Peut-on parler économie sans tenir compte de l’environnement?

Martin Coiteux, HEC Montréal et François Barrière, Banque Laurentienne

Débat à la Maison du développement durable

La Maison du développement durable, située dans le quartier des spectacles à Montréal, au 50 rue Sainte-Catherine Ouest, regroupe (comme le dit sa publicité) des organisations engagées, dans un bâtiment écologique exemplaire où on offre des débats, des conférences, des expositions.

Normand Charest – chronique Valeurs de société, dossiers Environnement, Économie

débats sociaux réflexions sociales chronique sociétéDans le hall d’entrée, un mur végétal donne le ton du lieu, en plus d’oxygéner l’espace : une colonie de plantes tropicales poussant verticalement sur cinq étages, avec l’aide d’un peu d’ingénierie.

On a utilisé, pour l’escalier, des billots de merisier repêchés du fond du lac Huron, où ils reposaient depuis le temps du flottage du bois. À l’extérieur, pas de pelouse, mais des fougères et divers couvre-sol poussant librement.

À l’heure du midi, on offre des débats auxquels sont conviés les représentants des médias. Celui du 13 novembre posait la question : « Le développement des sables bitumineux de l’Ouest canadien nuit-il à l’économie du Québec ? » Et on avait invité, pour « confronter leurs opinions » : Martin Coiteux, économiste et professeur aux HEC Montréal, et François Barrière, vice-président développement à la Banque Laurentienne.

Le discours économique des deux spécialistes planait surement un peu au-dessus de la compréhension et des préoccupations du citoyen moyen, y compris de votre chroniqueur, qui vous rapporte tout de même un peu de ce qu’il en a compris.

Première opinion : une économie en danger

M. Barrière parle de la forte appréciation (augmentation de la valeur) de la devise canadienne durant la dernière décennie, qui résulte de l’exploitation des sables bitumineux. L’économie canadienne s’est maintenue grâce au développement du secteur primaire (ressources naturelles), alors que le secteur non primaire négligé (surtout le secteur manufacturier) chutait. Or, à revenus égaux, le secteur primaire offre dix fois moins d’emplois que les autres secteurs.

De plus, cette richesse canadienne n’est pas répartie également. C’est ainsi que la balance commerciale est en hausse en Alberta, productrice de pétrole, tandis qu’elle est en chute en Ontario et au Québec, où le secteur manufacturier et celui des services sont plus importants.

Et on peut prévoir la baisse du prix du pétrole canadien, si les États-Unis exploitent leurs gaz de schiste comme ils souhaitent le faire, ce qui va signifier un appauvrissement de l’économie canadienne.

Deuxième opinion : un enrichissement appréciable

M. Coiteux ne nie pas tous les arguments de M. Barrière. Et il ajoute qu’il y a eu une hausse des prix des produits de base tels que le fer, le cuivre, l’aluminium et le pétrole à cause de la forte demande de la Chine dans les années 2000, depuis que la Chine est devenue « la manufacture du monde ».

Cette demande a eu un impact positif sur l’économie canadienne, à cause de ses exportations de matières premières, alors que ce n’était pas le cas aux États-Unis. Ainsi, on a vu une réduction de l’écart du revenu familial entre le Canada et les États-Unis de 17 % de 2001 à 2009.

Les pertes d’emplois dans le secteur manufacturier ne sont pas nouvelles. En fait, elles sont en baisse au Canada depuis 1961, à cause d’une augmentation de la productivité due à une automatisation grandissante. Le même phénomène s’était produit auparavant en agriculture. Ainsi, historiquement, les emplois se sont déplacés de l’agriculture au manufacturier, puis aux services.

Mais notre économie a toujours reposé sur l’exploitation des matières premières. D’ailleurs, les pays dont l’économie reposait majoritairement sur le secteur manufacturier se sont appauvris, alors que nous nous sommes relativement enrichis à cause de notre secteur primaire.

