Survivre aux pensionnats autochtones

Entretien avec Alice Jerome

La douleur moteur de changement

Alice Jerome est algonquine. Elle a passé huit ans dans le pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery (en Abitibi), un épisode qui a fortement marqué sa vie. Alors que beaucoup tentent d’oublier, Alice parle beaucoup et sublime ses souffrances grâce à l’art et à l’entraide.

Flora LASSALLE, Dossier Autochtones

Le pensionnat a été un passage marquant de ma vie. Après l’avoir vécu, j’ai eu à choisir s’il se devait d’être destructif ou productif. J’ai choisi la deuxième option, même si elle impliquait des moments difficiles.

Vie au pensionnat

pensionnat_indien_autochtone residence amerindien ecole federalePendant huit ans, Alice a passé dix mois par an dans un pensionnat autochtone, de septembre à juin. «Quand le mois d’août arrivait, j’y repensais déjà avec horreur». Durant cette période, elle ne rentre pas chez elle et ne voit pas ses parents: «Une séparation fait toujours mal. Quand t’es jeune, tu ne le comprends pas vraiment, mais pour mes parents, ce fut très difficile. Nous étions trois enfants et les pensionnats ont détruit ma famille alors que nous n’avions aucun problème.»

Dans les pensionnats, les religieux n’ont qu’un seul mot d’ordre, celui de «tuer l’Indien qui réside dans chaque enfant». Tout est mis en place pour dénigrer leur culture et leurs traditions. Alice en témoigne: «Rien ne nous était expliqué, on devait faire les choses, sinon on était punis. Tout était fait par la force, nous vivions toujours dans l’angoisse de la punition. Régulièrement, on nous coupait les cheveux, tout le monde avait la même coiffure. Même à ce moment-là, les religieux ne faisaient preuve d’aucune douceur. On aurait dit qu’ils faisaient exprès de nous faire mal.»

pensionnat autochtone indien amérindien résidence«Les choses du quotidien, comme se brosser les dents, je n’ai jamais eu de plaisir à les faire parce que les religieux vérifiaient toujours si on l’avait fait comme il faut. On n’était jamais sûr de nous. Et puis rien n’était à notre portée, car on ne nous faisait pas confiance. Tout ce dont on avait besoin était enfermé dans des placards auxquels nous n’avions pas accès.» Alice reste pensive un moment: «Je me demande si j’avais une brosse à cheveux… non, je crois que je n’en avais pas. Une petite fille qui n’a même pas sa propre brosse à cheveux… C’est dire à quel point on manquait d’intimité!»

Dans ces écoles, les enfants n’ont pas le droit de se forger d’attaches. «J’ai été séparée de mon frère et de ma sœur, les religieux s’assuraient que nous n’avions aucun lien avec personne. On séparait les familles, les garçons des filles et les enfants d’âges différents. Ils faisaient tout pour casser les liens affectifs et familiaux. Ils ont bien réussi. Je n’ai plus de contact avec mon frère.» Les parents d’Alice vivent alors à une vingtaine de kilomètres du pensionnat dans la ville d’Amos, mais jamais ils ne viennent leur rendre visite. Alice le comprend, car selon elle, les religieux étaient très hypocrites. Accueillants lorsque les parents étaient là, ils écoutaient toutes les conversations et redevenaient violents à la seconde où la famille passait la porte pour partir.

pensionnat autochtone indiens amérindien résidenceAu fil des jours, ces pensionnats apprennent aux enfants à dénigrer leur identité. On dénigre leur culture en leur imposant les aspects les plus pompeux de la culture occidentale. On prie à genoux chaque jour, mais l’amour, l’art et la spiritualité sont prohibés. Les enfants n’ont même pas le droit de dessiner. «On éteint la créativité, car elle permet de trouver des solutions. Ils nous voulaient sans ressource, tristes et dépendants. Si j’ai plein de ressources aujourd’hui, c’est parce que je suis résiliente.» Pourtant, Alice garde en elle un traumatisme profond. Comme elle le dit elle-même: «Je ne me sens pas en sécurité, j’ai toujours peur et je me protège beaucoup, même à ce jour. Je me demande souvent: “Qu’est-ce qu’on va penser de moi?” J’ai peur d’avancer, de la façon dont les autres perçoivent mes différences.»

