Québécoise pure laine

Immigration

Entre Québec et Haïti: quelle identité?

Comme bien des immigrants de deuxième génération – c’est ainsi qu’on nomme officiellement les Québécois nés de parents immigrants – je me suis longtemps questionnée sur mon identité.

Murielle Chatelier     DOSSIERS Immigration , Culture

Élevée à cheval entre deux cultures, celle de mes parents, originaires d’Haïti, et celle de leur terre d’accueil, j’arrivais difficilement à me définir. Québécoise ou Haïtienne? À 29 ans, cette quête incessante, grandissante et profondément troublante m’a amenée à faire un long séjour dans mon pays d’origine. Six mois à la recherche de mon second moi.

Le besoin de partir pour se redécouvrir

murielle chatelier immigration haiti immigrantLes prétextes pour expliquer mon départ soudain vers la terre natale de mes parents furent nombreux. Opportunité d’emploi intéressante, besoin de changer d’environnement, envie de découvrir mes racines… La vérité, c’est que je ne savais plus où j’en étais. Dès mon adolescence, j’ai été marquée par de pénibles remises en question, au point de passer de longues heures à marcher dans les rues, avec mon lourd fardeau de questions sur le dos. Le melting pot des valeurs transmises par mes parents et celles propres à la culture québécoise m’a toujours perturbée et embrouillé l’esprit. Mais c’est lorsque j’ai intégré le marché du travail que cette quête a atteint un point culminant et est devenue intenable.

«Toi, t’es née où?» «Est-ce que tu comptes retourner dans ton pays un jour?» «Depuis combien de temps es-tu arrivée au Canada?» «Comptes-tu t’établir en banlieue comme une bonne partie des immigrants?» Voilà autant de questions auxquelles j’ai eu droit de la part de mes collègues, alors que je suis bel et bien née au Québec, à Montréal. Avant l’année 2007, je n’avais même jamais mis les pieds dans le pays de mes parents. À la longue, ces questions ont fait naître en moi un sentiment de frustration, surtout parce que j’avais toujours évolué dans la même société que mes confrères. Alors, à un moment, je me suis mise à penser que chez moi, c’était peut-être ailleurs.

Se sentir l’étrangère

Au début, quand je suis arrivée à Port-au-Prince, j’étais euphorique. Je sentais qu’on ne pouvait que m’accepter, parce qu’après tout, j’étais une des leurs. Pourtant, j’ai rapidement compris que, pour les Haïtiens, j’étais l’étrangère. Oui, même sans avoir à ouvrir la bouche, on devinait que je n’étais pas du pays. Quand je marchais dans les rues, on me dévisageait l’air de dire: «Oh! Regarde l’étrangère.» Une fois, alors que j’étais assise par terre dans un marché, au milieu des marchandises, un passant m’a montrée du doigt en disant: «C’est une diaspora (c’est ainsi qu’on appelle là-bas les Haïtiens nés à l’étranger).»

Pour survivre, je m’étais déniché un emploi de journaliste dans le plus grand quotidien de la place, Le Nouvelliste. Dans une ambiance de travail des plus décontractées, je me suis fait de nombreux amis. Même si je ne comprenais pas souvent les expressions qu’ils employaient – je maîtrise le créole, mais comme dans chaque culture, les expressions sont très «locales» – les échanges allaient bon train entre nous. Mais là encore, nos mentalités et nos préoccupations respectives étaient si diamétralement opposées que je me sentais seule dans mon coin, malgré les rires francs qui animaient nos conversations.murielle chatelier immigration haiti immigrant

Québécoise ou Haïtienne?

L’un de nos points de divergence était justement ma nationalité. Après quelques semaines passées dans la capitale, il ne faisait plus aucun doute dans ma tête que je ne pouvais pas me déclarer Haïtienne. Au contraire, j’avais plus envie de me dissocier de ce peuple que d’en faire partie. Le désordre généralisé dans lequel se trouve le pays, le manque de civisme des citoyens dans les rues, cette façon que les commerçants avaient de m’escroquer impudiquement parce qu’on supposait que j’avais plus d’argent que la moyenne, tout ça m’horripilait.

Pour mes collègues, animés d’un sentiment d’appartenance qui frise le fanatisme, c’était une trahison de dire que je me sentais plutôt Québécoise. Ils ne pouvaient pas comprendre que je ne sois pas habitée du même sentiment de fierté qu’eux, qui font partie de la première république noire à avoir acquis son indépendance. C’était en 1804. Moi, je vis en 2009. Et ça, c’était encore un point qui nous éloignait: ils vivent continuellement dans l’orgueil des gloires du passé, alors que les défis du présent m’importent plus.

Pourquoi immigrer: comprendre mes parents

D’ailleurs, c’est justement ce passé qui est à la base de la mentalité de mes parents, et c’est ce que j’ai compris lors de ce voyage. Dans mon jeune âge, ils ne faisaient qu’appliquer ce que leurs propres parents leur avaient appris. Mais ils avaient peut-être oublié que les choses avaient évolué depuis, et que mon environnement n’avait rien à voir avec le leur. C’est malheureusement le cas de beaucoup de parents immigrants.

