Dénoncer son agresseur

Le poids de la dénonciation

Être la victime et parler

J’ai voyagé pendant 5 années dans le Grand Nord pour intervenir auprès des communautés inuites. Des épidémies de suicide faisaient rage. Ma mission, former les community workers locaux à intervenir et en arriver à pouvoir former eux-mêmes leur relève.

Raymond Viger   dossiers AutochtoneSanté

Journaliste conférencier auteur intervenantPourquoi ces suicides en série? Pendant de nombreuses années, des séries d’abus envers les femmes inuites ont eu lieu. Les femmes se sont prises en main et ont dénoncé massivement et collectivement les abus qu’elles avaient subis.

Revivre ces horreurs pour certaines victimes et la honte pour les bourreaux a créé un climat fragilisant la communauté. Trop de gens devenant vulnérables en même temps ont provoqué un climat propice pour des vagues de suicide.

Dans un tel état d’esprit et avec les liens de proximité que connaissent ces communautés, le suicide est rapidement devenu une épidémie.

La pire chose qu’auraient pu vivre ces communautés est de faire témoigner devant les médias les victimes à visages découverts pour raconter leurs agressions, leurs idées suicidaires, dénoncer leurs agresseurs… Ça fait vendre de la copie c’est bien évident. Tout le monde va en parler, c’est sûr. Surtout si les accusés se mettent à répondre aux victimes, à se justifier et à en faire un débat public. Parce que tous les gérants d’estrade vont pouvoir prendre position et faire de cinglants débats. Nous ne serons plus à aider les victimes et éviter que les agressions se perpétuent. Nous aurons perdu de vue l’essentiel du pourquoi nous en discutons et nous nous retrouverons dans un débat oratoire stérile qui tournera en rond.

Il est important de favoriser un climat de dénonciation des abus. Parce que nous voulons que ceux-ci cessent. Mais cela ne doit pas se faire au détriment des victimes et du soutien que l’on peut leur offrir. Certains journalistes vont justifier leur travail en disant que cela permettra de mettre de la pression sur les autorités pour obtenir des gains sociaux, des changements.

Médiatiser les victimes est-il la meilleure façon d’agir envers des personnes fragiles et vulnérables? Il arrive régulièrement qu’une victime décide de changer d’idée et de ne pas dénoncer ces agresseurs. Cela fait partie de son processus de guérison. Il faut accepter cette période d’ambivalence. Mais quand on les fait témoigner devant la caméra, elles ne pourront plus reculer. C’est pourquoi certaines victimes peuvent avoir besoin d’aide et d’accompagnement quand elles font face aux médias.

Et les débordements sont faciles. Témoigner d’une agression dont nous avons entendu parler, ça s’appelle un ouï-dire et ce n’est pas recevable. Même si les évènements sont véridiques à 100%, est-ce que la victime dont on parle était prête à le faire devant les médias? Recueillir le témoignage d’une personne sous le choc est délicat. Dans quel état laissons-nous les victimes après un passage médiatique? Comment va-t-elle réagir en voyant le reportage qui en sera fait? Est-ce que cela aura des répercussions sur son entourage?

Et que dire des témoignages de groupe? Plusieurs victimes sont autour d’une table et répondent aux questions d’un journaliste. Ne peut-il pas y avoir un effet d’amplification dans ce cas? Et quand cette direction est prise, difficile de revenir en arrière!

Il ne faut pas se contenter de recevoir un témoignage et le mettre en ligne. Une enquête exige un minimum de validation des témoignages. Et au-delà de la vérification, les victimes sont des personnes sensibles et vulnérables qui ont besoin de protection et d’aide. Il n’est pas rare de voir des victimes dans un tel processus se suicider.

Oui, il faut de dénoncer ces abus.
Oui, il faut que les médias en parlent.
Non, les médias ne peuvent pas parler de sujets sociaux sensibles n’importe comment.

Il y a un processus de guérison qui doit rapidement être mis en place. Et il faut accepter qu’il puisse prendre beaucoup de temps.

La protection des victimes est tout aussi importante que la dénonciation des agresseurs

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Maintenant disponible en anglais: Quebec Suicide Prevention Handbook.