Les photos de classe de ces pensionnats en témoignent toutes: «Aucun enfant ne sourit jamais.»

«Dans mon entourage, peu arrivent à parler des pensionnats. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être ne sont-ils pas prêts à faire face à la douleur… c’est comme aller sur le bloc opératoire.»

Prendre du recul

fanny-aishaa-murale-graffiti-muraliste-street-art-urbain-culture-hiphopAprès le pensionnat, ses parents tiennent à ce qu’elle finisse l’école secondaire à Amos. À dix-huit ans, Alice part de chez elle. «Je voulais m’éloigner de tout ce qu’il se passait. Mes parents buvaient beaucoup et il y avait trop de violence.» Elle va rejoindre sa sœur qui travaille dans une manufacture aux États-Unis. «Je suis partie, mais je n’ai jamais oublié ma culture. Malgré les moyens mis en œuvre dans les pensionnats, l’Indien est invincible, car il est une partie inhérente de notre personne. Le tuer, c’est tuer le corps qu’il habite.».

«Lors de mon retour des États-Unis, en 1980, je suis revenue dans ma communauté. J’ai alors été intervenante en toxicomanie. Les aléas de la vie m’ont poussée à m’investir dans divers programmes d’aide et de soutien. J’ai voulu défendre les plus démunis.» C’est ainsi qu’Alice commence une longue carrière en intervention sociale. Elle a été directrice en santé communautaire dans un Centre d’amitié autochtone, directrice des services sociaux, directrice de santé et directrice au Wanaki Center, centre spécialisé entre autres dans les problèmes de drogue et d’alcool.

«Je suis grand chef depuis juillet 2012 et à ce titre, je participe au conseil tribal de la nation algonquine. Avant ça, j’ai eu un mandat de quatre ans en tant que chef. En 2007, j’ai pris une année sabbatique. C’est grâce à mes expériences professionnelles que j’ai pu m’investir autant dans ma communauté.».

Valeurs algonquines

fanny-aishaa-muraliste-graffiti-mural-street-art-urbain-culture-hiphopAider les autres permet à Alice d’aller de l’avant et de réconcilier les Algonquins avec leur culture. À défaut d’avoir tué le petit Indien en elle, les pensionnats l’on ressuscité. «Quand je parle algonquin, je n’ai pas besoin de penser parce que ça vient du cœur.»

L’enseignement du français dans les pensionnats lui permet quand même de se libérer de ses maux et de les partager avec le plus grand nombre: «Pour rester saine, j’écris des poèmes dans lesquels je décris le cœur blessé, l’enlèvement. Je fais aussi des abat-jours en tipi sur du papier de soie et de la peinture. Tout cela, c’est sans but lucratif. Je le fais pour moi. Je participe aussi à beaucoup d’échanges, car ça m’encourage de voir que je ne suis pas la seule à m’épanouir. Le partage m’aide beaucoup.»

La libération par l’art, par l’entraide, c’est ce qui réconforte Alice. Des horreurs qu’elle a vécues, elle en tire le positif. On peut constater dans son témoignage que les valeurs de la culture algonquine l’ont beaucoup aidée. «Chaque nation contribue à la société. Il faut toutes les accepter. Moi, même en pensionnat, j’ai toujours été convaincue que j’avais quelque chose d’unique. J’ai toujours partagé, j’ai toujours aidé les autres. Et, surtout, je ne comprends toujours pas la destruction. Si tu respectes la nature, tu te respectes toi-même. Je crois en la force humaine, au pouvoir de l’union. On se met ensemble, car on a besoin des autres. Après, c’est au choix d’un peuple de voir s’il utilise cette force pour construire ou pour détruire. Les Premières Nations ont choisi de se construire parce que cette idée est très proche de leurs valeurs. Par exemple, l’éducation de quelqu’un se fait toujours à plusieurs. Montrer l’exemple, tous se doivent de le faire. Une erreur est nocive pour toi, mais aussi pour ceux qui te voient comme un modèle.»

