Jardin des Premières-Nations du Jardin botanique de Montréal

L’art et la culture autochtones

Rencontre avec Sylvie Paré

Depuis quelques années, lorsque je me rends au Jardin botanique de Montréal,  je m’arrête d’abord au lieu nommé «Jardin des Premières-Nations». Parmi tout le reste, c’est celui qui me plaît le plus.

Normand Charest Dossier AutochtonesEnvironnementJardin botanique

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Pourtant, le jardin des Premières-Nations n’a rien de spectaculaire, contrairement à celui de la Chine, par exemple, plein de bâtiments d’allure ancienne et exotique et de grands massifs de vivaces qui demandent beaucoup d’entretien.

Le jardin dédié aux Autochtones de chez nous est tout autre. À première vue, il n’a même pas l’air d’un jardin. Plutôt qu’une seule grande entrée triomphale, il en compte plusieurs, chacune d’elles discrète et passant facilement inaperçue.

Si on n’y porte pas attention, ce jardin peut ressembler à n’importe quel boisé. Et à bien y penser, c’est peut-être là le but. Celui de nous ralentir un peu, puis de nous rapprocher de l’essentiel. C’est-à-dire de la nature et de l’authenticité.

Un jardin symbolique

jardins premières nations jardin botanique montréal autochtone indiens amérindienLe Jardin des Premières-Nations est sillonné de petits sentiers. Sous les grands arbres matures, on a planté des végétaux indigènes. Et tout y reprend graduellement un air sauvage. Sauf pour les plaquettes identifiant les plantes, qui nous rappellent que nous sommes dans un jardin botanique, jouant ainsi leur rôle éducatif.

On voit des pierres gravées couchées sur le sol, et des aménagements discrets çà et là. Une grande tente de toile, des poteaux de tipi, une hutte de sudation, une palissade…

Les régions du Québec y sont symboliquement représentées. La forêt décidue (comme elle l’est dans la région de Montréal et tout le sud du Québec; le terme «décidu» qualifiant les arbres qui perdent leurs feuilles en automne, comme l’érable et le chêne), la forêt de conifères (à feuilles persistantes) plus au nord, et puis un tout petit échantillon de la toundra où il n’y a plus de forêt.

La particularité aquatique du territoire québécois est représentée par un grand étang où l’on trouve des canards, des tortues et des moules d’eau douce sous une abondance de nénuphars en fleurs. Il n’y manque que l’orignal.

Des Autochtones accueillant

jardins premières nations jardin botanique montréal autochtone indien amérindiensLe pavillon lui-même est effacé. On a évité le rustique et la pacotille. On n’y trouvera pas d’«Indien» à plumes. L’essentiel se trouve ailleurs. Dans la nature, bien sûr, mais par-dessus tout, dans l’accueil chaleureux des animateurs: toujours de jeunes Autochtones.

Mais sa plus grande richesse, repose dans le travail de ses jeunes animateurs. C’est là, peut-être, que se trouve le concept le plus original et réussi de ce jardin. À chaque fois, je suis frappé par leur accueil patient et enthousiaste, par leur disponibilité et leur douceur. Il faut souligner cette réussite! D’ailleurs, il me semble qu’on ne parle pas assez de ces qualités autochtones, d’accueil et de douceur, dont j’ai pu faire l’expérience à d’autres occasions.

Dans la culture amérindienne, l’homme est le frère des animaux, des plantes, et des éléments. Il en est indissociable, et c’est lui qui nous guide dans ce jardin des Premières-Nations, dont le rôle est à la fois éducatif et social.

Rencontre avec Sylvie Paré

jardin premières nations jardin botanique montréal autochtone indiens amérindienMme Sylvie Paré, en tant qu’agente culturelle, est le maître d’œuvre de tout l’aspect humain de ce jardin. Sa tâche inclut le recrutement puis la formation des jeunes Autochtones dont le travail d’animation fait parler positivement d’eux.

Nous avons rencontré Mme Paré dans ce jardin pour une entrevue. La forêt vivante nous entoure, dans ce bureau, où elle entre par deux murs vitrés qui nous englobent.

Racines amérindiennes

Malgré son apparence physique qui lui vient de son père (elle est blonde aux yeux bleus), Mme Paré est elle-même autochtone: Wendat par sa mère. Un grand-père et un arrière-grand-père maternels ont d’ailleurs été chefs à Wendake, près de Québec.