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Étudier à Montréal pour de jeunes Inuits

Changer sa communauté

Portraits de jeunes Inuits

Par une belle journée d’automne, ça rentre et ça sort dans tous les sens au Cégep Marie-Victorin à Montréal. Dans l’un des bâtiments, des jeunes femmes sortent en trombe des salles de classe tout en plaisantant et discutant. Je tends l’oreille pour comprendre ce qu’il se dit, mais la langue m’échappe complètement. À tel point que je suis incapable d’en reconnaître l’origine. Je me dirige vers mon lieu de rendez-vous, et l’un d’entre eux est là à m’attendre.

Delphine Caubet dossiers ÉducationAutochtone.

Cégep Marie-Victorin étude Inuits

Daniel et Igulik.

Un peu mal à l’aise, il me serre la main et échange quelques mots en inuktitut avec un ami. Lui, c’est Daniel et on va passer l’après-midi ensemble avec 3 de ses collègues pour comprendre la réalité d’un jeune du Nunavik qui a quitté sa communauté pour étudier.

On m’avait prévenue: la culture inuite est une culture de taiseux, et qui plus est mon accent français n’aide pas à la communication. Mais Daniel et Igulik, l’une de ses acolytes, sont bien entourés par 3 membres de la commission scolaire Kativik (commission scolaire du Nunavik administrée pour et par les Inuits).

Profil

Daniel est au Cégep Marie-Victorin depuis août 2013 où il a terminé son année d’intégration-adaptation. Âgé de 22 ans, s’il est encore indécis sur le cursus qu’il choisira, il est bien décidé à terminer le Cégep. Avec un léger rire, il m’explique que d’après lui, «on n’est pas tout seul dans l’univers». S’il ne finira pas nécessairement explorateur de l’espace, le jeune homme a un clair penchant pour les sciences. Dans un mélange de français et d’anglais, il me raconte avec humour comment il travaille sa troisième langue, le français, grâce à des séries télévisées telles que Les parents, qu’il adore.

À côté de lui se trouve Igulik. Jeune femme de 23 ans plutôt timide, elle a un objectif clair: terminer sa technique d’éducation à l’enfance et peut-être rester à Montréal. Il faut dire qu’elle a été à bonne école; sa mère étant directrice de garderie à Kangiqsualujjuaq, Igulik a déjà travaillé auprès de ce jeune public et sait qu’elle aime ça. L’éducation, la famille a ça dans le sang!

C’est à ce moment qu’arrivent en trombe Anita et Jeannie. Micro tempête à langue bien pendue, Anita et Jeannie se refusent dans un premier temps à faire l’entrevue. Une pause de 10 minutes et une cigarette plus tard, elles reviennent d’elles-mêmes auprès de Daniel et Igulik.

Contrairement à leurs camarades, Anita et Jeannie sont très bavardes: «On doit même les faire taire en classe», plaisante Marie-Hélène, conseillère aux élèves.

Si l’un de ces jeunes devait incarner la volonté, ce serait Jeannie. À seulement 17 ans, elle dit être venue à Marie-Victorin pour accomplir des choses et être différente. Il faut dire que malgré son jeune âge, Jeannie en met plein les yeux. «Moi, je mets sur mon CV qu’elle a été mon élève», s’amuse Jacques, conseiller aux élèves.

Il faut dire que la jeune femme a remporté 2 prix pendant l’expo-sciences pancanadienne 2014 pour la construction d’un système de luminothérapie. Rien que ça. Lorsque je lui demande comment lui est venue l’idée, sa réponse est simple: «J’ai demandé à mon professeur ce qui me ferait gagner, et il m’a dit un système de luminothérapie.» C’est dit, c’est fait.

Grâce à quoi, elle est partie un mois en Israël faire un stage d’archéologie supervisé par des scientifiques. La jeune femme originaire de Salluit s’est retrouvée dans la chaleur d’une zone de guerre à dater des os en laboratoire. Les clichés sur les Inuits en prennent un coup.
À sa gauche se trouve Anita. Du haut de ses 19 ans, elle semble la plus mature du groupe. Et pour cause, j’apprends quelques minutes plus tard qu’elle a un enfant de 2 ans et qu’elle étudie pour être éducatrice spécialisée en protection de la jeunesse.

