Conséquences psychologiques de la fuite de pétrole

BP, déversement de pétrole dans le golfe du Mexique

L’impact humain de la fuite de pétrole

Les pêcheurs américains sont confrontés à la pire catastrophe écologique de leur histoire. La détresse psychologique menace de devenir le premier symptôme du déversement de pétrole sur une communauté déjà frappée par l’ouragan Katrina.

Amélie Lévesque   Dossier Environnementdeversement-petrole-bp-fuite-petrole-golfe-mexique-louisiane

La Nouvelle-Orléans porte encore les marques de l’ouragan Katrina qui l’a frappée il y a cinq ans. Si le quartier touristique n’a pas perdu son aplomb, le visiteur n’a qu’à traverser quelques rues pour découvrir des maisons abandonnées à leurs décombres, des immeubles à moitié démolis, aux portes et fenêtres barricadées.

Depuis le 20 avril, la marée noire gracieuseté BP condamne des chefs de famille au chômage et augmente le niveau de pauvreté déjà élevé des États du Sud. Les risques physiques d’un contact avec le pétrole brut sont réels, mais les conséquences psychologiques pourraient s’avérer plus dévastatrices.

Chercheurs inquiets

Gina Solomon dirige une étude pour documenter les impacts du déversement de pétrole sur la santé des pêcheurs relégués au nettoyage du sinistre. Médecin et chercheure spécialisée en médecine environnementale, le Dr Solomon a identifié les principaux dangers. La population peut être incommodée par les vapeurs nocives des produits chimiques présents dans le pétrole et les dispersants. Des médecins ont été consultés pour maux de tête, étourdissements, nausées et vomissements, douleurs à la poitrine et problèmes respiratoires. Le contact direct avec les balles de goudron ou l’eau contaminée peut avoir un effet sur la peau.

Pour limiter les dégâts, le Dr Solomon a élaboré une liste de mesures préventives comme le port de vêtements protecteurs et de masques chirurgicaux.

À plus long terme, la consommation de fruits de mer pourrait causer le cancer.  Après la réouverture des pêcheries, l’ingestion de produits toxiques par les poissons et les crustacés contaminés inquiète. La population est mal informée car les données rendues publiques par les agences américaines sont incomplètes. Le pétrole contient des substances chimiques qui affectent les hormones. Des problèmes de reproduction peuvent survenir, comme la diminution de la taille des organes sexuels, la baisse de production du sperme ou l’infertilité.

Impact émotif du déversement de pétrole

En plus des symptômes physiques, les professionnels de la santé craignent surtout les répercussions sur le moral. Selon Linda McCauley, de l’Université Emory d’Atlanta et spécialiste en santé environnementale, la marée noire représente un grave danger pour la santé mentale. «Nous prévoyons observer l’augmentation de la dépression, de l’anxiété, de la violence familiale et de l’abus d’alcool et de drogues. Bref, tout ce qui arrive quand une famille est soumise à un stress intense», explique-t-elle. Le Dr McCauley participera à une étude financée à 10 millions de dollars par BP afin d’exposer les risques à plus long terme sur la population du littoral.

Elle doute de la capacité des institutions à prendre en charge les résidants des cinq États touchés. Non seulement les ressources sont-elles limitées, mais la culture de la communauté de pêcheurs est particulière. «Ce sont des gens indépendants, qui même en temps normal ne viennent pas chercher les soins de santé nécessaires. Des travailleurs autonomes qui gèrent de petites entreprises et qui n’ont pas d’assurance», précise la spécialiste de la santé.

La tension que subit cette communauté s’ajoute à la récession et au passage de Katrina il y a cinq ans. «Leur stress est cumulatif, et les symptômes encore plus nombreux, explique le Dr McCauley. Les comportements autodestructeurs seront de plus en plus fréquents», craint-elle.

Triste palmarès pour la Louisiane

La Louisiane est le deuxième État le plus pauvre des États-Unis et compte le plus haut taux d’enfants vivant sous le seuil de la pauvreté: 38% des enfants vivent dans des foyers à faible revenu (16 000$ pour une famille de trois et 19 000$ pour quatre), contre la moyenne nationale de 17%. C’est dire que dans l’État cajun, environ 2 enfants sur 5 sont dans le besoin.

Les plus jeunes subissent aussi la catastrophe. C’est pourquoi le St-Bernard’s Project a mis sur pied des activités pour les occuper. Les enfants de pêcheurs passent leurs vacances sur les bateaux ou à jouer dans l’eau. L’été dernier, il fallait trouver une solution pour  sortir les rejetons de la maison et laisser leurs parents gérer leurs soucis.

