Du Chili à Montréal, immigration allophone

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Une Chilienne à Montréal

Éléonore Genolhac     Dossier ImmigrationFrancophonie

Chaque année, près de 50 000 personnes choisissent d’immigrer au Québec. Si la province tente de privilégier une immigration francophone, nombreux sont les nouveaux arrivants allophones. Regard sur cette immigration et son intégration.

Ça parle fort autour de la table. Les mots fusent, en espagnol, en portugais, en russe aussi, mais très vite le français les rattrape, langue commune à tous ces gens venus d’un peu partout à travers le globe.

110px-Flag_of_Chile.svgIls sont originaires du Chili, de Colombie, du Brésil, mais aussi du Portugal, d’Ukraine ou encore de France. Tous sont arrivés au cours de ces cinq dernières années dans ce pays qu’ils ne connaissaient pas et dont, pour la plupart, ils ne parlaient pas la langue. Aujourd’hui, on les sent parfaitement intégrés. Tous travaillent, parlent français, se sont familiarisés à la culture d’ici, l’ont adoptée aussi dans une certaine mesure.

Mais quelles sont les raisons qui ont poussé ces jeunes trentenaires à quitter leur pays, leur culture, leur mode de vie pour venir s’installer au Québec? Rencontre avec l’une d’entre eux.

Margot (prénom fictif), 31 ans, professeure de chant à Santiago, travaille au noir en attendant de recevoir sa résidence permanente. Margot a des yeux pétillants de vie, c’est la première chose que l’on remarque en la rencontrant. Petit bout de femme à l’énergie débordante, elle parle vite, mélange français, espagnol et anglais dans chacune de ses phrases. Un verre de pisco sour, cocktail chilien, dans la main, elle nous raconte son expérience du Québec.

Éléonore Genolhac: Quand es-tu venue au Québec pour la première fois?

Margot: Je suis allée visiter mon frère Martin à l’été 2011. Il était parti vivre à Montréal pendant un an avec un visa working holidays. J’ai adoré l’ambiance que dégageait cette ville, son énergie, sa liberté. À cette époque, mon rêve était de voyager autour du monde. J’ai donc décidé de commencer par venir vivre moi aussi au Québec. J’ai monté un dossier pour demander un permis Vacances-travail et en mars 2012, je posais mes valises à Montréal.

É.G: Et aujourd’hui, tu es toujours là…

M: Finalement oui, je suis restée plus longtemps au Québec que ce que je ne pensais à l’origine. Normalement, je n’aurais dû rester qu’un an, je devais ensuite rejoindre ma tante à Los Angeles avant de partir travailler en Angleterre. Et puis, j’ai rencontré Dominique, un Québécois du lac St-Jean avec qui je suis aujourd’hui mariée.

É.G: Pour obtenir plus rapidement tes papiers?

Coat_of_arms_of_Chile.svgM: Non ! Parce que je l’aime et que c’est avec lui que je veux être. Évidemment, le mariage simplifie certaines démarches, mais il ne faut pas croire qu’en se mariant, tu obtiens tes papiers en un claquement de doigts. J’ai engagé ma demande de résidence permanente il y a plus d’un an, et aujourd’hui, j’attends encore. Avec tous les problèmes que cela entraîne.

Pour le moment, j’ai un visa de touriste, je n’ai donc pas le droit de travailler légalement. Sauf qu’il faut bien faire tourner la maison. Alors, je fais des ménages chez plusieurs particuliers, ça nous permet d’ajouter un peu de beurre aux épinards. En tout cas, plus vite je recevrai ma résidence permanente, plus vite je serai tranquille. Ma situation reste malgré tout assez précaire ici.

É.G: Es-tu plus heureuse ici qu’au Chili?

M: C’est difficile de répondre à cette question, je ne l’ai jamais envisagé sous cet angle. Partir vivre au Québec, c’était aussi pour moi un moyen de me prouver certaines choses. Au Chili, j’avais une situation stable, je gagnais bien ma vie.

Ici, il a fallu repartir de zéro à presque trente ans. Mais en fin de compte, si, je pense que je suis plus heureuse ici. Je me reconnais davantage dans la société québécoise, dans les valeurs qu’elle porte, que celles de la société chilienne. Le multiculturalisme de Montréal, cette possibilité d’y rencontrer des gens du monde entier, c’est quelque chose que j’adore. Les Québécois sont un peuple ouvert et tolérant, qui ne vont pas juger quelqu’un selon sa façon de s’habiller, de mener sa vie. Je me sens plus libre ici.