Anita, jeune femme au caractère bien trempé, a établi un plan pour son avenir: prochainement son conjoint ramènera son enfant à Kangiqsualujjuaq pour qu’il soit élevé par sa mère le temps qu’elle termine ses études. Après quoi, elle les rejoindra et fera changer les choses dans sa communauté. Tout un plan.

Vie étudiante

Nunavik quitter communauté

Jeannie, gagnante de l’expo-sciences. Photo: gracieuseté Commission scolaire Kativik.

Étudier à Montréal n’est pas nouveau pour Anita. La jeune mère avait déjà fait une première tentative, mais avait arrêté. «C’était trop dur», explique-t-elle. Si le retard scolaire n’aide pas, l’éloignement de leur communauté finit par en décourager certains.

Mais une fois sur place, dans les résidences du Cégep, chacun doit trouver son équilibre. Daniel est monsieur sociabilité, et depuis plus d’un an à Montréal, il s’est fait des amis de différentes cultures. En tant que jeune homme d’une vingtaine d’années, il plaisante sur les soirées qu’il a passées au centre -ville avec ses amis, où après avoir manqué la fermeture du métro, ils ont dû attendre jusque 6h du matin pour pouvoir rentrer. Raconté sur le ton plaisanterie, le jeune homme apprécie cette liberté, même si elle entraîne des difficultés.

Pendant cet après-midi, Daniel répète plusieurs fois avec humour et fatalisme que le plus dur pour lui est de se lever le matin. À Marie-Victorin, on doit être à l’heure en cours, et il n’y a plus de parents pour aider avec les petites choses du quotidien.

Igulik, qui a essentiellement des amis Inuits, mise sur la solidarité entre membres. Et pour cuisiner, rien de mieux que de le faire entre copines! Les repas sont généralement basiques (les spaghettis en sont un élément clé), et il faut gérer le porte-monnaie.

Lorsque je leur demande ce qu’ils souhaiteraient voir améliorer, ils convergent tous vers un point: la nourriture traditionnelle! Trois de nos quatres jeunes acolytes souhaitent rester à Montréal après leurs études, mais le country food leur manque cruellement. Mais point positif qui leur remonte le moral: les prix! C’est leur réponse spontanée quant aux avantages de la métropole.

Espoir

Daniel, Igulik, Jeannie et Anita sont l’avenir de leur communauté, chacun dans la voie qu’ils choisiront. Leurs conseillers au Cégep, Marie-Hélène et Jacques, parlent de cette quinzaine de jeunes chaque année comme la crème de la crème.

Leur retard scolaire et les difficultés linguistiques sont parmi les plus gros handicaps qu’ils doivent surmonter, mais certains d’entre eux s’accrochent. Et pour ceux qui décrochent, ils bénéficient de cette expérience sur le plan personnel et professionnel pour trouver du travail dans leur communauté.
D’après leurs intervenants, environ 80% d’entre eux repartiraient dans leur village, et seule une faible minorité resterait à Montréal.

Marie-Hélène ponctue cet après-midi en m’expliquant que la plupart de ces jeunes sont là pour aider leur communauté. À noter que ces pionniers sont bien souvent des pionnières avec une large majorité féminine. Une chose est certaine, ce n’est pas la volonté et la résilience qui manque à ces jeunes gens.

D’ici quelques années, peut-être pourra-t-on retrouver Daniel Adams tête dirigeante en recherche de vie extraterrestre, Igulik Emudluk reprendre la garderie de sa mère à Kangiqsualujjuaq au côté de sa petite sœur qui lui manque tant. Non loin de là se trouverait Anita Annanack qui élèverait son fils tout en aidant les jeunes les plus récalcitrants à accepter une main tendue. La jeune femme s’est d’ailleurs taillée une bonne réputation dans ce domaine. Enfin, Jeannie Kakayuk après l’archéologie en Israël poursuivrait ses aventures scientifiques. Et qui sait, peut-être sera-t-elle la complice de Daniel dans ses recherches spatiales.

Vous noterez que je laisse mon imagination s’emballer quant à l’avenir de ces 4 jeunes Inuits, mais après tout, ils ont réussi le plus difficile en venant étudier à Marie-Victorin. Alors pourquoi ne pas leur donner le temps de ces quelques lignes un avenir extraordinaire à l’image du parcours qu’ils ont déjà effectué.