Certes, il y a beaucoup de métissage chez nous, depuis le début de la Nouvelle-France. Or, «la culture ne se transmet pas de manière génétique», nous dit Mme Paré. C’est aussi une question de choix personnel et de vouloir retrouver ses racines identitaires.

Mme Paré possède une formation en art ainsi qu’une maîtrise en muséologie. Ses origines amérindiennes ont influencé ses orientations professionnelles. Elle a été conservatrice de l’art autochtone pendant 2 ans pour le Musée canadien des Civilisations à Gatineau. Mais elle préfère la «culture vivante», nous dit-elle, c’est-à-dire «le processus de création de la culture», à la conservation d’objets dans un musée.

Au départ, son intérêt pour le jardin des Premières-Nations reposait justement sur «la revalorisation de la culture autochtone». Car à son arrivée à Montréal en 1989, elle avait bien remarqué qu’on n’en trouvait pas beaucoup de traces dans cette ville.

Naissance du jardin des Premières-Nations

Curieusement, ce lieu consacré à la culture autochtone est venu bien tard au Jardin botanique. Quand on lui demande pourquoi, Mme Paré explique: le frère Marie-Victorin (1885-1944), fondateur du Jardin botanique, et Henry Teuscher (1891-1962), son architecte paysagiste, voulaient un jardin amérindien depuis le début (un jardin de plantes médicinales «indiennes»). Cela faisait partie des plans. Et il y a bien eu quelques tentatives, mais aucune n’a duré.

C’est lorsque Pierre Bourque était maire de Montréal en 2001 que le projet fut finalement accepté. On se souviendra que M. Bourque avait dirigé avec passion le Jardin botanique avant d’être maire (le jardin de Chine fut son plus grand projet).

Et puis la volonté politique municipale, souligne Mme Paré, était peut-être appuyée par le 300e anniversaire (1701-2001) de la Grande Paix de Montréal, un important traité signé entre les nations amérindiennes et les Français, que l’on se proposait de célébrer.

La planification du projet avait débuté en 1999, avec la participation d’un comité autochtone et d’un comité scientifique. L’organisme Tourisme Montréal contribua au financement de ce jardin avec la Ville. Mais on n’a bénéficié d’aucune subvention fédérale.

Insécurité identitaire

Peut-être parce que les Québécois sont eux-mêmes en quête d’identité, ils ont longtemps semblé moins ouverts à la culture autochtone que le reste du Canada, comme si celle-ci se trouvait pour eux «dans un angle mort», nous dit Mme Paré. On trouve, par exemple, de l’art amérindien à l’aéroport de Vancouver, mais pas à celui de Montréal.

Le Québec s’est ouvert à l’apport des immigrants et à leur influence, mais pas assez aux Autochtones. Ainsi, on a eu un Jardin japonais, puis un Jardin chinois avant d’en avoir un consacré aux Premières Nations.

On note quand même, récemment, un intérêt plus grand des auteurs québécois pour cette culture et l’émergence d’une littérature autochtone chez nous. Il faut que ce rayonnement se poursuive.

«Si les Québécois reconnaissaient la part amérindienne qui est en eux et dans leur culture, ils comprendraient mieux les Autochtones», nous dit Mme Paré. «Les premiers arrivants européens ont survécu grâce à l’assistance des Amérindiens, qui leur ont appris à s’adapter à un nouveau climat. Si l’on voulait dresser l’inventaire de tous nos emprunts à leur culture, la liste serait longue.»

Protéger la Terre Mère

Nous pouvons encore beaucoup apprendre des valeurs autochtones. Des valeurs communautaires basées sur l’écoute et le respect de l’autre. Mais aussi des conceptions écologiques, à l’opposé de la surexploitation commerciale de la pêche, des forêts et des mines, qui a déjà fait tant de dommages au pays.

«Le message de protéger la Terre Mère est naturellement toujours au centre de notre action», nous dit Mme Paré. «Les communautés du Nord ont beaucoup souffert de la pollution par les mines et de l’oppression des grandes entreprises. On pense aussi au cercle vicieux de la surexploitation des forêts. Bravo à Richard Desjardins pour ses deux films [en collaboration avec Robert Monderie], L’erreur boréale (1999), qui dénonce les coupes à blanc et Le peuple invisible (2007), sur les Algonquins et le pillage de leurs ressources naturelles. Il est un véritable allié des Autochtones et l’on se doit de souligner son travail.»