Le Chili est un pays très catholique et conservateur. Le divorce n’est devenu légal qu’en 2006. Encore aujourd’hui, l’avortement y est interdit. En tant que femme, et de surcroît féministe, je préfère vivre au Québec plutôt qu’au Chili.

É.G: Finalement, dirais-tu que tu te sens Québécoise?

M: Par certains côtés oui. Mon mari est Québécois, ma meilleure amie est Québécoise. Je ne sais pas si je passerai toute ma vie au Québec, mais pour les années qui s’en viennent, c’est sûr. Je me sens intégrée à cette société, suis préoccupée par les problèmes qui la secouent.

Par exemple, j’étais farouchement opposée à la Charte des valeurs que voulait imposer le Parti québécois. Pour moi, ça allait à l’encontre des valeurs de tolérance de la société québécoise, et ça m’a rappelé une certaine discrimination que l’on retrouve au Chili.

J’ai épousé certains des combats des Québécois, je sens que moi aussi, j’ai mon mot à dire. Le Québec, c’est mon pays d’adoption de cœur. Il y aura eu un avant et un après Montréal. Mais dans le même temps, je suis Chilienne. J’y suis née, j’y ai grandi et je sais qu’en fin de compte, c’est là-bas que je souhaite être enterrée le jour où je décèderai.

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 Bistro le Ste Cath

bistro le ste-cath restaurant est montréal hochelaga-maisonneuveUn restaurant, une chaleureuse terrasse. Pour une rencontre entre amis ou en famille, les chefs du Bistro le Ste Cath sauront vous offrir une cuisine réinventée et originale à un prix abordable.

Situé en plein coeur d’Hochelaga-Maisonneuve, au sud du Stade Olympique, à l’est de PIE-IX. 4264 Ste-Catherine est.

Bistro le Ste Cath est opéré par l’organisme communautaire le Journal de la Rue. Tous les profits servent à financer notre intervention auprès des jeunes.

Pour informations et réservations: (514) 223-8116 ou bistro@le-ste-cath.com

Un réfugié immigre au Saguenay

Immigration et réfugié en région

Immigrant réfugié au Saguenay

Ses phrases sont courtes, son français… impeccablement québécois! Son arrivée a été ardue mais, trois ans et demi plus tard, on la sent optimiste.

Dominic Desmarais,   Dossier Immigration

C’est qu’on lui a facilité la tâche, à son arrivée «En descendant de l’autobus, on a rencontré quelqu’un qui parlait espagnol. C’était vraiment bien!» À l’entendre, on se croirait en août 2002. Son soulagement est sincère. «Ensuite, quelqu’un de l’immigration nous a parlé de la région. Puis, les gens du SEMO nous ont aidés pour les vêtements, le logement. Pendant sept jours, il y avait quelqu’un avec nous tout le temps. Qui parlait espagnol.»

immigration

Immigration au Saguenay

Montréal accueille le gros de l’immigration au Québec. Mais la métropole ne pourra à elle seule recevoir cet afflux. Au Saguenay, on travaille pour faire sa part. Et si la solution à l’intégration des immigrants passait par nos régions?

Nayeth Bustos, jeune colombienne de 28 ans, est arrivée à Jonquière à l’été 2002 en tant que réfugiée. Elle a quitté sa terre natale avec 11 membres de sa famille. Personne ne parlait français, voire même l’anglais. C’est le Canada qui a décidé de les envoyer au Saguenay – Lac-Saint-Jean.

De la Colombie à Jonquière

Escale à Atlanta, passage obligé vers Ottawa, envoyés à Montréal pour y prendre le bus, Nayeth et sa famille débarquent à Jonquière 30 heures après avoir tout quitté. Sa vie change à toute vitesse.

La fuite de son pays, son arrivée dans un lieu qu’elle ne connaît pas, dont la culture et la langue sont inconnues. En foulant le sol de Jonquière, Nayeth est désespérée. «On ne comprenait rien. On a tout laissé en Colombie. Tout ce que nous avions était dans nos valises… Nous sommes partis de Bogota, une ville de 12 millions. On trouvait Jonquière trop tranquille…»

Service externe de main-d’oeuvre (SEMO) du Saguenay

Le SEMO, le service externe de main-d’œuvre du Saguenay, est un organisme sans but lucratif qui aide les exclus du marché du travail. Il a développé une expertise auprès des handicapés, des jeunes, des chômeurs de longue durée et des immigrants.