À bon entendeur…

Alice exprime continuellement l’importance de la parole et de la mémoire. C’est pourquoi lorsque je lui ai demandé un entretien, elle l’a accepté de bon cœur. Mais son enthousiasme explose lorsque je lui propose, par l’intermédiaire de Reflet de Société, de faire passer son opinion concernant le gouvernement canadien: «Si j’avais un message à faire passer au gouvernement, ce serait le suivant: Pourquoi voulez-vous garder les Premières Nations pauvres? Le gouvernement se plait à conserver l’apartheid et il n’utilise jamais les bons mots pour décrire ses actions à notre encontre. Il nous ignore en utilisant la loi sur les Indiens, il se sert des subventions pour nous faire chanter et nous menacer. Il cherche à faire de nous des Indiens dociles.»

«Au Canadien qui ne nous connaît toujours pas, ni nous, ni notre histoire, je conseillerais de se renseigner sur son voisin. Quand tu pars faire du tourisme, tu te renseignes sur les peuples qui habitent le territoire que tu visites. Pourquoi ne pas le faire chez toi?

En raison des médias, beaucoup de Canadiens généralisent et ne voient en nous que des alcooliques à problèmes. C’est absurde!»

«Je voudrais que justice soit faite. Je veux une justice qui nous soit propre, car aujourd’hui, la balance est déséquilibrée. Je rêve chaque jour à l’égalité. J’ai une voix, je vais l’utiliser parce qu’on est chez nous. J’ai été enlevée de ma famille et personne ne s’est préoccupé de moi. Le système fait en sorte que les Autochtones soient ignorés. Pourtant, on a beaucoup à dire parce que nous sommes les premiers sur cette terre. Les ressources du pays nous appartiennent. Le gouvernement et les entreprises privées pillent ces ressources, détruisent la nature. Ils sont aveuglés par l’argent. Comment peux-tu être heureux d’être riche lorsque ton voisin est pauvre ? Ils pensent sans penser, leurs pensées sont vaines. La nature a besoin de se reproduire et un Autochtone raisonne beaucoup en fonction de ça. Pas besoin d’aller à l’école pour en avoir conscience!»

Toiles autochtones par Fanny Aïsha

Photos pensionnat autochtone Bibliothèque et archives Canada.

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Le logement à Val d’Or pour les autochtones

Le logement à Val d’Or pour les autochtones

Ariane Aubin    Dossier Autochtones

premieres-nations-indiens-autochtones-indien-autochtone Vivianne Poucachiche est animatrice culturelle au Centre d’amitié autochtone. Elle a un emploi stable et mène une vie tranquille. Le seul jeu de hasard auquel elle s’adonne est le poker, un passe-temps qui lui a donné l’occasion de se lier d’amitié avec plusieurs blancs valdoriens. Mais quand est venu le temps de chercher un logement, la douce et timide anishnabe a heurté un mur. «C’est vraiment difficile de trouver un appartement quand on est autochtone», résume-t-elle. Trahie par son accent typiquement algonquin, chaque propriétaire qu’elle appelait lui disait avoir déjà loué le logement. Pourtant, quand un ami non-Autochtone a rappelé quelques minutes plus tard, celui-ci était encore libre. Une mésaventure qui est loin d’être l’exception à Val-d’Or.

«Un bénéficiaire de l’aide sociale a aussi de la difficulté à se trouver un logement parce qu’il n’a pas de revenus et que les loyers sont élevés, explique Céline Brindamour. C’est la même chose pour les Autochtones qui arrivent souvent avec des familles nombreuses dans un quatre et demi. C’est en grande partie conjoncturel.» Reste que souvent, lorsqu’un propriétaire sent poindre l’accent algonquin chez un candidat au logement, il préfère passer son tour.

Taux de fécondité des femmes autochtones

premières nations autochtone indien autochtones indiens Quand ce locataire a en plus cinq ou six enfants – le taux moyen de fécondité des femmes autochtones est de 2,5 enfants par femme, soit deux fois celui des Canadiennes − en plus de sa famille élargie, trouver un logement devient pour lui un véritable casse-tête. Val-d’Or est l’une des villes québécoises où le taux d’inoccupation est le plus bas, soit moins de 0,1% en 2008, ce qui fait du logement la priorité absolue pour les élus locaux.