Un lieu de guérison

L’aspect spirituel est important dans la culture autochtone et, par conséquent, il l’est aussi pour ce jardin. Dans le cadre de l’animation, Mme Paré s’assure de la collaboration de personnes qualifiées dans ce domaine, et elle accueille des aînés, des personnes-ressources qui peuvent procéder aux cérémonies traditionnelles.

De plus, le sacré et l’art sont intimement liés: «L’art est sacré pour moi. C’est une activité qui vient de l’intérieur, une recherche d’absolu, un travail sur soi, une façon d’avancer dans nos valeurs.»

Apprendre à s’exprimer

Au départ, beaucoup de jeunes Autochtones éprouvent des difficultés à s’exprimer. Parfois, ils ne maîtrisent pas suffisamment ni le français, ni leur langue maternelle. Puis ils se sentent déracinés en ville, loin des valeurs communautaires de leur réserve.

Des organisations les aident à s’exprimer, par exemple: «Ondinnok», une compagnie de théâtre amérindien fondé à Montréal en 1985 ou «Wapikoni Mobile», initiée par la cinéaste Manon Barbeau, fille du peintre Marcel Barbeau (signataire du Refus global). Le Wapikoni offre des studios mobiles de vidéo et d’enregistrement qui parcourent les réserves et donnent l’occasion aux jeunes de faire l’expérience du cinéma et de la musique.

«Il est urgent de valoriser les jeunes des réserves et leurs talents. Car ces peuples ont dû affronter d’énormes difficultés d’adaptation. Il y a eu une véritable cassure et un rejet de part et d’autre», nous dit Mme Paré. «D’autre part, ce qui est bien avec le jardin des Premières-Nations, c’est qu’il est permanent, alors que l’avenir de beaucoup de projets n’est pas toujours assuré.»

Valoriser sa culture

«Avec nous, et à travers leur formation et leur travail, les jeunes apprennent à se valoriser et à valoriser leur culture. Dans leur travail, on leur demande de partir de leur histoire, de leur passé, mais aussi de leur présent. Dans tout ce que nous faisons, nous souhaitons mettre en valeur les artistes et les artisans actuels, ceux d’aujourd’hui, et la beauté de leurs œuvres.»

Jeunes animateurs

En ce moment, la plupart des jeunes animateurs sont des Innus. Mais presque toutes les onze nations autochtones du Québec ont été représentées au cours des années.

Les jeunes sont heureux de pouvoir échanger entre eux et de nouer des amitiés. Le Jardin offre un «support solide pour intégrer une vie saine et protégée au cœur de la ville. Sinon, c’est difficile pour eux», nous dit Mme Paré. Le problème, c’est qu’il s’agit d’un emploi saisonnier, de mai à octobre. Et avec les règles de plus en plus sévères de l’assurance-emploi, ce travail peut devenir plus précaire.

«J’essaie d’être à leur écoute. Je leur demande de partir de leur propre culture, de leurs valeurs pour entrer en contact avec le public. Et ils prennent tout le temps nécessaire pour écouter et parler avec les visiteurs. Car il y a beaucoup de stéréotypes et de clichés à déconstruire, et il s’agit de travailler sur le changement des mentalités.»

Groupes scolaires

«Beaucoup de groupes scolaires visitent le jardin, parce que l’histoire autochtone est maintenant devenue obligatoire au deuxième cycle du primaire. Mais ce serait mieux si elle l’était déjà au premier. Car il s’agit de désamorcer les fausses perceptions dès le plus jeune âge, autant que possible. Et ainsi, le travail des jeunes animateurs se fait beaucoup au niveau de la tradition orale.

Mais ce n’est pas facile de recruter des jeunes pour travailler au jardin. Parce qu’ils doivent quitter leur communauté et leur famille. C’est la même chose, d’ailleurs, pour les jardins de la Chine et du Japon», nous dit Mme Paré.

Les Premières Nations en France

En 2010, le Jardin botanique de Montréal a été invité à établir un jardin amérindien en France. Sylvie Paré fut chargée de ce projet que l’on nomma «Ohtehra» (ce qui signifie «racines» en langue wendat). Ce lieu se trouve dans les «Jardins fruitiers» de Laquenexy, une petite ville près de Metz, en Moselle.