Le retard scolaire au Nunavik

Michel Pruneau est conseiller pédagogique responsable du programme d’exploration et d’intégration pour la commission scolaire Kativik au Cégep Marie-Victorin.

Selon lui, le retard scolaire des Inuits s’expliquerait par la culture et la tradition orale de ces peuples. La réalité scolaire est un phénomène nouveau pour eux, et elle n’occupe pas la même place dans leur esprit. L’école n’est simplement pas en haut des priorités. S’ajoute à cela une culture qui donne à l’enfant sa propre sagesse et qui lui impose peu de choses.

Généralement, les jeunes Inuits ont d’excellentes capacités en anglais (voire meilleures que dans le reste du Québec), mais le français est la discipline qu’ils leur fait le plus défaut. Avant d’entrer au Cégep, la plupart d’entre eux font une année de précollégial (ou préCégep) pour se mettre à niveau. Ceux allant au Cégep Marie-Victorin font une année d’exploration et d’intégration avant de commencer le programme de leur choix.

Marie-Victorin accueille entre 10 et 15 nouveaux Inuits chaque année.

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Kitcisakik: le village sans école

Spécial rentrée scolaire

École à la maison, école musulmane, école en milieu autochtone, école spécialisée en musique et cheminement scolaire marqué par la dyslexie, Reflet de Société vous offre pour la rentrée un grand dossier sur l’éducation. Hors des sentiers battus, nous vous invitons à découvrir les 1001 visages de l’école au Québec.

kitcisakik-village-algonquin-val-d-or-abitibi-anicinape-aki-autochtone Kitcisakik: le village sans école

Dossiers Autochtone, École à la maisonÉcole alternative

Le village algonquin de Kitcisakik est illégal aux yeux des gouvernements québécois et canadien. L’absence de dépenses publiques qui en résultent à forcé ses habitants à envoyer leurs enfants à Val-d’Or, à 100 km de distance, afin d’y être scolarisés. La communauté met présentement sur pied une école primaire afin que ces familles puissent garder leurs enfants près d’eux. Les parents doivent maintenant réapprendre à s’occuper de leur progéniture et les habitants de l’un des villages les plus pauvres du Canada en profitent pour s’attaquer aux nombreux problèmes qui minent leur communauté.

François Richard

L’école Mikisicec (petit aigle) est constituée de deux roulottes aménagées en trois salles de classes et quelques bureaux. Une dizaine d’écoliers de 3ème année se disent heureux de vivre avec leurs parents. Ceux dont la scolarisation a débuté à Val-d’Or regrettent toutefois les avantages d’une plus grande école. «Il n’y a pas de salle de gym ici.» «Je n’aime pas ça être mélangé avec les plus petits.» «C’est plate parce qu’on n’est pas beaucoup.» Une fois les frustrations passées, des aspects plus positifs sont évoqués. «Les Blancs à Val d’Or n’étaient pas gentils avec moi.» «Le cours d’algonquin est le fun.»

kitcisakik-village-algonquin-val-d-or-abitibi «J’aime mieux rester dans la communauté.»

Kitcisakik est un village de quelque 430 habitants situé dans la réserve faunique De La Vérendrye, à une centaine de kilomètres au sud de Val-d’Or. Bien que les Algonquins affirment l’avoir toujours habité, le territoire appartient légalement à Hydro-Québec (HQ). Vu l’illégalité de l’occupation des lieux, Kitcisakik ne bénéficie ni du statut de réserve, ni de celui de municipalité. Les gouvernements fédéral et provincial n’y injectant pas de fonds, le village est dépourvu de tous les services, dont l’électricité et l’eau courante. La centaine de maisons est construite avec des matériaux de fortune et, malgré la présence d’un barrage d’HQ au centre du village, les bâtiments publics sont parmi les seuls électrifiés. Un «bloc sanitaire» permet aux habitants de s’approvisionner en eau potable qu’ils doivent transporter dans des seaux. Le «bloc» est pourvu de douches, de toilettes et de machines à laver.