Et l’environnement, dans tout cela ?

maison developpement durable écologie écologique environnementC’est alors que l’animateur pause la question : « Sommes-nous donc condamnés à devenir les fournisseurs de matières premières des Chinois ? » Question à laquelle personne ne pourra réellement répondre.

Dans l’assistance, plus d’un remarque qu’on ne tient pas compte des préoccupations écologiques dans toutes ces prévisions. On parle du développement continu du pétrole et des gaz qui maintiennent les économies, en oubliant que l’environnement ne peut plus résister à ce genre d’exploitation.

Les deux invités nous disent qu’ils sont, eux aussi, des citoyens préoccupés par les problèmes environnementaux. Mais qu’en conclusion, il reste que ce sont les prix qui déterminent la consommation. Tant que l’on continue à offrir du pétrole à prix abordable, il n’y a pas de stimulus économique au développement des énergies vertes.

On dit qu’il n’y a pas de volonté politique pour changer les choses. Mais ont dit en même temps que les gouvernements ont les mains liées par le pouvoir de l’argent. Et qu’on ne peut compter sur le volontariat de la majorité des citoyens, qui vont toujours aller « au moins cher ».

Où se trouve donc la solution ? Dans les catastrophes naturelles qui vont changer le monde malgré nous ? Dans la faillite du système économique actuel ?

On n’aura pas trouvé la solution à ces problèmes fondamentaux pendant l’heure du lunch, on s’en doute bien. Mais on aura eu au moins l’occasion d’y réfléchir et de réaliser, comme le soulignait l’animateur Hugo Séguin, que « derrière cette réflexion économique se cachent plein d’enjeux importants ».

Nous prenons nos cahiers, nos sacs, nos manteaux et nous sortons de la salle. Dehors, le ciel est beau malgré la saison. Les graffitis recouvrent les bâtiments décrépis qui bientôt seront remplacés par des édifices neufs et bien éclairés, comme celui de cette nouvelle Maison du développement durable.

Il reste beaucoup de problèmes à régler sur notre planète, nous le savons. Mais, en même temps, l’herbe pousse dans les fentes du béton et la vie persiste. Comme l’espoir des humains tente de le faire.

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Dominic Champagne : pour une nouvelle démocratie

Le gouvernement invisible

Engagement des citoyens et démocratie véritable 

Normand Charest – chronique Valeurs de société, Dossiers Politique, Économie, Environnement

valeurs de société débats sociaux réflexions sociales socialeLe metteur en scène Dominic Champagne a publié un petit livre en août 2012 intitulé Le gouvernement invisible qui commence sur cette formidable citation du président américain Theodore Roosevelt, rédigée en 1906 :

« Derrière le gouvernement visible siège un gouvernement invisible qui ne doit pas fidélité au peuple et ne reconnaît aucune responsabilité. Anéantir ce gouvernement invisible, détruire le lien impie qui relie les affaires corrompues avec la politique, elle-même corrompue, tel est le devoir de l’homme d’État. »

Rien n’a changé

On est surpris de voir, plus d’un siècle plus tard, que la situation n’a pas changé et que les racines du gouvernement invisible et de la corruption sont aussi pérennes et persistantes que celles du chiendent ou du pissenlit.

Comme nous le démontrent en ce moment les histoires d’horreur de la commission Charbonneau, ainsi que toutes les dérives, les patinages de fantaisie et l’impossibilité des politiciens à nous donner des réponses claires. Comme des petits garçons qui ne souhaiteraient pas avouer leurs vols de bonbons ou de monnaie, et qui tenteraient de détourner l’attention des parents.

« Les raisons de nous indigner ne manquent pas », écrit Dominic Champagne, « spoliation de nos ressources, accroissement des inégalités, appauvrissement de la classe moyenne, dégradations de nos milieux de vie, privilèges fiscaux, corruption érigée en système, investissements militaires démesurés, convergence médiatique, perte de démocratie. »

Et cela donne le ton de ce véritable pamphlet.