On y découvre les cultures amérindiennes du maïs, des haricots et des courges (les Trois Sœurs), ainsi que du tabac et des plantes médicinales. Les animateurs du jardin des Premières-Nations y travaillent depuis 2010, et ils contribuent à donner aux Français une image plus juste et actuelle des Amérindiens, loin des stéréotypes habituels.

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Programmation du Jardin des Premières-Nations

L’animation à l’intérieur du Jardin des Premières-Nations commence le 22 juin, (le lendemain de la «Journée nationale des Autochtones» au Canada) et se termine le 3 novembre.

L’animation comprend des expositions, des ateliers et des rencontres, en plus des conversations entre les animateurs et les visiteurs.

Rappelons que juin est aussi le «Mois national de l’histoire autochtone» (Canada). Tandis que le 9 août correspond à la «Journée internationale des peuples autochtones», telle qu’établie par l’Assemblée générale des Nations unies en 1995.

(Pour une programmation plus détaillée du jardin des Premières-Nations.)

Regrouper les forces

Mme Paré participe au «Réseau pour la stratégie urbaine de la communauté autochtone à Montréal» dont le but est d’améliorer la qualité de vie des Autochtones en milieu urbain. Ce réseau regroupe plusieurs organismes et leur donne une plus grande influence, en regroupant les forces.

Son action au cœur de ce réseau, à un niveau artistique et culturel, lui a permis de développer un fonds pour les arts et la littérature autochtones, en collaboration avec le ministère de la Culture du Québec.

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Le Refus global, un cri de liberté

Peintre du Québec

Vous connaissez le Refus Global?

Il s’agit d’un manifeste de protestation signé par 16 artistes québécois qui rêvent de transformer leur société. De la rendre plus sensible aux beautés qui sont la substance même de notre âme. Pour y arriver, ils posèrent un acte de liberté.

Luc Dupont   Dossier Culture

Extrait du Refus Global

Un nouvel espoir collectif naîtra

Les forces de la société nous reprochent nos excès comme une insulte à leur mollesse à leur bon goût.

Elles nous soupçonnent de n’être que des révoltés.

…nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer:

Fini l’assassinat massif du présent et du futur

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes

Faites de nous ce qu’il vous plaira, mais vous devez nous entendre.

refus_global cri liberté paul emile borduasCes mots écrits avec fougue et avec colère, mais si pleins d’idéal et d’espérance, sont tirés d’un texte intitulé Refus Global. Qu’est-ce que le Refus Global? Un grand texte de protestation, de dénonciation; c’est un «manifeste» comme dans le mot manifes…tation.

Il a été écrit en 1948 par Paul-Émile Borduas (1905-1960), un peintre québécois. Il est aussi le fruit de la réflexion de 15 artistes, très jeunes, huit gars et sept filles, dont la moyenne d’âge ne dépassait pas 26 ans. Un photographe, deux écrivains, six peintres, deux comédiennes, une décoratrice, trois danseuses et chorégraphes.

Un certain nombre d’entre eux étaient déjà des élèves de Paul-Émile Borduas, professeur de dessin à l’École du meuble de Montréal; d’autres, des amis de ces élèves à l’École des Beaux-arts.

Le Refus Global: un oui… en forme de non!

Au début des années 1960, l’écrivain Pierre Vadeboncœur (1920-2010) décrivit en quelques mots ce que fut le Refus Global: «Ce fut un énorme «oui», qui prit l’enveloppe d’un «non».

Le «non» signifiait «refus» de toutes ces vieilleries, ces arriérations, ces limitations à la parole et à l’initiative, qui empêchaient le Québec d’alors de se développer comme un peuple normal dans la Modernité du monde. On interdisait par exemple aux artistes de peindre des nus, de danser, de lire certains livres, bref on manifestait au Québec une pudibonderie excessive… Pourquoi? Par crainte, disait-on, que les jeunes «perdent leur âme».

Et pourquoi parlait-il d’un «non» en forme de «oui»? Parce que derrière le «non», se déployait un «oui» tout aussi entier, une «acceptation globale». Acceptation de quoi? D’une nouvelle ligne de pensée pour le Québec: c’est-à-dire un énorme «oui» à la jeunesse, «oui» à l’art, «oui» à l’innovation, «oui» au courage d’être, «oui» au renouvellement du monde.

