une manière qui est entendue et comprise, alors que s’en tenir aux jurons aide les dominants à nous rejeter et à ignorer nos revendications.

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Déni de justice pour les femmes

L’auteure est une ex-prostituée vivant à Vancouver qui a échappé à la toxicomanie et à la rue il y a huit ans. Mère et journaliste pigiste, elle a récemment couvert pour plusieurs médias le procès du meurtrier en série Robert Pickton.

Dossiers Prostitution et Sexualité.

Déni de justice pour les femmes

C’est durant l’année que j’ai passée à couvrir le procès de Robert Pickton, le pire tueur en série de l’histoire du Canada, que j’ai commencé à me demander pourquoi les lois qui doivent supposément assurer notre sécurité sont complètement hors d’atteinte pour la plupart des citoyens.

Trisha Baptie

Pour parler franc, je reconnais avoir moi-même commis des infractions et avoir affecté la vie de certaines personnes par des gestes que j’aimerais pouvoir annuler aujourd’hui. Mais que ce soit dans le box des accusés, dans celui des témoins, ou comme spectatrice d’un des procès les plus médiatisés au Canada, je demeure abasourdie devant la confusion qui grippe tout le système.

L’appareil judiciaire est un processus qui confine à l’impuissance les gens «ordinaires». Les victimes d’actes criminels sont tenues à l’écart de la décision d’intenter ou non des poursuites, cela relève du procureur de la Couronne. Si la cause se rend au tribunal, la victime n’a rien à dire sur l’acte d’accusation. Au moment du procès, on enjoint aux victimes de se comporter avec décorum si elles veulent demeurer dans la salle, ce qu’elles ont de toute manière rarement le droit de faire puisqu’elles doivent elles-mêmes témoigner.

Les avocats de la défense sont autorisés à disséquer la victime et à faire du procès le sien. Ils ont le droit de demander à une victime de viol si elle a réellement dit «non» ou à une victime de voies de fait ce qu’elle a pu faire pour mettre l’accusé en colère. L’appareil judiciaire exclut les valeurs humaines à toutes les étapes en insistant sur les détails les plus minuscules, comme si le fait de massacrer quelqu’un et de donner sa chair en pâture à des porcs, comme l’a fait Robert Pickton, était moins important que les «intentions» ou la «préméditation» de l’accusé.

Je crois que la plupart des gens conviendraient que notre appareil judiciaire est horriblement déficient à plusieurs niveaux. Les prévenus qui, comme moi, obtiennent l’occasion de se reprendre en main apprécient la compassion du système, mais quelles sont les limites de cette tolérance? Est-ce que le système judiciaire ne pourrait pas être accessible et inclusif pour tout le monde, en se fondant sur une compassion capable de faire la différence entre une personne atteinte de maladie mentale qui commet un vol à l’étalage et un violeur? Est-ce que les différentes parties du système pourraient collaborer avec ouverture et honnêteté, au lieu de tout compartimenter en tentant toujours de trouver un autre service à blâmer en cas d’échec?

Enfermer les femmes pour leur sécurité

Les femmes sont particulièrement mal servies par ce système. Durant ma jeunesse, on m’a envoyée en détention parce que je courais trop de risques en faisant la fête avec des hommes, dont certains avaient jusqu’à 13 ans de plus que moi. À cette époque, les filles et les jeunes femmes étaient emprisonnées pour leur «sécurité».

Pourquoi ne pas s’en prendre aux personnes (habituellement des hommes plus âgés) qui exploitent femmes et enfants, et les emprisonner, eux? La sécurité devrait vouloir dire la liberté pour les femmes de vivre à l’abri des comportements prédateurs des hommes. La plupart des crimes sexistes comme le viol, l’agression sexuelle et la violence conjugale, sont très rarement signalés parce que les femmes savent que c’est leur procès qu’on fera et non celui de l’agresseur. Et lorsqu’elles signalent ces crimes, il est rare que la poursuite s’acquitte bien de sa tâche.  

Les coupes sombres imposées aux services d’aide juridique rendent quasi-impossible l’accès à un avocat, qu’il s’agisse d’obtenir une ordonnance de protection ou une pension alimentaire. Les femmes se retrouvent à peu près sans aide. Le système de perception des pensions alimentaires peut se montrer particulièrement lent quand vous avez peu de renseignements à leur fournir. Donc, ils vous suggèrent de leur trouver l’information nécessaire. Comme si nous n’étions pas suffisamment occupées à élever les enfants qu’ils ont abandonnés, il nous faut en plus retrouver les hommes. Si le père d’un enfant est un agresseur, on vous suggère de ne pas le «provoquer» en réclamant la pension alimentaire. Au lieu de nous protéger, on nous dissuade d’essayer d’obtenir ce qui revient de droit aux enfants. On impose aux femmes le fardeau de répondre seules aux besoins de leur famille, et un tas de gens se mettent en file pour juger de la manière dont les femmes y parviennent.

Il paraît que les émotions et la politique n’ont pas leur place au tribunal, mais y trouve-t-on de la place pour la vérité? Peut-on rendre l’appareil judiciaire accessible aux gens ordinaires qu’il est censé protéger, ou n’est-il supposé être compris que par les traducteurs surpayés qu’on appelle «avocats»? Le système judiciaire semble aussi déficient et abîmé que certains récidivistes; je me demande si l’un et l’autre peuvent être pleinement réhabilités.

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