Reconstruction humaine

L’organisme communautaire St-Bernard’s Project est né après la dévastation causée par Katrina. Les 23 000 bénévoles de l’organisme ont reconstruit plus de 300 habitations détruites par les inondations suivant l’ouragan. «La vie des gens qui retournaient dans leur maison était bouleversée. Nous avons réalisé que non seulement nous reconstruisions des maisons, mais qu’il fallait aussi le faire avec des vies», relate Joycelyn Heintz, coordonnatrice du projet.

Situé dans la paroisse de St-Bernard en Louisiane, l’organisme offre des services de santé mentale aux victimes de la marée noire et aux survivants de Katrina. L’équipe d’intervenants a choisi de cibler les femmes des pêcheurs. Joycelyn Heintz a organisé des tables de discussion avec elles. Durant les échanges, elle les invite à exprimer leurs besoins. Elle profite de l’occasion pour leur apprendre quelques techniques de gestion du stress. «Elles ne réalisaient même pas qu’elles étaient en thérapie», relate-t-elle en souriant.

Les intervenants ont également rencontré une association de pêcheurs. Les principaux intéressés étaient mal à l’aise avec l’idée de recevoir des services. Ils ont changé d’opinion lorsqu’on leur a parlé des effets du stress sur leur santé physique. Du concret. Les pêcheurs se sont quand même entendus pour dire que leurs femmes allaient venir chercher ces services. Certainement pas eux!

Plus de 300 personnes fréquentent la clinique. Chaque semaine, l’équipe rencontre 80 à 90 patients. Les services offerts sont variés: thérapie individuelle et de groupe, suivi post-traumatique. Les personnes intéressées peuvent aussi y suivre des ateliers de gestion du stress: techniques de respiration, de relaxation ou d’imagerie mentale.

De cette façon, les intervenants espèrent que les gens qu’ils rencontrent pourront à leur tour détecter les signaux de détresse chez leurs proches et les aider.

C’est la seule clinique dans les environs où il est possible de rencontrer gratuitement un psychiatre, un psychologue ou un travailleur social. Ailleurs, on doit débourser en moyenne 250$ pour une consultation, à moins d’avoir accès à un régime d’assurance.

Les services offerts au St-Bernard’s project sont vitaux pour les habitants de la Louisiane et des États voisins. On travaille à briser le tabou de la santé mentale et à acheminer l’aide à ceux qui en ont besoin.

Les Québécois à la rescousse des Américains

Plusieurs organisations recueillent des dons pour soutenir la population américaine dans cette crise, dont la Gulf Aid Acadiana parrainée par Zachary Richard. En compagnie d’une vingtaine d’artistes québécois, il a enregistré deux chansons, disponibles sur iTunes. Les profits amassés vont en totalité aux pêcheurs du golfe du Mexique.

NDLR: Pour les gens de la Louisiane et de leur secteur, de nouveaux événements viennent augmenter la tension déjà accumulée. Une pluie d’oiseaux morts s’est abattus sur l’Arkansas. Maintenant c’est la Louisiane qui est touchée par cette pluie d’oiseaux morts. Devant des citoyens qui se questionnent sur la dangerosité de cette pluie d’oiseaux morts, des gens habillés de vêtements protecteurs et de masques à gaz viennent cueillir ces oiseaux morts. Rien pour rassurer une population qui a déjà subit son lot de séismes.

Illustrations Mabi.

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Loto-Québec: ravages, impacts et conséquences

L’ouragan Katrina et Loto-Québec

Loto-Québec, la société d’État qui gère les jeux de hasard et d’argent au Québec, les appareils de loteries vidéos et les casinos peut être comparé à l’ouragan Katrina. L’économiste Pierre Péloquin nous en fait la démonstration.

Pierre Péloquin         Dossier Loto-Québec, Gambling et jeu compulsifloto_quebec__casino_jeu_compulsif_prevention_gambling

On peut établir un troublant parallèle entre les effets de l’ouragan Katrina en Louisiane et les effets des activités de Loto-Québec chez nous.

Katrina nous renseigne sur la gestion du risque par les riches et les pauvres. Les riches achètent la sécurité et paient; les pauvres achètent le risque et paient. Le lien avec Loto-Québec? La stratégie de survie. La stratégie des riches et des pauvres du Québec, face au jeu, est identique à ce qu’on a constaté chez les riches et les pauvres de la Nouvelle-Orléans face à la tempête.