Pierre Vadeboncœur est le premier à avoir vu cela. Il faisait partie de ces écrivains, déjà actifs au milieu du 20e siècle, qui, par leur articulation d’une pensée de liberté, préparèrent les Québécois à leur Révolution tranquille.

Paul Borduas, l’artiste révolutionnaire

Mais qui était Paul-Émile Borduas? Cet homme fut le premier artiste réellement révolutionnaire qu’ait produit le Québec du 20e siècle.

Né à Saint-Hilaire en 1905, le jeune Borduas avait développé son art au contact du grand Ozias Leduc (1864-1955), un peintre en art sacré qui mettait son talent dans la décoration intérieure des églises du Québec.

Le hasard amena ensuite Borduas à enseigner à des enfants du niveau primaire, où il sut cerner, chez ses jeunes élèves, un trait capital: la grande spontanéité. «Les jeunes, c’est connu, ont besoin d’une extériorisation abondante, sans entrave», disait-il. De là, il extrapola la règle suivante: il faut laisser libre l’instinct de création des individus.

Dans un Québec qui se méfiait alors comme du diable de l’instinct, l’associant immédiatement aux débordements sexuels, cet acte de liberté avait quelque chose de provocateur.

Au début des années 1940, Borduas déménage dans une autre institution, l’École du meuble, et enseigne à des élèves plus vieux (de niveau cégep, dirait-on aujourd’hui). Il y est responsable du cours de dessin technique, mais son enseignement va infiniment plus loin, sort des sentiers battus, au grand dam de la direction de l’École… «Il y prône l’abandon des exercices mécaniques, des imitations et des singeries, et la valorisation de l’expression personnelle.» (F.M. Gagnon)

À ce moment-là de sa vie, l’artiste Borduas traverse une crise… de création. La peinture figurative, naturaliste, ne lui convient plus. Encore moins celle de l’art sacré. Il cherche à en sortir, à s’émanciper vers l’abstraction, un genre pictural que rejettent avec véhémence les principales écoles d’art du Québec. Or, ce sont ses jeunes élèves qui aideront «le professeur Borduas à devenir l’artiste Borduas.» (R. Viau)

Dans l’atelier de Paul Borduas

Bchevalet toile canevas peinture peintreorduas avait pris l’habitude de les recevoir chaque mardi soir à son atelier de la rue Mentana, près du Parc Lafontaine à Montréal. Les peintres y apportaient leurs œuvres, leurs dessins, et lui les étalait sur le plancher pour que tout le monde puisse en discuter librement.

Borduas, comme Léonard de Vinci (1452-1519), croyait aux intuitions profondes qui habitent les artistes. Il rappelait parfois ce que le peintre de La Joconde avait dit, un jour, à un de ses élèves qui lui demandait quel sujet il pouvait peindre:

Va près d’un vieux mur de pierre. Regarde-le longtemps ; petit à petit, tu y verras se dessiner des êtres et des choses. Tu découvriras ainsi un sujet de tableau bien à toi.

Ce professeur-artiste était particulièrement sensible à un mouvement littéraire venu d’Europe, le Surréalisme, dirigé par le poète André Breton (1896-1966), mouvement qui avait aussi commencé par un manifeste intitulé celui-là Rupture inaugurale. Breton, qu’on a surnommé le «pape du surréalisme», encourageait une forme d’écriture spontanée, voire automatique, une technique propre à favoriser l’expression de la partie inconsciente en nous.

Borduas s’était mis en tête d’appliquer les éléments de cette technique littéraire à la peinture. Ses élèves et lui ne le savaient pas encore, mais cette voie créative, dans laquelle tout le groupe avait décidé de s’engager, était rien moins qu’une révolution, non seulement au Québec mais dans l’histoire mondiale de la peinture au 20e siècle.

Le manifeste du Refus Global

Comme tous les artistes, Borduas et ses disciples cherchaient à capter les courants profonds de leur époque… Or au Québec, en 1948, trois ans seulement après la Deuxième Guerre mondiale, le courant profond et principal qui dominait tous les autres, c’était un désir tous azimuts d’émancipation, de liberté. Et pas seulement dans l’art…

Comment vivre dans une société «fermée», si peu ouverte au risque, à l’invention, étouffant dans l’œuf les désirs de sa population? Comment grandir dans une société québécoise, très religieuse, trop religieuse, «plus catholique que l’pape!», disait-on? Car de cela aussi, les jeunes artistes, le mardi soir, dans l’atelier de Borduas, parlaient aussi.