Pour un gouvernement des citoyens

Dominic Champagne a surtout œuvré au théâtre, comme dramaturge et metteur en scène. Il vient de recevoir, en octobre de cette année, le Prix Gascon-Thomas de l’École nationale de théâtre. En 2006, il a mis en scène le spectacle Love à Las Vegas, basé sur des chansons des Beatles et produit par le Cirque du Soleil en collaboration avec Apple Corps.

Mais c’est « la saga du gaz de schiste » qui l’a « amené à prendre parti sur l’échiquier politique, en faveur des citoyens contre la domination de cette industrie prête à prendre le risque de sacrifier la qualité de vie des gens sur l’autel du développement à tout prix, au profit d’une minorité ». Car « Nous ne vivons pas que de pain », écrit-il. « Nous avons aussi soif de vérité et de justice. »

Dans son livre, Dominic Champagne plaide pour  un retour à la social-démocratie, à une économie qui serve les citoyens et non l’inverse. On a accusé la social-démocratie de tous les maux et prétendu que seul le néo-libéralisme était viable.

Une solution taillée à notre mesure

Mais pourtant, nous dit l’auteur, on parle peu des solutions nouvelles mises de l’avant par la Norvège, la Suède ou la Finlande et des surplus engrangés par ces pays, alors que le reste de l’Europe vit des heures difficiles.

Or, chacun de ces pays a trouvé une solution différente, taillée à sa mesure, adaptée à ses ressources et à ses besoins. Le Québec doit faire de même, nous dit Dominic Champagne, car nous ne manquons ni de créativité, ni de ressources naturelles.

Ce petit livre offre, en moins de 80 pages, une multitude de courts chapitres qui se lisent aussi facilement qu’un journal ou que des articles sur le Web.

Et l’auteur y ratisse large. Le Plan Nord, le gaz de schiste, les régions et les ressources. Éducation, culture. Démocratie. Protection du français, mais aussi diversité culturelle, recherche d’une voie commune avec les anglophones, les allophones et les Premières Nations.

La vigilance et l’implication des citoyens sont essentielles

Mais avant tout, son message souligne qu’il ne faut plus attendre des gouvernements ou des partis politiques qu’ils résolvent tous nos problèmes, puisque toutes ces organisations ont les mains liées par les finances.

La situation actuelle demande plutôt un engagement des citoyens, comme cela s’est fait pour le gaz de schiste. La vigilance et l’engagement constant des citoyens sont essentiels pour parvenir à une véritable démocratie.

Bien sûr, cette publication est un pamphlet, un manifeste dans lequel l’auteur exprime son opinion de citoyen, en se basant sur son engagement et ses expériences personnelles.

D’autres pourraient réfuter ses arguments, mais ces autres trouvent déjà leurs tribunes dans les pages financières et politiques des journaux et des autres médias.

Tandis que cet écrit fait une belle synthèse d’idées intéressantes qui peuvent inspirer notre réflexion et stimuler une plus grande implication sociale.

Cette implication et cette vigilance représentent la meilleure façon de réduire les abus, le laisser-aller et la corruption des administrations. Ou à l’inverse : le désintéressement et le laisser-faire sont les meilleurs moyens de se faire abuser.

Notes

  • Il faut signaler, au passage, une petite erreur en page 51 où il écrit : « Jacques Attali disait que le 21e siècle serait spirituel ou qu’il ne serait pas ». Cette phrase n’est certainement pas de Jacques Attali. On l’attribue généralement à André Malraux, et même dans ce cas, l’attribution est contestée.
  • Autre détail : ce livre est un pamphlet contre le gouvernement libéral de Jean Charest. Depuis sa publication, les Libéraux ont perdu le pouvoir et l’ancien Premier ministre s’est retiré de la vie politique. Mais outre ce détail, tout le reste du livre n’a rien perdu de sa pertinence.
  • Livre cité : Dominic Champagne, Le gouvernement invisible, éd. Tête première, 2012.

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Le pétrole et l’environnement

Enbridge et Plan Nord

Sauver la planète ou l’économie?

