Alex, enfant-soldat et enfant de la rue

Comment les enfants-soldats survivent-ils à un nouveau mode de vie?

Joies et misères de la jeunesse à Freetown

Une nuit à Freetown avec Alex, un enfant soldat et enfant de la rue à la Sierra Leone.

Dominic Desmarais, Dossier Enfants-soldats, International

enfants-soldats-enfant-guerre-sierra-leone J’ai enfin du temps pour partager ce que j’ai vécu. Une nuit que je qualifierais de magique, car riche en émotions de toutes sortes. D’abord, ma rencontre avec Alex, mon enfant soldat de la rue. C’était lors d’un match de la Coupe du monde de soccer. Dans un petit bar, tout ce qu’il y a de plus simple, sur le bord de l’océan Atlantique: des chaises disposées devant une télé de grosseur moyenne, sous une grande hutte de bambou. Les pieds dans le sable fin, le soleil qui éclaire la télé, empêchant la plupart du temps de suivre la course du ballon! L’intérêt, c’est dans la réaction des gens. Leurs cris de joie, d’indignation, leur appui indéfectible pour leur équipe, mais pas trop partisan pour les équipes africaines. Comme cette journée, où jouait le Ghana.

À la mi-temps, je me suis retiré un peu de cette promiscuité. Contempler la plage d’un peu plus près. Il y avait un groupe de jeunes. J’ai entamé la conversation. La raison de ma présence à la Sierra Leone est vite tombée sur le sujet. Du coup, les jeunes ont pointé l’un des leurs: je venais de rencontrer Alex. Un peu taciturne, endormi. Petit de taille, mais athlétique. Je lui aurais donné 16 ans. Il en a 19. C’est du moins l’âge qu’il pense avoir. Enlevé par les rebelles à 10 ans, il ne connaît pas la date de son anniversaire. Ni le temps qu’il est resté dans la jungle, à guerroyer. 5 ans, selon lui. Mais allez savoir… Ce fut, pour lui, une longue année qui a duré on ne sait trop combien de temps.

Le parcours du combattant

Alex était ouvert à l’idée de me raconter son expérience. On s’est donné rendez-vous pour le lendemain. Regarder la partie de soccer, faire une partie de l’entrevue à la mi-temps, poursuivre après. On quittait le bar pour se retirer dans un endroit un peu plus isolé. Son histoire, Alex ne veut pas que tous la connaissent. Certaines personnes, bien que la guerre soit terminée depuis 5 ans, n’ont pas pardonné, les exactions commises. De ce côté, Alex est loin d’être aussi innocent que son apparence ne le laisse suggérer. Parfois, quand certains jeunes venaient rôder, intrigués par la présence en ces lieux d’un étranger, entouré de 4 ou 5 jeunes sierras-leonais, avec un calepin et un crayon, il fallait tout arrêter.

L’entrevue s’est déroulée sur plus d’une journée, en raison de cette méfiance envers les gens qu’Alex ne connaît pas. Devant ses amis, qui n’ont pas connu l’expérience de la guerre, Alex ne se retient pas. Son histoire, ils la connaissent. Même qu’ils l’aident à se souvenir, en lui rappelant certains événements qu’il a passé sous silence. Ou en rajoutant des éléments aux explications d’Alex. Car Alex n’est pas un grand orateur. Ses réponses sont simples. Il n’y a pas d’enrobage avec lui. Il répond à la question, point à la ligne.

Vivre dans la rue

enfants-soldats-guerre-enfant-sierra-leone Après quelques rencontres, j’ai su qu’il vivait dans la rue. Je lui ai dit que j’aimerais bien l’accompagner, pour une nuit. M’ouvrir à sa réalité. J’ai entendu son histoire pendant qu’il était enfant soldat, je voulais maintenant avoir un aperçu de sa vie après. En fait, Alex m’offre la possibilité d’établir une comparaison entre les enfants soldats qui ont reçu l’aide des ONG et ceux qui sont passés entre leurs mailles. Je n’ai aucune idée, pour le moment, si l’après-guerre est différent pour lui que pour ces autres enfants éduqués par les ONG.

Je rencontrais Alex à 21 h. Il était accompagné de David, un Nigérien qui a quitté son pays il y a 2 ans. David appréhendait son avenir avec peu d’espoir, au Nigeria, vu le nombre d’habitants. Je n’ai pas les chiffres avec moi, désolé. Mais, bon, David ne me semble pas mieux parti ici. C’est un jeune très intelligent, qui essaie de se débrouiller en jouant les caddys au club de golf. Il aspire à devenir un génie de l’informatique. Encore faut-il qu’il ait les moyens d’aller à l’école…

Mais je m’écarte. Donc, je rejoins mes 2 compères à 21 h. Namvula, une Anglo-Zambienne, vient nous rejoindre. Elle est photographe à la pige. Je l’ai rencontré le lendemain de mon arrivée. Tous les 4, nous nous sommes dirigés vers un endroit fort populaire auprès de jeunes sierras leonais peu fortunés. Sans surprise, Namvula et moi sommes les seuls étrangers. L’endroit est en fait une rue qui donne sur un petit cinéma (une cabane de bois avec une télé qui joue des films en DVD), un bar, de petits kiosques qui offrent de la nourriture, des bonbons, des cigarettes, etc.