Aller apprendre chez les Blancs

Depuis 1955, les enfants de Kitcisakik doivent quitter leur communauté afin d’aller à l’école. Ils fréquentaient alors un pensionnat du gouvernement fédéral dirigé par des frères Oblats jusqu’à sa fermeture dans les années 1970. Ils seront par la suite scolarisés dans les écoles publiques d’Abitibi-Témiscamingue. Les élèves de quatrième année et au-delà continuent de vivre dans des familles d’accueil de Val-d’Or, ne rentrant à la maison que les fins de semaine et durant les vacances d’été. Pour mettre fin à cette situation, le Conseil de bande instaure progressivement l’école primaire dans le village. La maternelle y a été implantée en 2005 et l’école grossit au rythme d’une année à la fois. Elle compte présentement trois classes pour des écoliers de niveau maternel à la troisième année. Les cours sont donnés par des enseignantes professionnelles et le programme du ministère de l’Éducation du Québec est respecté. Les cours de quatrième année y seront dispensés à partir de l’automne 2009. Un Centre de stimulation précoce a aussi été instauré.

Les écoliers d’aujourd’hui ne vivront donc pas la même enfance que leurs parents qui ont dû surmonter le choc du déracinement. En raison de la rupture familiale, les jeunes n’ont en général pas appris l’algonquin, créant un fossé culturel. 3 générations de parents n’ont pas connu de modèles parentaux dont ils pourraient s’inspirer pour aider leurs enfants.

«Nos enfants ne sont plus des étrangers»

«Les parents avaient des habitudes qui n’avaient rien de parentales.» Gilles Brazeau est père de 5 enfants, 2 naturels, 3 d’adoption. Ils fréquentent tous l’école Mikisicec. Durant son enfance, sa grand-mère «le protégeait» lors de ses séjours à Kitcisakik. «L’été, nos parents n’étaient pas toujours là, il y avait un fléau de consommation d’alcool et de drogues.» Celui qui est aujourd’hui responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande affirme que ses enfants aiment l’école et qu’elle leur permet d’être intégrés à la communauté. Le terme a une signification particulière à Kitcisakik: se sentir chez soi au sein de sa famille. La tâche, soutient Gilles Brazeau, est très complexe. «Aujourd’hui nous vivons l’intégration, les enfants sont avec nous toute la semaine. Nous ne sommes pas prêts pour ça.»

Le directeur en santé de Kitcisakik, Michel Pénosway, travaille, en collaboration avec une équipe de recherche de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), à l’élaboration de services destinés aux parents et visant à leur réapprendre leurs «habiletés parentales». Selon lui, le changement le plus important apporté par l’école Mikisicec est que «les enfants ne sont plus des étrangers. Ils ne sont plus en vacances ici.» Afin d’«intégrer» les enfants de Kitcisakik, l’ensemble du village a dû se mobiliser. Le Conseil de bande en a profité pour lancer plusieurs chantiers de travail social et de formation professionnelle visant à rehausser le niveau de vie de la communauté. L’exercice a mobilisé l’ensemble du village et tout le monde a eu son mot à dire. «Au lieu d’offrir aux gens des services prédéterminés, nous les laissons exprimer leurs besoins puis nous mettons en place des services pour les satisfaire.» L’expression de ces besoins a eu lieu dans le cadre d’une recherche réalisée par une équipe de chercheurs de l’UQAT en collaboration avec les intervenants sociaux de Kitcisakik.

En guise d’exemple d’«habiletés parentales» à apprendre, Michel Pénosway raconte le déroulement d’un exercice visant à améliorer les dialogues parents-enfants. «Un parent se plaignait de ce que son enfant ne l’écoutait pas lorsqu’il lui demandait de ranger ses vêtements. Nous avons donc fait un jeu dans lequel les rôles étaient inversés. L’enfant, imitant ce qu’il avait entendu, a demandé à son père de ranger ses vêtements sans lui indiquer où il devait les déposer. Le père a alors réalisé que si son enfant ne lui obéissait pas, c’était simplement parce que ses consignes n’étaient pas claires.»

Le Conseil de bande a dû embaucher du personnel qualifié. Manquant d’expertise, les Algonquins ont eu recours aux services d’une dizaine de Québécois pour occuper des postes, entres autres, de formateurs. Raymond Lauzon, le directeur de l’éducation, croit que «le fait que la communauté ait décidé elle-même de se prendre en main et qu’elle ait embauché des Québécois pour l’y aider est unique en Abitibi et sûrement au Québec».