Une priorité peut-être, mais qui ne se traduit pour l’instant par aucune mesure concernant les logements sociaux. «À Val-d’Or, c’est vraiment quelque chose qui doit être développé, croit Alexis Wawanoloath. Quand j’étais travailleur social, je voyais bien que certaines familles habitaient de véritables taudis, des appartements surpeuplés.» Certains Autochtones, après avoir épuisé les ressources d’hébergement temporaire – Centre d’amitié autochtone, famille, amis – retournent, par dépit, dans leur communauté d’origine avant d’avoir trouvé en ville l’emploi ou le diplôme convoité… ou finissent leur parcours dans les dortoirs de La Piaule.

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Photos Ariane Aubin

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Guide d’intervention de crise auprès de personnes suicidaires

guide-d-intervention-de-crise-personne-suicidaire-suicide-intervention-prevention-suicide-rates-suicide Le guide d’intervention auprès de personnes suicidaires démystifie le suicide. Il permet d’aider les proches à reconnaître les signes avant-coureur du suicide et de déterminer qu’est-ce qui peut être fait pour soutenir la personne en crise.

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Kitcisakik: le village sans école

Spécial rentrée scolaire

École à la maison, école musulmane, école en milieu autochtone, école spécialisée en musique et cheminement scolaire marqué par la dyslexie, Reflet de Société vous offre pour la rentrée un grand dossier sur l’éducation. Hors des sentiers battus, nous vous invitons à découvrir les 1001 visages de l’école au Québec.

kitcisakik-village-algonquin-val-d-or-abitibi-anicinape-aki-autochtone Kitcisakik: le village sans école

Dossiers Autochtone, École à la maisonÉcole alternative

Le village algonquin de Kitcisakik est illégal aux yeux des gouvernements québécois et canadien. L’absence de dépenses publiques qui en résultent à forcé ses habitants à envoyer leurs enfants à Val-d’Or, à 100 km de distance, afin d’y être scolarisés. La communauté met présentement sur pied une école primaire afin que ces familles puissent garder leurs enfants près d’eux. Les parents doivent maintenant réapprendre à s’occuper de leur progéniture et les habitants de l’un des villages les plus pauvres du Canada en profitent pour s’attaquer aux nombreux problèmes qui minent leur communauté.

François Richard

L’école Mikisicec (petit aigle) est constituée de deux roulottes aménagées en trois salles de classes et quelques bureaux. Une dizaine d’écoliers de 3ème année se disent heureux de vivre avec leurs parents. Ceux dont la scolarisation a débuté à Val-d’Or regrettent toutefois les avantages d’une plus grande école. «Il n’y a pas de salle de gym ici.» «Je n’aime pas ça être mélangé avec les plus petits.» «C’est plate parce qu’on n’est pas beaucoup.» Une fois les frustrations passées, des aspects plus positifs sont évoqués. «Les Blancs à Val d’Or n’étaient pas gentils avec moi.» «Le cours d’algonquin est le fun.»

kitcisakik-village-algonquin-val-d-or-abitibi «J’aime mieux rester dans la communauté.»

Kitcisakik est un village de quelque 430 habitants situé dans la réserve faunique De La Vérendrye, à une centaine de kilomètres au sud de Val-d’Or. Bien que les Algonquins affirment l’avoir toujours habité, le territoire appartient légalement à Hydro-Québec (HQ). Vu l’illégalité de l’occupation des lieux, Kitcisakik ne bénéficie ni du statut de réserve, ni de celui de municipalité. Les gouvernements fédéral et provincial n’y injectant pas de fonds, le village est dépourvu de tous les services, dont l’électricité et l’eau courante. La centaine de maisons est construite avec des matériaux de fortune et, malgré la présence d’un barrage d’HQ au centre du village, les bâtiments publics sont parmi les seuls électrifiés. Un «bloc sanitaire» permet aux habitants de s’approvisionner en eau potable qu’ils doivent transporter dans des seaux. Le «bloc» est pourvu de douches, de toilettes et de machines à laver.