Prostitution, ami et mari

En début, de soirée, la rue est plus populaire que le bar. À l’intérieur, les rares clients du moment essaient de discuter sur une musique qui crève les tympans. Le bar n’a pas de plancher. Que le sol, de la pierre sablonneuse inégale. En retrait, près des toilettes, se trouvent des chambres. 4 chambres. Les femmes de l’endroit y amènent leurs clients. 4000 Leones (3000 Leones = 1$ US) la chambre, 10 000 la fille. Pas de pimps. L’endroit est assez lugubre, peu éclairé. Les femmes sont peu affriolantes, et pour cause. Les plus belles traînent dans les boîtes fréquentées par les étrangers, dans l’espoir non pas de passer une nuit contre rétribution, mais plutôt pour y trouver un petit ami, voire un mari. Une façon comme une autre, pour elles, de se sortir de leur misère. L’amour, pour ces filles, est synonyme d’argent, de vie à l’extérieur de la Sierra Leone. Elles sont nées belles, elles utilisent leur principal atout pour se sortir de leur vie.

Je m’égare encore!!! Retour à la rue, donc. Alex semble connaître beaucoup de jeunes. Pour le reste, ils viennent parler à Namvula ou à moi. Il y a Alsyn, un jeune de 13 ans, qu’Alex a pris sous son aile. Alsyn (je ne sais comment il écrit son prénom) a dû transporter toutes sortes de choses, dont des munitions, à la fin de la guerre. Il avait 8 ans. Je suis censé le rencontrer le week-end prochain. Il va à l’école, ce qui ne l’empêche pas de traîner avec nous.

Les gens autour de nous boivent de l’alcool. Mais, ce qui surprend, c’est le nombre impressionnant de personnes qui fument de la marijuana. Tout le monde tire sur un joint. Ils sont en petits groupes, à se le passer. Ce manège, c’est toute la nuit qu’il se poursuit.

Une tournée dans les rues

enfants-de-la-rue-enfants-soldats-jeunes-rue Vers une heure du matin, Alex nous amène faire un tour. Un long tour. On déambule dans des rues qui me sont totalement inconnues. Il fait noir à ne rien voir devant soi. Déjà que la ville a un grave problème d’électricité, ce n’est certainement pas dans ce quartier qu’on risque d’en trouver. Alors, pas de lumière dans cette nuit sans étoiles!!!

Alex, lui, avance d’un pas assuré. Il sent les trous, les flaques d’eau, sans même regarder le sol. Il avance rapidement, mais se retient pour nous. Il joue au protecteur. Et il prend son rôle au sérieux. Lui, qui souriait quelques minutes avant, avec ce qu’il avait fumé, le voilà soudainement sérieux. Il veut nous montrer tous ces jeunes qui dorment là où ils le peuvent. Il fait tellement noir que, sans son œil averti, je serais passé sans les voir.

Journaliste VS photographe

Ils sont partout. C’en est affolant. Sur des chaises contre les maisons ou petits commerces, dans un café Internet ouvert toute la nuit, sur le sol… Certains dorment debout, arc-boutés contre une commode. Namvula sort son appareil photo. Pas d’autres choix que d’utiliser le flash, vu la noirceur.

C’est là que je me suis rendu compte que j’étais journaliste, pas photographe. J’avais avec moi mes appareils photo. Mais je n’ai pas été capable de les sortir. J’aurais été bien incapable de prendre ne serait-ce qu’un cliché. Parce que je ne pouvais assumer de prendre leur image sans leur permission. Remarquez, j’étais bien content que Nam ait le caractère qu’il faut pour ce genre de situation. Je n’ai aucun problème à rencontrer des gens dans des endroits qui ne sont pas sécuritaires, des tortionnaires, des criminels de guerre. Ça ne me dérange pas du tout. Au Congo, on m’a déjà sorti de mon véhicule. Une trentaine de miliciens, le AK-47 à la main, qui m’ont forcé à me rendre dans une hutte. Et j’en passe. Je n’ai aucun problème avec ça, parce que je suis capable de bien vendre ma salade. Pourquoi je suis là, ce que je fais… Mais pas la photo. Je ne suis juste pas capable de l’assumer, donc de l’expliquer.

Parce qu’on en a eu, des problèmes! Chaque endroit visité, chaque photo, était source de conflits. Ceux qui avaient les yeux grands ouverts n’apprécient pas notre présence. Nam est drôlement bonne. Elle parle créole, leur langue, elle est jolie, rassurante. Bref, avec l’aide d’Alex, on s’en sortait à tous les coups.