Beaucoup choisissaient à l’époque de créer des revues (La Relève et Cité Libre apparurent dans ces années-là) pour diffuser «les idées qui dérangent»… Mais le Groupe des Automatistes, car c’est ainsi que furent appelés Borduas et ses amis artistes, opta pour la création d’un texte «coup-de-poing», un grand texte de protestation, un «manifeste» comme on disait alors, un magistral et retentissant «refus global»!

Ils y dénoncèrent cet «empêchement de vivre» jugé anormal et malsain. Ils y proposèrent des pistes de solution qui constituaient, en revanche, une espèce d’«acceptation» globale à de nouvelles formes de vie…
Un grand cri : «Ouiiiiiiiiiiiiiiiiiii!!!» à toutes les aventures sensibles, susceptibles de germer dans des cœurs humains et libres!

Semeurs de liberté

Cela dit, en juillet et en août 1948, au moment où il applique une dernière correction à ce texte hyper explosif, Borduas ne va pas jusqu’à penser qu’il sera mis à la porte de son école, et qu’il perdra son poste de professeur.

Pourtant, c’est ce qui lui arrivera! Et dans la foulée, beaucoup des jeunes signataires du Manifeste (Jean-Paul Riopelle, Thérèse Renaud, Fernand Leduc et d’autres) pour échapper à ce Québec intolérant qui leur rendait la vie impossible, partiront s’établir en Europe afin d’y poursuivre leur carrière.

Pour le professeur déchu qui dût aussi s’exiler du Québec pour peindre, les années qui suivent seront parmi les plus difficiles de sa vie. En fait, c’est le début de la fin… Après un séjour à New York, où il continuera fiévreusement son travail, et après son établissement à Paris, rue Rousselet, il mourra subitement dans son atelier, le 22 février 1960.

Paul-Émile Borduas disparaîtra sans bien sûr savoir qu’il est sur le point, par un extraordinaire retournement des choses, de passer à l’histoire du Québec. Et pas du tout comme un fauteur de troubles, mais bien plutôt comme un peintre de première grandeur, comme un véritable avant-gardiste de la Modernité québécoise.

Et les jeunes artistes qui se réunissaient autour de lui, et qui signèrent courageusement le document, que devinrent-ils? La plupart, sinon la totalité, continuèrent avec grands succès leur œuvre artistique personnelle.

Quinze ans après sa mort, le grand professeur de l’UQAM, André-G. Bourassa (1936-2011), exhumera des papiers de Borduas cette phrase que le peintre de Saint-Hilaire avait écrite à quelqu’un ou peut-être ce quelqu’un était-il… lui-même:

Ce texte engagera ma vie entière, sans échappatoire possible.

L’écrivain Pierre Vadeboncœur dira encore à propos de Borduas et de son texte:

Or voici qu’un homme nous a proposé l’illimité et en a réalisé un chef-d’œuvre. Il s’est avancé jusqu’au bout de sa pensée. Il a délié en nous la liberté. Et il est mort après avoir tout dit.

Claude Gauvreau, son ami, aura cette pensée :

Les semeurs de liberté ne regrettent rien.

Les 16 signataires du Refus Global

PAUL-ÉMILE BORDUAS, peintre (1905-1960)
BRUNO CORMIER, poète et psychanalyste (1919-1991)
CLAUDE GAUVREAU, écrivain (1925-1971)
PIERRE GAUVREAU, peintre et réalisateur (1922-2011)
MURIEL GUILBAULT, comédienne (1922-1952)
MARCELLE FERRON, peintre (1924-2001)
THÉRÈSE LEDUC, écrivaine (1927-2005)
JEAN-PAUL MOUSSEAU, peintre (1927-1991)
MAURICE PERRON, photographe (1924-1999)
JEAN-PAUL RIOPELLE, peintre (1923-2002)
MADELEINE ARBOUR, designer d’intérieur, artiste multidisciplinaire (1923-    )
MARCEL BARBEAU, peintre (1925-     )
FERNAND LEDUC, peintre (1916-     )
LOUISE RENAUD, peintre, danseuse et éclairagiste (1922-     )
FRANÇOISE RIOPELLE, chorégraphe et danseuse (1927-     )
FRANÇOISE SULLIVAN, peintre, sculpteure et danseuse (1925-     )

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