Aller apprendre chez les Blancs

Depuis 1955, les enfants de Kitcisakik doivent quitter leur communauté afin d’aller à l’école. Ils fréquentaient alors un pensionnat du gouvernement fédéral dirigé par des frères Oblats jusqu’à sa fermeture dans les années 1970. Ils seront par la suite scolarisés dans les écoles publiques d’Abitibi-Témiscamingue. Les élèves de quatrième année et au-delà continuent de vivre dans des familles d’accueil de Val-d’Or, ne rentrant à la maison que les fins de semaine et durant les vacances d’été. Pour mettre fin à cette situation, le Conseil de bande instaure progressivement l’école primaire dans le village. La maternelle y a été implantée en 2005 et l’école grossit au rythme d’une année à la fois. Elle compte présentement trois classes pour des écoliers de niveau maternel à la troisième année. Les cours sont donnés par des enseignantes professionnelles et le programme du ministère de l’Éducation du Québec est respecté. Les cours de quatrième année y seront dispensés à partir de l’automne 2009. Un Centre de stimulation précoce a aussi été instauré.

Les écoliers d’aujourd’hui ne vivront donc pas la même enfance que leurs parents qui ont dû surmonter le choc du déracinement. En raison de la rupture familiale, les jeunes n’ont en général pas appris l’algonquin, créant un fossé culturel. 3 générations de parents n’ont pas connu de modèles parentaux dont ils pourraient s’inspirer pour aider leurs enfants.

«Nos enfants ne sont plus des étrangers»

«Les parents avaient des habitudes qui n’avaient rien de parentales.» Gilles Brazeau est père de 5 enfants, 2 naturels, 3 d’adoption. Ils fréquentent tous l’école Mikisicec. Durant son enfance, sa grand-mère «le protégeait» lors de ses séjours à Kitcisakik. «L’été, nos parents n’étaient pas toujours là, il y avait un fléau de consommation d’alcool et de drogues.» Celui qui est aujourd’hui responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande affirme que ses enfants aiment l’école et qu’elle leur permet d’être intégrés à la communauté. Le terme a une signification particulière à Kitcisakik: se sentir chez soi au sein de sa famille. La tâche, soutient Gilles Brazeau, est très complexe. «Aujourd’hui nous vivons l’intégration, les enfants sont avec nous toute la semaine. Nous ne sommes pas prêts pour ça.»

Le directeur en santé de Kitcisakik, Michel Pénosway, travaille, en collaboration avec une équipe de recherche de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), à l’élaboration de services destinés aux parents et visant à leur réapprendre leurs «habiletés parentales». Selon lui, le changement le plus important apporté par l’école Mikisicec est que «les enfants ne sont plus des étrangers. Ils ne sont plus en vacances ici.» Afin d’«intégrer» les enfants de Kitcisakik, l’ensemble du village a dû se mobiliser. Le Conseil de bande en a profité pour lancer plusieurs chantiers de travail social et de formation professionnelle visant à rehausser le niveau de vie de la communauté. L’exercice a mobilisé l’ensemble du village et tout le monde a eu son mot à dire. «Au lieu d’offrir aux gens des services prédéterminés, nous les laissons exprimer leurs besoins puis nous mettons en place des services pour les satisfaire.» L’expression de ces besoins a eu lieu dans le cadre d’une recherche réalisée par une équipe de chercheurs de l’UQAT en collaboration avec les intervenants sociaux de Kitcisakik.

En guise d’exemple d’«habiletés parentales» à apprendre, Michel Pénosway raconte le déroulement d’un exercice visant à améliorer les dialogues parents-enfants. «Un parent se plaignait de ce que son enfant ne l’écoutait pas lorsqu’il lui demandait de ranger ses vêtements. Nous avons donc fait un jeu dans lequel les rôles étaient inversés. L’enfant, imitant ce qu’il avait entendu, a demandé à son père de ranger ses vêtements sans lui indiquer où il devait les déposer. Le père a alors réalisé que si son enfant ne lui obéissait pas, c’était simplement parce que ses consignes n’étaient pas claires.»

Le Conseil de bande a dû embaucher du personnel qualifié. Manquant d’expertise, les Algonquins ont eu recours aux services d’une dizaine de Québécois pour occuper des postes, entres autres, de formateurs. Raymond Lauzon, le directeur de l’éducation, croit que «le fait que la communauté ait décidé elle-même de se prendre en main et qu’elle ait embauché des Québécois pour l’y aider est unique en Abitibi et sûrement au Québec».

Apprendre à vivre au 21è siècle

Normand Saint-Germain offre différentes formations socioprofessionnelles. Il décrit son rôle comme étant «de mettre les Algonquins au diapason du 21è siècle.» Les barrières à l’emploi sont en effet très nombreuses pour des gens qui «connaissent peu les réalités du monde du travail et sont rarement bilingues», selon une intervenante auprès de la communauté.