Omar Chafik, conseiller en gestion des opérations pour le SEMO concède qu’il est difficile, pour ces immigrants, de s’installer en région.. «Ça ne se fait pas facilement, car ce sont des réfugiés. Ils vivent un deuil d’avoir quitté leur pays. Ce n’est pas évident.»

Intégration d’un immigrant

Première étape d’intégration, apprendre le français. Ensuite, trouver un emploi. «Quand ils sont réfugiés, ils n’ont pas apporté leurs diplômes. On fait des entretiens avec eux, puis on va voir les employeurs. Même pour les immigrants francophones, la mentalité par rapport au travail, est différente ici. Ils sont initiés aux attentes des employeurs de la région», explique M. Chafik.

Le Dr Claude Déry participe à ce volet. Dans sa clinique, il a accueilli trois immigrants, médecins de leur métier, pour leur offrir un stage d’observation. «Dans notre secteur, on manque de médecins. Comme partout au Québec. Les médecins des autres pays doivent refaire une partie de la formation au Collège des médecins. Pour eux, c’est très difficile en raison du problème de la langue.» Le Dr Déry parle lentement, pesant ses mots. «En même temps qu’ils apprennent la langue, ils voient comment on fonctionne au niveau de la pratique. Ceux qui sont venus ont bien aimé la partie médicale. Ils ont bien aimé Jonquière. Mais la difficulté, c’est leur famille, qui habite ailleurs.»

Le Dr Déry apprécierait compter sur un médecin parlant espagnol. Les immigrants arrivent de façon régulière, sa pratique se complique. «Ce n’est pas facile, parce que la médecine peut être nuancée, subtile. Ce n’est pas évident avec un interprète», pose-t-il comme diagnostic.

De ses trois stagiaires immigrants, l’un aurait réussi ses examens et attend de dénicher une place en résidence. «On espère qu’il reviendra dans la région. Mais s’il ne revient pas, on l’aura aidé à faire un petit bout de chemin.»

Des immigrants compétents

Au SEMO, on cherche des immigrants possédant des compétences en foresterie, agronomie, agriculture, informatique. Des domaines où les besoins sont plus grands au Saguenay-Lac-Saint-Jean. Pas question de prendre les emplois des Québécois de souche.

«Nous sommes très sensibles à la perception de l’immigration chez les Québécois de souche. À court, moyen et long terme. Nous n’essayons pas d’attirer n’importe qui. On ne va pas concurrencer là où les emplois sont déjà comblés. Sinon, ce ne serait pas utile pour la région, le Québec et pour l’immigrant», affirme M. Chafik, pour qui mieux vaut progresser lentement dans l’intégration des immigrants plutôt que de tout faire de travers. «Pour nous, ce serait un échec, qu’ils ne trouvent pas d’emploi et retournent à Montréal.»

Un emploi pour un réfugié

L’emploi semble le facteur déterminant pour éviter l’exode des immigrants. «Ce n’est pas facile trouver de l’emploi, en région. Plusieurs immigrants ont quitté à cause du manque d’emploi. Après trois mois, certains quittent. Certains le font  même dès leur arrivée…» raconte Nayeth, qui avoue avoir pensé, avec son compagnon de vie, quitter Jonquière. «Mais on a eu des enfants. Pour nous, c’est beaucoup mieux d’habiter en région. Avec les petits, c’est plus facile de trouver une garderie.»

Nayeth a persévéré. Du groupe de 11 personnes avec qui elle a fui la Colombie, ne reste plus que son père, son frère et son petit ami. «On en avait parlé, en Colombie, qu’on resterait au Saguenay jusqu’à la fin. On a travaillé fort pour s’intégrer. C’est pour ça qu’on a créé Matéo Boutique, dit-elle, avec fierté. Parce qu’on aime la région, on a pensé à ça. Pour rester en région.»

Matéo Boutique est une coopérative artisanale fondée par son père, son frère, son chum – comme elle l’appelle – et elle. Le paternel concevait des articles artisanaux de cuir en Colombie, ils se sont mis à la confection de portefeuilles et sacs à main, notamment. «On a commencé le 4 mai. On a aussi une boutique, pour vendre ce qu’on fait. Maintenant, nous avons un vendeur pour la boutique. Un Québécois!» Au téléphone, son sourire s’entend. Pour cause. Elle, partie de loin, s’est intégrée au point de donner un emploi à une personne de la région.

Les difficultés d’immigrer en région

Nayeth est consciente de la difficulté, pour un immigrant, de s’installer en région. Elle s’implique aujourd’hui au sein d’un atelier pour femmes immigrantes. «Pour briser l’isolement. Une fois par semaine, on se rencontre. On avait toujours quelqu’un du SEMO, mais pour des questions administratives», explique-t-elle.