Rappelons que l’ouragan tropical Katrina, de niveau 5 (le plus haut niveau), a frappé la Louisiane et les États voisins à la fin août 2005. Le phénomène naturel a fait de terribles dommages. Des digues à la Nouvelle-Orléans ont cédé, la ville inondée à 80%. Le malheur est devenu cauchemar. Mais ce n’était pas la fin du pire. La manière dont les diverses administrations ont répondu aux événements a transformé cette catastrophe météorologique en tempête culturelle et politique.

Suite au constat de faillite des institutions à cerner les besoins des gens les plus mal pris, une conviction s’est formée chez beaucoup d’Américains: les dégâts les plus graves qu’on impute à Katrina ont une origine culturelle et politique. Culturelle parce que la constatation que la société américaine ignorait ce monde d’exclus et ignorait chez celui-ci l’existence de règles de fonctionnement et de survie distinctes de celles qu’on retrouve dans le reste de la population. La révélation à la télévision de ce sous-monde a causé tout un choc chez les Américains. Depuis, les enquêtes des divers médias ont prouvé de toutes sortes de manières que le système politique (jusqu’au sommet) ignorait les réalités de ces gens et que nombre de décisions politiques du passé ont fragilisé le système.

Avant le désastre; la Louisiane et le Québec

La Louisiane aime l’eau qui la fait vivre. L’eau du Mississipi qui transporte les richesses du pays, l’eau des bayous cajuns, l’eau des marais et l’eau des marées qui amène les touristes. L’eau conditionne la vie de cette région. Avec l’eau vient le danger. La saison des tempêtes fait partie depuis toujours de l’expérience des Louisianais et la culture locale en fait foi. Au Québec, on aime Loto-Québec. Loto-Québec soutient des activités culturelles, appuie le secteur communautaire. On fait la fête au Casino. On écoute Télé-Loto en famille. Au centre commercial, il y a souvent la file au Guichet-Loto. Les gens ont besoin de leur Loto et font la file quand il le faut. Mais, avec le jeu, vient le danger. Le jeu cause des problèmes et cette réalité fait partie de l’expérience des Québécois. La culture locale en fait foi.

Dans les deux sociétés, on gère le danger, celui des tempêtes ou du jeu. Avec le temps sont apparues des mesures d’alerte, de précaution et de prévention. Dans le cas d’une forte tempête, on évacue et une grande partie de la population suit la consigne. Bien sûr, à chaque occasion, des gens décident de rester sur place et de courir le risque que le cyclone passe droit sur eux. Parfois, certaines personnes restées sur place périssent, mais les décès restent sans grandes conséquences; la population est habitée par la certitude tranquille que les mesures de précaution, de prévention et d’évacuation sont globalement pertinentes et suffisantes et que les victimes ont causé eux-mêmes leur perte, en voulant affronter la tempête.

Au Québec, les cas problématiques en rapport avec le jeu ont provoqué avec le temps des campagnes de prévention sur les dangers du jeu, la mise en place de services d’écoute, le traitement de clients à problèmes… Parfois, la mort de personnes reliée au jeu est rapportée. Mais les décès restent sans grandes conséquences. La population en général est habitée par la certitude tranquille que les mesures de précaution, de prévention et d’évacuation sont globalement pertinentes et suffisantes et que les victimes ont causé eux-mêmes leur perte, en voulant affronter leur démon du jeu…

Katrina et la prise de conscience collective de la nature de la pauvreté

Puis vient Katrina. Un peu par surprise, l’ouragan, parti de la Floride, s’élance vers la Louisiane et la Nouvelle-Orléans. L’évacuation avait été fortement recommandée à la population. Une stratégie coûteuse en essence, en hébergement, en temps (la congestion routière), en efforts (fermer et barricader la maison), en risques (la quitter pour quelques jours). Devant la réalité du risque et la gravité de la situation, la vaste majorité de la population disposant de moyens financiers et de moyens de transport opte pour une coûteuse évacuation et achète la sécurité.

Restent sur place les immobiles, les citoyens qui ne peuvent se payer aucune stratégie de précaution, de prévention ou d’évacuation. Sans argent et/ou sans moyens de transport, ils affrontent la réalité du risque et la gravité de la situation au moyen de la seule stratégie qu’ils peuvent s’offrir: espérer que la tempête se soucie de leur précaire condition. Mais l’ouragan est venu et a vaincu. Les sans-moyens sont frappés physiquement, leur environnement social et familial détruit. Leur mode de vie s’est interrompu; survivants, il ne leur reste que leur état de fragilité.

