Une communauté et une école ouvertes sur le monde

Le port du voile n’est plus obligatoire à l’École des apprenants

Dix ans ont passé depuis l’article de Lisa Melia (voir plus bas), mais l’école Dar Al Iman se trouve toujours au cœur des préoccupations des Québécois, alors que le gouvernement de François Legault se propose de passer une loi qui, entre autres, interdirait aux enseignants et aux enseignantes de porter des signes religieux ostentatoires dans le cadre de l’exercice de leurs fonctions.

Un texte de Gabrielle Brassard-Lecours – Dossier Immigration

Une décennie après sa première entrevue, le directeur de l’école, Lazhar Aissaoui, a de nouveau accepté d’ouvrir les portes de son établissement à un représentant de Reflet de société.

L’école Dar Al Iman a évolué pour le mieux depuis 2009, annonce fièrement M. Aissaoui. Elle est membre de la Fédération des établissements d’enseignement privés, un large regroupement d’établissements d’éducation préscolaire, primaire et secondaire privés. Cette adhésion lui permet de se comparer avec d’autres écoles, d’établir des liens enrichissants et de s’inspirer des meilleures pratiques du réseau scolaire québécois.

En mai 2014, l’école a été acceptée par l’Organisation du baccalauréat international comme école candidate à une reconnaissance officielle et a donc été autorisée à implanter le Programme primaire de cette organisation en juin 2017.

Dès cette acceptation, l’école a adhéré à la SÉBIQ (Société des Écoles du monde de BI du Québec et de la francophonie). «Cette adhésion témoigne de notre engagement envers une éducation internationale stimulante et de qualité qui développe une ouverture d’esprit que nous considérons comme importante pour nos élèves», déclare M. Aissaoui.

Le vent dans les voiles

Autre changement important, le port du voile n’est plus obligatoire pour les élèves ou pour le personnel. D’abord présenté comme élément de l’uniforme, ce qui lui aurait enlevé toute connotation religieuse, le foulard n’est plus obligatoire depuis 2010. «Il y avait confusion entre l’uniforme et l’allégeance religieuse. Ce qui a fini par être jugé comme un problème éthique», admet le directeur.

En effet, lors de sa visite, Reflet de société a pu constater qu’au moins la moitié des petites filles ne portaient pas le voile, et non pas plus de deux des enseignantes à qui nous avons parlé. Lui-même père de deux filles, M. Aissaoui avoue candidement que l’une porte le voile et l’autre non. Comme quoi ce symbole religieux semble faire l’objet d’un débat au sein même de la communauté musulmane.

Toujours dans cette optique d’ouverture au monde, l’école accepte maintenant des élèves et des employés, enseignants ou non, qui ne sont pas musulmans. Si les élèves non-musulmans n’ont pas encore répondu à cette invitation, certains des employés ne pratiquent pas l’islam.

Comment tu t’appelles?

Mais ce qui a causé le plus de débats au sein de la communauté a été le changement de nom. Lors de sa fondation en 2000, l’école a adopté un nom arabe : Dar Al Iman. Après de longues discussions, plus animées que celle qui ont entouré l’abandon du voile comme élément de l’uniforme, l’école a décidé franciser son nom et de devenir l’École internationale des Apprenants, comme on peut clairement le voir sur sa devanture.

Selon M. Aissaoui, ce changement est un symbole de l’ouverture à la fois de l’école et de la communauté à sa société d’accueil : « Je crois que les transformations de l’école sont représentatives de l’ouverture et de l’affirmation de la communauté musulmane au Québec. Nous vivons dans un pays, nous sommes une composante positive de ce pays. »

Toujours selon M. Aissaoui, il existe neuf écoles primaires et secondaires musulmanes au Québec, presque toutes basées dans la région montréalaise, sauf une dans la capitale. La demande pour ce genre d’institution n’est pas négligeable. Celle que nous avons visitée reçoit cent cinquante demandes d’admission par année, alors qu’il n’y a que soixante places. Un test de classement permet d’effectuer la sélection. En tout, l’école accueille trois cent cinquante-six élèves.

Musulman et Québécois

La communauté musulmane étant souvent au cœur de l’actualité médiatique ou politique, il est rassurant de savoir qu’à titre de musulman pratiquant, Lazhar Aissaoui ne se sent pas ostracisé. La tragédie de la mosquée de Québec a, bien évidemment, été un coup dur pour lui et son école, d’autant plus qu’il connaissait certaines des victimes.

Il compare cet événement à celui qui a eu lieu au cégep Dawson, il y a quelques années : « Ce n’est pas la société au complet qui vise la communauté musulmane parce que cet individu a visé la communauté musulmane. »

Son visage devient soucieux : « Ce sont des petits, ici, à l’école. Ça parlait beaucoup. Il fallait les calmer, leur dire qu’un gars ne les attend pas au bout de la rue pour leur tirer dessus. Il ne fallait surtout pas être alarmiste. Ce n’est pas le rôle d’une personne responsable. »

On peut s’imaginer que les jours et les semaines qui ont suivi ont été très difficiles pour eux. Respect.