Hébergement au terrain de soccer

enfants-rue-enfants-soldats-enfant-guerre Notre marche nous a menés vers un terrain de soccer. À l’arrière du terrain, se trouvent de simples installations comme le banc des joueurs. Je n’ai pas pu compter le nombre de jeunes qui y dormaient. Trop nombreux. À en donner la chair de poule. Puis, le plus vieux, celui qui voit à leur bien-être — de façon informelle — est arrivé sur les lieux, attiré par le flashe de Nam. David et Alsyn, dans un premier temps, ont dû lui expliquer ce que nous faisions. Alex est allé les joindre, nous laissant, Nam et moi, en retrait. Finalement, le gars en question a accepté que Nam prenne ses photos. À condition que j’aille lui parler…

On n’a pas négocié. Il voulait simplement me dire qu’il approuvait ce que nous faisions. Que personne, dans son pays, il parlait du gouvernement, sans le nommer, ne voulait faire quoi que ce soit pour ces jeunes. Je vais peut-être, si le temps me le permet, aller le voir. M. Alfred Wilson, de ce que j’ai compris!

Ensuite, c’est la marche à travers d’autres rues. Sous le brouhaha des jappements de chiens. Bientôt suivis par des lumières qui s’allument, lampes de poches ou à l’huile, des résidents. À cette heure, dans ces rues, il n’est pas normal d’y retrouver des gens. On a déguerpi, plutôt que d’avoir à fournir — encore! — des explications.

Marché ou abattoir?

Puis, ce fut la visite d’un marché. Une grande surface en béton blanc. La montée, boueuse, était assez difficile. Et l’odeur… Quand ils m’ont dit que c’était un marché, je ne les ai pas crus. Ça ressemblait davantage à un abattoir. Avec les déchets de toutes sortes, que je ne pouvais voir, mais que pieds sentaient au fur et à mesure que je foulais le sol. À perte de vue, de longs comptoirs blancs de béton, avec des ouvertures ça et là vers le plancher. Il était trop tôt, mais Alex m’a dit que, vers 4 ou 5 heures du matin, ils sont nombreux, les jeunes à venir s’y assoupir, après une nuit a faire la bringue.

C’est d’ailleurs ce que nous sommes allés faire. Nous sommes retournés au point de départ. Mon enfant soldat de la rue, il passe ses nuits debout, à cet endroit. Il passe les heures avec ces jeunes qui, comme lui, n’ont rien d’autre à faire que de traîner à cet endroit. En attendant que la fatigue les prenne, que l’endroit où ils vont dormir devienne alors bien secondaire. Alex, lui, dort vers 5 h. Il se réveille 2 ou 3 heures plus tard. Je comprends, maintenant, pourquoi il passait son temps à me dormir dans la face, de jour, lors de nos rencontres…

Moi, qui suis habitué à ces longues nuits — pas de partys, cependant —, je n’en pouvais plus à 5 h. Mais il faisait encore trop noir pour penser rentrer à la maison. Alors, on s’est assis, comme ça, sur le trottoir, à attendre. Des jeunes se sont rajoutés à nous. Les joints se sont encore allumés. Je parlais avec Ibrahim, 8 ans. Incapable de dormir. Il vit lui aussi dans la rue. Pas de parents. Que sa sœur, qui arrive à peine à faire vivre ses propres enfants, sous son toit. Ibrahim travaille l’après-midi. Il transporte pour d’autres des biens sur sa tête. À raison de 200 ou 500 leones (entre 20 et 25 cents) dépendamment de la longueur de la route ou de la pesanteur de ce qu’il a à porter. Ibrahim me raconte tout ça dans un anglais plus qu’approximatif, teinté de créole. Il tire sur sa cigarette, plus tard un joint, comme un vieux de la vieille.

J’ai acheté à manger pour notre petit groupe. On a dû partager avec d’autres jeunes qui squattaient avec nous. Au menu, à cette heure, des omelettes — sale un peu trop à souhait! — dans des pains de style kayser. Un seul remplit l’estomac plus qu’il n’en faut. Ibrahim n’a pas partagé. En 2 minutes, il avait tout englouti. Rien mangé de la journée. Pas de travail, la malaria l’a gardé au lit toute la journée. Encore que parler de lit est une expression, dans ce cas-ci.

Le temps du repas a été calme. Tout le monde — moi y compris — dévorait sa moitié de sandwich.

Et le bal est reparti… Alors que la plupart des gens que nous avions rencontrés étaient sympathiques, en un rien de temps l’atmosphère s’est changée. Pour un rien — je crois que des jeunes s’ostinaient sur le bien-fondé ou non de nos photos prises plus tôt — deux jeunes se sont mis à se taper dessus. Une bataille pour hommes, mettant aux prises des ados… Tout le monde s’y est mis pour les séparer. Rien à faire. Les fils se sont touchés. Ils ont continué de plus belle. Ensuite, ce fut le tour à ceux qui tentaient de les séparer. Une violence gratuite. Cette violence, elle est latente. Il ne suffirait de rien, ici, pour que la guerre ne reprenne. Mais ça, c’est un autre sujet sur lequel je reviendrai peut-être une autre fois!

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