En résumé, le drame Katrina a vu les gens qui en ont les moyens, s’offrir la sécurité et attendre. Les pauvres, les gens trop âgés ou trop fragiles n’ont eu pour seule stratégie que d’affronter le danger et d’espérer.

Dans les enjeux de la survie, le jeu au Québec et le sur-place à la Nouvelle-Orléans constituent la dernière option pour les gens précarisés et les pauvres. Le jeu permet en théorie aux gagnants de s’en sortir et aux perdants de perdre tout leur argent. Le danger du jeu est de perdre son argent. Comme on l’a vu avec Katrina, devant ce danger, les «riches» vont s’offrir la sécurité et attendre; ils vont épargner, investir ou hériter mais avec le temps, dans chacun des cas, ils vont s’enrichir. Les riches, à part l’exception des hyper-endettés, ne sont pas des clients de Loto-Québec; ils ont d’autres moyens de s’enrichir.

Dans la classe des sans-moyens, aucune voie de s‘enrichir n’est disponible. On parle de gens dont la condition de vie, l’âge et la santé font en sorte qu’ils ne peuvent pas évacuer leur pauvreté, sauf par le jeu. Le jeu est la seule voie de salut pour ceux et celles qui n’ont plus le temps de gagner de l’argent, qui n’ont plus la santé, qui n’auront jamais d’héritage ou d’appui de leurs proches.

Chez ceux que la pauvreté menace, le danger de perdre au jeu ne constitue pas un frein à l’espoir de s’en sortir. Acheter un billet de loterie est rationnel chez le pauvre, pas chez le riche. Quand la survie devient fragile, la taxation apparaît comme privilège. Par conséquence, les revenus que Loto-Québec perçoit proviennent dans une grande partie de l’argent misé par les pauvres et les endettés. On est loin de la «taxe volontaire» qu’avait institué le maire Drapeau à Montréal dans les années 1970.

Loto-Québec vise les pauvres gens

Par ses taxes sur le jeu, le gouvernement taxe majoritairement l’épargne des gens pauvres. Le problème est là. Les citoyens dont c’est le seul espoir ont besoin du jeu. Ils ont grand besoin de Loto-Québec. Le jeu constitue chez certains une des seules voies pour conserver la foi en l’avenir. Les conséquences sociales à surtaxer les pauvres sont immenses. La lourde taxation sur le jeu accélère la déchéance économique des gens fragiles économiquement, surtout les retraités et les pré-retraités; des gens dont la stratégie est simplement de conserver leur mode de vie. D’autres plus malades, plus fragiles, comptent également sur des revenus hypothétiques pour corriger leur situation et adoptent le jeu comme tremplin de survie.

Et ce n’est pas tout. L’exemple de la Nouvelle-Orléans nous apprend qu’en cas de problèmes sérieux, l’existence de la métropole toute entière est mise en danger par la dégradation des infrastructures urbaines. Chez nous, les conséquences des ponctions de Loto-Québec sur la qualité de l’habitat urbain sont dévastatrices. Les sommes prélevées sous le lourd niveau de taxation inhérent au jeu vident les poches des gens pauvres et démunis et vident de leur pouvoir d’achat les quartiers où ces gens sont proportionnellement nombreux. Ils s’ensuit une chaîne de conséquences; baisse de la valeur des commerces locaux, diminution des loyers, stagnation des valeurs des immeubles et, en fin de compte, dégradation du quartier. Pour Montréal, on entrevoit surtout des pertes très importantes de revenus en taxes foncières et autres. Il serait intéressant de mesurer les pertes fiscales annuelles de la Ville par tranche de 100 millions de dollars «pompés» en taxes sur le jeu.

Katrina et la prise de conscience collective d’un retard culturel et politique

Katrina a permis à la population nord-américaine de prendre conscience des dimensions réelles de la pauvreté. Par le biais d’une catastrophe régionale, on a vu surgir un débat national, culturel et politique, qui vise à ajuster les protocoles d’interventions fédérales américaines en regard de cette conscience nouvelle.

Personnellement, je nous souhaite de profiter de cette prise de conscience de nos voisins pour améliorer nos manières et façons à l’égard des pauvres. Et tant qu’à y être, pourquoi ne pas cesser de fragiliser des gens et des quartiers où les besoins sont simplement plus grands et les moyens plus restreints?

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