Coalition Avenir Québe 

Malgré tout, benoît, le directeur d’école sourit lorsqu’on lui parle du projet de loi de la CAQ qui interdirait aux enseignantes de porter le voile au travail. « La réponse très facile dit que les écoles privées ne sont pas touchées par le projet de loi. »

Il développe son point de vue : « Lorsqu’on est un gouvernement, tous nos citoyens deviennent notre responsabilité. Et l’harmonie sociale devient aussi notre responsabilité. En tant qu’intellectuel, je ne crois pas que ce projet de loi réponde à un problème réel. »

Il insiste : « C’est une solution à un problème qui n’existe pas. De plus, je ne partage pas l’idée que les enseignants sont en position d’autorité. Je ne vois pas comment un symbole religieux influence la décision d’un fonctionnaire quand il sert un citoyen ou qu’il répond aux obligations de son travail. »

Et il conclut : « Restreindre ou abimer une liberté de base des citoyens n’est pas une bonne idée. »

Un débat respectueux

Évidemment, le point de vue du directeur de l’École internationale des Apprenants n’est pas partagé par tous. Présidente du Mouvement Laïque Québécois (MLQ), Lucie Jobin appuierait un projet de loi qui interdirait le port de signe religieux par les professeurs et les éducatrices. « Ça marque les enfants, surtout ceux qui ont moins de cinq ans », explique-t-elle, insistant sur l’importance de la liberté de conscience des enfants.

Ainsi, le voile, même porté par une femme neurochirurgienne qui affirmerait le faire de sa propre volonté, serait un symbole du fait que la femme doit se cacher devant l’homme, ce qui s’oppose aux valeurs – égalité des sexes – adoptées par une majorité de Québécois et de Québécoises.

« Je partage l’opinion de la ministre de la Condition féminine, Isabelle Charest, comme quoi le voile symbolise l’oppression des femmes », a dit Mme Jobin.

Enfin, le MLQ s’oppose au financement public des écoles privées, surtout des écoles confessionnelles.

En complément à RDS+ 

Voici l’article original auquel fait référence celui que vous venez de lire 

Écoles musulmanes à Montréal

Article publié en 2009 dans Reflet de Société Vol. 18 n° 1

Par Lisa Melia

À Montréal et en province, les écoles privées musulmanes essaiment et connaissent un succès grandissant, augmentant chaque année le nombre de leurs inscrits. Affirmant donner un enseignement équilibré entre les valeurs de la société québécoise et celles du Coran, ces établissements ne font pourtant pas l’unanimité et certains leur reprochent de privilégier les valeurs religieuses aux valeurs laïques.

Dans le hall de l’école primaire, entre la photocopieuse et les drapeaux canadien et québécois trône une réplique de la Grande Mosquée de Jérusalem. Une jeune fille passe en gloussant. Elle porte le voile, un corset, des talons hauts et du maquillage. Il faut dire qu’aujourd’hui est un grand jour, les élèves de l’école privée musulmane Dar Al Iman vont obtenir leur diplôme et passer au secondaire. Lahzar Aissaoui, le directeur, veille sur tout le monde alors que les préparations de la cérémonie vont bon train. « La différence avec une école classique, explique-t-il, c’est qu’en plus de l’enseignement exigé par le programme du ministère de l’Éducation, nous donnons des cours de langue arabe et de morale musulmane. » C’est-à-dire les principes et valeurs de l’islam, lesquels, affirme-t-il, sont parfaitement compatibles avec ceux du Québec et du Canada.

Selon son directeur, l’objectif de l’école est de donner une éducation musulmane tout en assurant l’intégration des élèves dans la société québécoise. Cette double identité est partout, jusque dans la cérémonie de remise des diplômes : après la récitation de versets du Coran, les finissants entament sans transition l’Ô Canada et Gens du pays. Parmi les enfants comme les parents, l’arabe côtoie le français à armes égales, les conversations mêlant allègrement les deux langues. Pendant la cérémonie, une vidéo des élèves est diffusée. Chacun y parle de son expérience à l’école. Nés au Québec, au Pakistan ou au Maghreb, ils reviennent un à un sur les cours qu’ils ont aimés, les amis qu’ils se sont faits et les projets qu’ils échafaudent. « C’était amusant d’aller à l’école avec mes copains », lance l’un d’eux.

Pour autant, l’école ne se définit pas comme confessionnelle, car elle n’impose pas de pratique religieuse comme la prière, pas plus qu’être de religion musulmane ne constitue une condition sine qua non pour y entrer. Lahzar Aissaoui décrit plutôt l’établissement comme « communautaire, car il répond à la volonté des parents de transmettre leur culture d’origine à leurs enfants. »

Le directeur rappelle cependant que même les élèves non-musulmans doivent suivre les cours d’arabe et de morale musulmane, car ils font partie du projet éducatif. « Nous avons eu des élèves et des enseignants d’autres religions, et nous en aurons encore », soutient-il.

Subventions et critiques

Aissaoui assure que la société québécoise reçoit bien le concept d’école musulmane. Il dit être soutenu par la Ville de Montréal et subventionné par le gouvernement provincial. Pourtant, le consensus est loin d’être acquis et certaines personnalités publiques posent la question de la pertinence de ces écoles. Marie-Michelle Poisson, présidente du Mouvement laïque québécois, admet avoir rarement entendu des plaintes mettant en cause des établissements musulmans. Mais elle souligne que, dans un cadre laïque, l’État ne doit soutenir aucun culte. Le fait que le financement de l’école provienne des deniers publics lui pose un premier problème. « Il faut aussi faire attention à l’effet de ghetto que peuvent avoir les établissements confessionnels. L’école ne doit pas encourager un repli identitaire. » Enfin, l’État ne supervise pas adéquatement le suivi du programme officiel, selon elle.

Lahzar Aissaoui dément ces accusations et assure que « l’école ne favorise aucune religion plus qu’une autre. Les gens sont libres de leurs convictions, l’école n’est pas là pour faire du prosélytisme ».

Toutes les jeunes filles portaient le voile lors de la cérémonie de remise des diplômes, mais le directeur se défend de l’imposer. Il précise cependant que le foulard fait partie intégrante de l’habit de la femme musulmane.

L’école se nomme Dar Al Iman, ce qui signifie « Maison de la foi. » Un toit sous lequel religion et enseignement ne peuvent coexister selon de nombreux laïcs. Le personnel enseignant s’attache tout de même à relever ce défi.

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