Les parents bénéficient aussi de services d’aide à la gestion de budget et de cours de cuisine santé. Ils doivent apprendre à composer avec le même revenu que lorsque leurs enfants étaient nourris à Val d’Or toute la semaine, ce qui entraîne son lot de difficultés dans une communauté où le taux d’emploi n’est que de 25% et où la moitié de la population a moins de 17 ans.

Selon Michel Pénosway la taille restreinte du village et les liens de parenté qui en découlent jouent en faveur des changements. «La proximité des membres de la communauté a un impact, ça gêne ceux qui prennent moins part aux changements.» La consommation d’alcool aurait d’ailleurs grandement diminué depuis l’instauration de l’école et des chantiers sociaux. L’animateur culturel auprès des jeunes Toby Brazeau juge qu’«avec les enfants ici, on dégrise. L’alcool doit partir.»

Un certificat multidisciplinaire en intervention sociale est donné à l’UQAT à la demande des habitants de Kitcisakik afin de former des intervenantes sociales qui travaillaient avant sans formation. Cette question de la formation est de la première importance. L’accès à l’emploi et au développement passe par l’acquisition de connaissances. Un obstacle de taille dans une communauté où seulement 12% des gens ont un diplôme d’études secondaires et où l’école est associée au déracinement et aux abus vécus dans les pensionnats.

Enfin des obstacles culturels se dressent sur le chemin de l’emploi. Toby Brazeau croit que «les gens ne sont pas intéressés par le travail à l’extérieur de la communauté. Leur famille est ici.» Ce désir d’être «chez soi» entraîne aussi le décrochage scolaire. L’animateur culturel explique d’ailleurs en partie son abandon scolaire, à l’âge de 15 ans, par le besoin qu’il avait de se retrouver parmi les siens.

Tout le monde à Kitcisakik affirme vouloir se réapproprier la culture algonquine. Pour l’instant, c’est plus facile à dire qu’à faire. Bien que tout le monde en baragouine au moins quelques mots, la plupart des 35 ans et moins ne maîtrisent pas la langue de leurs grands-parents. Les cours d’algonquin prévus à l’école Mikisicec ont d’ailleurs dû être abandonnés, faute de volontaires pour l’enseigner.

Un chemin exceptionnel… à petits pas

Selon Raymond Lauzon, le chemin parcouru jusqu’à présent est exceptionnel. «Il faut imaginer les impacts sociaux lorsque les gens ne jouent pas leur rôle de parents, qu’ils passent dix mois par année sans leurs enfants. Ils manquaient de notions quant à l’importance de l’école, du quotidien.» S’il déplore le faible niveau de participation des parents de Kitcisakik à certaines des activités culturelles offertes par l’école, il souligne qu’il admire leur courage. «Regarde le bloc sanitaire. Il n’y a que deux douches pour tout le village. Pourtant les enfants arrivent tous propres et bien habillés à l’école. On n’avance pas à grand déploiement, mais à petits pas.»

Le chemin se poursuit cet automne avec l’introduction de la quatrième année à l’école Mikisicec. Avec 38 enfants d’âge primaire sur 49 qui fréquentent dorénavant l’école du village, la communauté de Kitcisakik se rapproche de son objectif, garder ses enfants dans les familles et leur rendre la fierté d’être Algonquins.

Le village aux milles formulaires

L’occupation contestée du territoire entraîne une foule de tracasseries administratives au Conseil de bande. Contrairement aux autres communautés autochtones du pays jouissant du statut de réserve Kitcisakik ne reçoit pas de fonds généraux de la part des gouvernements québécois et canadiens afin d’assurer les dépenses sociales et administratives. Ses habitants doivent donc recourir à une multitude de programmes gouvernementaux spécifiques afin d’obtenir des subventions ciblées.

Selon le responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande, Gilles Brazeau, Kitcisakik bénéficie d’environ 130 programmes et des rapports différents doivent être remplis pour chacun. L’accès aux subventions de 25 programmes est nécessaire dans le cas de l’école primaire seulement. «Je lève mon chapeau aux gestionnaires», déclare Gilles Brazeau, mi-blagueur, mi-désabusé.

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