Depuis 1998, plus de 650 immigrants d’âge adulte ont élu domicile dans la région du Saguenay-Lac-Saint-Jean, affirme M. Chafik, du SEMO. Le taux de rétention avoisinerait les 65%, selon lui. Pas assez vite? «Vous vous rendez compte si on créait des ghettos en région? C’est pour ça qu’on y va lentement. On crée une dynamique positive. Mais sans l’ouverture du Québec, on n’y arriverait pas», prétend le conseiller du SEMO.

L’exemple de Nayeth est encourageant. L’intégration est possible. La jeune Colombienne poursuit son rêve. «J’étais professeur d’histoire, en Colombie. J’ai commencé les démarches. Le ministère a reconnu mon bac. Je dois passer le test de français pour être professeur. Je sais que ça va prendre du temps, mais mon rêve est de devenir professeur à Jonquière.»

Elle a fui son pays à 25 ans, composé avec un environnement dont la langue et la culture lui étaient totalement étrangères, créé son propre emploi, mis au monde ses deux enfants au Saguenay. Beaucoup de chemin parcouru. Peut-on douter de sa capacité à atteindre son rêve? Poser la question, c’est y répondre.

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Quand un homme accouche

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Québécoise pure laine

Immigration

Entre Québec et Haïti: quelle identité?

Comme bien des immigrants de deuxième génération – c’est ainsi qu’on nomme officiellement les Québécois nés de parents immigrants – je me suis longtemps questionnée sur mon identité.

Murielle Chatelier     DOSSIERS Immigration , Culture

Élevée à cheval entre deux cultures, celle de mes parents, originaires d’Haïti, et celle de leur terre d’accueil, j’arrivais difficilement à me définir. Québécoise ou Haïtienne? À 29 ans, cette quête incessante, grandissante et profondément troublante m’a amenée à faire un long séjour dans mon pays d’origine. Six mois à la recherche de mon second moi.

Le besoin de partir pour se redécouvrir

murielle chatelier immigration haiti immigrantLes prétextes pour expliquer mon départ soudain vers la terre natale de mes parents furent nombreux. Opportunité d’emploi intéressante, besoin de changer d’environnement, envie de découvrir mes racines… La vérité, c’est que je ne savais plus où j’en étais. Dès mon adolescence, j’ai été marquée par de pénibles remises en question, au point de passer de longues heures à marcher dans les rues, avec mon lourd fardeau de questions sur le dos. Le melting pot des valeurs transmises par mes parents et celles propres à la culture québécoise m’a toujours perturbée et embrouillé l’esprit. Mais c’est lorsque j’ai intégré le marché du travail que cette quête a atteint un point culminant et est devenue intenable.

«Toi, t’es née où?» «Est-ce que tu comptes retourner dans ton pays un jour?» «Depuis combien de temps es-tu arrivée au Canada?» «Comptes-tu t’établir en banlieue comme une bonne partie des immigrants?» Voilà autant de questions auxquelles j’ai eu droit de la part de mes collègues, alors que je suis bel et bien née au Québec, à Montréal. Avant l’année 2007, je n’avais même jamais mis les pieds dans le pays de mes parents. À la longue, ces questions ont fait naître en moi un sentiment de frustration, surtout parce que j’avais toujours évolué dans la même société que mes confrères. Alors, à un moment, je me suis mise à penser que chez moi, c’était peut-être ailleurs.

Se sentir l’étrangère

Au début, quand je suis arrivée à Port-au-Prince, j’étais euphorique. Je sentais qu’on ne pouvait que m’accepter, parce qu’après tout, j’étais une des leurs. Pourtant, j’ai rapidement compris que, pour les Haïtiens, j’étais l’étrangère. Oui, même sans avoir à ouvrir la bouche, on devinait que je n’étais pas du pays. Quand je marchais dans les rues, on me dévisageait l’air de dire: «Oh! Regarde l’étrangère.» Une fois, alors que j’étais assise par terre dans un marché, au milieu des marchandises, un passant m’a montrée du doigt en disant: «C’est une diaspora (c’est ainsi qu’on appelle là-bas les Haïtiens nés à l’étranger).»

Pour survivre, je m’étais déniché un emploi de journaliste dans le plus grand quotidien de la place, Le Nouvelliste. Dans une ambiance de travail des plus décontractées, je me suis fait de nombreux amis. Même si je ne comprenais pas souvent les expressions qu’ils employaient – je maîtrise le créole, mais comme dans chaque culture, les expressions sont très «locales» – les échanges allaient bon train entre nous. Mais là encore, nos mentalités et nos préoccupations respectives étaient si diamétralement opposées que je me sentais seule dans mon coin, malgré les rires francs qui animaient nos conversations.murielle chatelier immigration haiti immigrant

Québécoise ou Haïtienne?