Normand Charest Dossier Environnement

Suite à son séjour chez les Haïdas en Colombie-Britannique, où Fanny Aïshaa travaillait avec eux sur une murale, elle raconte:

À la fin de ce voyage, j’ai passé 2 jours à écouter les témoignages, lors des audiences publiques fédérales auprès des Haïdas et des habitants de l’île (en Colombie-Britannique) qui refusent le projet controversé de Enbridge. Les gens pleuraient d’émotion, d’amour du territoire. Ils se sont unis et ils ont tous partagé leur cri du cœur pour protéger le monde naturel. Ils n’ont attaqué personne dans leurs mots. C’était un hymne à la beauté du monde, affirmant qu’aucun argent ne pourrait acheter la valeur de l’océan. Un hymne dans lequel les Autochtones et les nouveaux arrivants ne faisaient qu’un. Ça m’a fait penser au Plan Nord qui va trop vite, et à ces voix qui ne sont pas écoutées.

Le Projet Enbridge

Le projet en question propose de construire un pipeline de 1 170 km afin d’acheminer le pétrole des sables bitumineux de l’Alberta, vers le nord de la Colombie-Britannique où il serait chargé dans de superpétroliers à destination de l’étranger.

La société Enbridge fait miroiter, sur son site Web, de nombreux avantages pour les habitants de cette province. Elle promet 4 000 emplois sur 3 ans dans la construction, ainsi que d’autres emplois à long terme. Et puis des centaines de millions en revenus de taxes et de grandes retombées économiques.

De plus, la majorité des emplois pourrait être réservée aux Autochtones, auxquels la société offre une participation de 10% des actions. Enbridge prétend aussi avoir conclu de nombreuses ententes de principe avec des communautés autochtones, le long du corridor proposé pour le pipeline.

Les Premières Nations

Selon les représentants de plusieurs Premières Nations, il est faux de prétendre que ces ententes ont été nombreuses. D’ailleurs, plusieurs de ces représentants, rassemblés en mai dernier, ont déclaré : « Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour défendre nos terres et nos eaux contre cette menace de Enbridge. »

Mais les Autochtones ne sont pas les seuls à vouloir défendre leurs territoires, car les environnementalistes se joignent au mouvement de résistance.

Les deux groupes mettent en garde la population contre la destruction d’écosystèmes riches, mais fragiles, que la circulation des pétroliers menace. La faune et la flore indigènes sont à risque, autant les baleines que les rares «spirit bears» (les grands ours de couleur claire), autant les fonds marins que la forêt pluviale.

Les audiences publiques

Le gouvernement fédéral a lancé des audiences publiques qui doivent se terminer en septembre 2012. La commission remettra son rapport en décembre. Selon The Economist de Londres, en même temps, le gouvernement canadien s’empresse d’enlever tous les obstacles bureaucratiques afin de faciliter l’avancement du projet. Ce qui pourrait accélérer, en même temps, la réalisation d’autres grands projets de développement dans diverses provinces, dont le Québec.

C’est le ralentissement des exportations de produits pétroliers vers les États-Unis, causé par l’exploitation du gaz de schiste américain, qui explique la hâte du fédéral. Ce que notre voisin du sud n’achètera plus devra être vendu ailleurs au plus tôt. Et pour cela, la construction de nouveaux pipelines est considérée comme essentielle.

Dans ce cas, le sentiment d’urgence des impératifs économiques risque encore de reléguer à l’arrière-plan la prudence écologique, la logique du développement durable. Et puis, tout simplement, l’amour de la nature, le sentiment d’appartenance avec elle que partagent les Premières Nations, c’est-à-dire la qualité de vie dans son sens le plus pur.

Le danger qui plane sur le nord de la Colombie-Britannique menace aussi le Nord québécois. En période de précarité économique, les milliers d’emplois et l’enrichissement que le Plan Nord québécois fait miroiter, par exemple, risquent d’occulter complètement la prudence écologique. Et de noyer les protestations sous la propagande économique.

Grand vernissage sur l’environnement les 28, 29 et 30 septembre prochain au Café Graffiti. 4237 Ste-Catherine est. Infos: (514) 259-6900.

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