L’un des dadas de mes parents était de m’empêcher de sortir, par exemple pour aller au parc avec ma sœur ou au cinéma avec mes amis. Selon leur façon de voir les choses, «l’extérieur» est une sorte de jungle où on peut facilement être amené à sortir du droit chemin, où les influences néfastes pullulent. Ce raisonnement qui m’emprisonnait a donné lieu à des scènes familiales orageuses. Pour moi, l’extérieur est plutôt un lieu de découvertes. Mais en Haïti, j’ai bien vu que la mentalité de mes parents prévaut encore, parce que les sorties des enfants sont très limitées, et pour les mêmes raisons que naguère…

Mais j’ai aussi fait une merveilleuse découverte à propos de mes parents. Avant d’avoir visité la campagne où ils ont grandi, je ne me suis jamais intéressée à leur émigration vers le Canada. Aujourd’hui, je réalise plus que jamais le courage qu’ils ont eu de partir de si loin uniquement pour offrir un meilleur avenir à leurs enfants. Une campagne où les commodités modernes n’existent pas, la pauvreté sévit et les espoirs se sont depuis belle lurette envolés. Mes parents se sont tenus debout, et ont franchi toutes les frontières pour atterrir à Montréal. Mon père est arrivé avec à peine 100 $ en poche, en 1972. Avec acharnement, il a travaillé pour rapatrier ma mère, en 1974. Tout ça, pour éviter à leurs enfants une vie de misère.

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Trouver son identité et comprendre ses origines

À 30 ans, je ne me demande plus qui je suis, mais bien ce que je veux être. Bien sûr, ça me fatigue et m’irrite qu’on me demande encore d’où je viens. Certes, ma relation avec mes parents n’est pas idyllique. Mais j’ai saisi le pourquoi de leur périple, et par le fait même, les raisons qui font de moi un mélange de deux cultures. Vous savez, j’aurais pu grandir en Haïti, être coincée dans ce pays. J’aurais pu ne pas pouvoir rêver comme je le fais, être condamnée à l’indigence. J’étais à deux doigts de cette vie-là.

En me faisant naître au Québec, mes parents m’ont donné toute une liberté. Après avoir passé six mois dans leur pays, je sais que le temps n’est plus au questionnement. En fait, l’unique désir que mes parents aient tenté de m’exprimer, souvent maladroitement, c’est celui de me voir profiter de ma vie au maximum et d’exploiter tous mes atouts. Ils m’ont transplantée ici pour ça, pour m’offrir cette opportunité. Alors, maman et papa, je vous le jure que j’ai compris maintenant. Et ce que je veux être, c’est ce que vous avez fait de moi: une citoyenne du monde.

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Au détour d’une entrevue

Au détour d’une entrevue

Par Estelle Gombaud

Dossier Forum Jeunesse France-Québec

L’entrevue est fixée pour 11h. Nous arrivons en retard de 10 bonnes minutes après avoir emprunté un passage étroit d’une des nombreuses rues de Tonnerre, censé raccourcir notre temps de trajet. Mais qu’importe, nous entrons. Joseph, Gabriel et moi, le sourire aux lèvres, nous asseyons sur les chaises de bureau rouges, prêts à tout raconter.

Les premières questions de Marc, journaliste pour l’Yonne Républicaine, nous donnent le ton. Il veut savoir qui nous sommes et les raisons de notre présence au Forum de la Jeunesse de Tonnerre.

Nos regards se croisent. Joseph se lance. Il nous parle de son parcours, des raisons de sa présence à Tonnerre, des attentes qu’il avait face à ce stage et qui s’avèrent être totalement différentes de ce à quoi il s’attendait. Mais tant pis, il est là pour apprendre, évoluer artistiquement et couvrir le Forum. Je vois dans ses yeux qu’il aime être là.

Un peu du Café-Graffiti à Tonnerre

C’est Gabriel qui prend le relai. Avec son plus grand sourire et une aisance impressionnante, il nous explique les raisons de sa présence. Le lien entre le Café-Graffiti, Reflet de Société, Raymond Viger, Christine et le Forum de la Jeunesse est vite compris. Ce qui est sûr c’est que sans eux, le Forum n’aurait pas pu exister.

Il raconte avec une grande simplicité que ce Forum de la Jeunesse est certes le fruit d’un échange France-Québec, mais que la présence des artistes du Café-Graffiti est importante pour les jeunes Tonnerrois. Leur but est simple: laisser une trace pour donner à cette jeunesse Tonnerroise l’envie d’aller plus loin, de continuer à faire vivre l’art du graff, du break-dance ou de toute autre forme d’expression qui pourrait susciter son intérêt. Cela bien au-delà des deux semaines du Forum.

Mon Québec en France

Puis c’est mon tour de prendre la parole. Le contexte d’entrevue me pousse à me dévoiler. Je veux que ce Forum soit une réussite. Ce que j’apprends grâce à lui est professionnellement, mais aussi humainement enrichissant.

J’explique que je suis là pour un stage, que ce stage sort de l’ordinaire et que si mes compagnons d’école me voyaient, ils lâcheraient les photocopies et les tasses de cafés chauds, désertant leur siège de bureau pour venir me rejoindre.

Je ne sais pas si je dois continuer mais je continue. Je dois leur dire que je suis heureuse d’être là. Que je prends du plaisir à partager chaque minute de ma vie avec les 11 québécois qui m’entourent. Que finalement, cette cohabitation est intense. J’aime ce que je vis. Tous ces échanges et cette dynamique québécoise font de mon stage un évènement hors du commun. Vivant 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 avec des personnes initialement inconnues rend cette expérience forte et magique. Chacun des 11 participants québécois est une personne à part, avec sa vie, ses idées, ses forces et ses faiblesses. J’aime ce groupe. Je le trouve beau. Chacun d’entre eux est et sera pour moi une belle rencontre.

Ce petit avant-goût du Québec me donne envie de partir dès maintenant pour Montréal. Mais ce qui nous attend pour le Forum est tellement fort que Montréal attendra.

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