L’un de nos points de divergence était justement ma nationalité. Après quelques semaines passées dans la capitale, il ne faisait plus aucun doute dans ma tête que je ne pouvais pas me déclarer Haïtienne. Au contraire, j’avais plus envie de me dissocier de ce peuple que d’en faire partie. Le désordre généralisé dans lequel se trouve le pays, le manque de civisme des citoyens dans les rues, cette façon que les commerçants avaient de m’escroquer impudiquement parce qu’on supposait que j’avais plus d’argent que la moyenne, tout ça m’horripilait.

Pour mes collègues, animés d’un sentiment d’appartenance qui frise le fanatisme, c’était une trahison de dire que je me sentais plutôt Québécoise. Ils ne pouvaient pas comprendre que je ne sois pas habitée du même sentiment de fierté qu’eux, qui font partie de la première république noire à avoir acquis son indépendance. C’était en 1804. Moi, je vis en 2009. Et ça, c’était encore un point qui nous éloignait: ils vivent continuellement dans l’orgueil des gloires du passé, alors que les défis du présent m’importent plus.

Pourquoi immigrer: comprendre mes parents

D’ailleurs, c’est justement ce passé qui est à la base de la mentalité de mes parents, et c’est ce que j’ai compris lors de ce voyage. Dans mon jeune âge, ils ne faisaient qu’appliquer ce que leurs propres parents leur avaient appris. Mais ils avaient peut-être oublié que les choses avaient évolué depuis, et que mon environnement n’avait rien à voir avec le leur. C’est malheureusement le cas de beaucoup de parents immigrants.

L’un des dadas de mes parents était de m’empêcher de sortir, par exemple pour aller au parc avec ma sœur ou au cinéma avec mes amis. Selon leur façon de voir les choses, «l’extérieur» est une sorte de jungle où on peut facilement être amené à sortir du droit chemin, où les influences néfastes pullulent. Ce raisonnement qui m’emprisonnait a donné lieu à des scènes familiales orageuses. Pour moi, l’extérieur est plutôt un lieu de découvertes. Mais en Haïti, j’ai bien vu que la mentalité de mes parents prévaut encore, parce que les sorties des enfants sont très limitées, et pour les mêmes raisons que naguère…

Mais j’ai aussi fait une merveilleuse découverte à propos de mes parents. Avant d’avoir visité la campagne où ils ont grandi, je ne me suis jamais intéressée à leur émigration vers le Canada. Aujourd’hui, je réalise plus que jamais le courage qu’ils ont eu de partir de si loin uniquement pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Une campagne où les commodités modernes n’existent pas, la pauvreté sévit et les espoirs se sont depuis belle lurette envolés. Mes parents se sont tenus debout, et ont franchi toutes les frontières pour atterrir à Montréal. Mon père est arrivé avec à peine 100 $ en poche, en 1972. Avec acharnement, il a travaillé pour rapatrier ma mère, en 1974. Tout ça, pour éviter à leurs enfants une vie de misère.

murielle chatelier immigration haiti immigrant

Trouver son identité et comprendre ses origines

À 30 ans, je ne me demande plus qui je suis, mais bien ce que je veux être. Bien sûr, ça me fatigue et m’irrite qu’on me demande encore d’où je viens. Certes, ma relation avec mes parents n’est pas idyllique. Mais j’ai saisi le pourquoi de leur périple, et par le fait même, les raisons qui font de moi un mélange de deux cultures. Vous savez, j’aurais pu grandir en Haïti, être coincée dans ce pays. J’aurais pu ne pas pouvoir rêver comme je le fais, être condamnée à l’indigence. J’étais à deux doigts de cette vie-là.

En me faisant naître au Québec, mes parents m’ont donné toute une liberté. Après avoir passé six mois dans leur pays, je sais que le temps n’est plus au questionnement. En fait, l’unique désir que mes parents aient tenté de m’exprimer, souvent maladroitement, c’est celui de me voir profiter de ma vie au maximum et d’exploiter tous mes atouts. Ils m’ont transplantée ici pour ça, pour m’offrir cette opportunité. Alors, maman et papa, je vous le jure que j’ai compris maintenant. Et ce que je veux être, c’est ce que vous avez fait de moi: une citoyenne du monde.

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