Apprendre à vivre au 21è siècle

Normand Saint-Germain offre différentes formations socioprofessionnelles. Il décrit son rôle comme étant «de mettre les Algonquins au diapason du 21è siècle.» Les barrières à l’emploi sont en effet très nombreuses pour des gens qui «connaissent peu les réalités du monde du travail et sont rarement bilingues», selon une intervenante auprès de la communauté.

Les parents bénéficient aussi de services d’aide à la gestion de budget et de cours de cuisine santé. Ils doivent apprendre à composer avec le même revenu que lorsque leurs enfants étaient nourris à Val d’Or toute la semaine, ce qui entraîne son lot de difficultés dans une communauté où le taux d’emploi n’est que de 25% et où la moitié de la population a moins de 17 ans.

Selon Michel Pénosway la taille restreinte du village et les liens de parenté qui en découlent jouent en faveur des changements. «La proximité des membres de la communauté a un impact, ça gêne ceux qui prennent moins part aux changements.» La consommation d’alcool aurait d’ailleurs grandement diminué depuis l’instauration de l’école et des chantiers sociaux. L’animateur culturel auprès des jeunes Toby Brazeau juge qu’«avec les enfants ici, on dégrise. L’alcool doit partir.»

Un certificat multidisciplinaire en intervention sociale est donné à l’UQAT à la demande des habitants de Kitcisakik afin de former des intervenantes sociales qui travaillaient avant sans formation. Cette question de la formation est de la première importance. L’accès à l’emploi et au développement passe par l’acquisition de connaissances. Un obstacle de taille dans une communauté où seulement 12% des gens ont un diplôme d’études secondaires et où l’école est associée au déracinement et aux abus vécus dans les pensionnats.

Enfin des obstacles culturels se dressent sur le chemin de l’emploi. Toby Brazeau croit que «les gens ne sont pas intéressés par le travail à l’extérieur de la communauté. Leur famille est ici.» Ce désir d’être «chez soi» entraîne aussi le décrochage scolaire. L’animateur culturel explique d’ailleurs en partie son abandon scolaire, à l’âge de 15 ans, par le besoin qu’il avait de se retrouver parmi les siens.

Tout le monde à Kitcisakik affirme vouloir se réapproprier la culture algonquine. Pour l’instant, c’est plus facile à dire qu’à faire. Bien que tout le monde en baragouine au moins quelques mots, la plupart des 35 ans et moins ne maîtrisent pas la langue de leurs grands-parents. Les cours d’algonquin prévus à l’école Mikisicec ont d’ailleurs dû être abandonnés, faute de volontaires pour l’enseigner.

Un chemin exceptionnel… à petits pas

Selon Raymond Lauzon, le chemin parcouru jusqu’à présent est exceptionnel. «Il faut imaginer les impacts sociaux lorsque les gens ne jouent pas leur rôle de parents, qu’ils passent dix mois par année sans leurs enfants. Ils manquaient de notions quant à l’importance de l’école, du quotidien.» S’il déplore le faible niveau de participation des parents de Kitcisakik à certaines des activités culturelles offertes par l’école, il souligne qu’il admire leur courage. «Regarde le bloc sanitaire. Il n’y a que deux douches pour tout le village. Pourtant les enfants arrivent tous propres et bien habillés à l’école. On n’avance pas à grand déploiement, mais à petits pas.»

Le chemin se poursuit cet automne avec l’introduction de la quatrième année à l’école Mikisicec. Avec 38 enfants d’âge primaire sur 49 qui fréquentent dorénavant l’école du village, la communauté de Kitcisakik se rapproche de son objectif, garder ses enfants dans les familles et leur rendre la fierté d’être Algonquins.

Le village aux milles formulaires

L’occupation contestée du territoire entraîne une foule de tracasseries administratives au Conseil de bande. Contrairement aux autres communautés autochtones du pays jouissant du statut de réserve Kitcisakik ne reçoit pas de fonds généraux de la part des gouvernements québécois et canadiens afin d’assurer les dépenses sociales et administratives. Ses habitants doivent donc recourir à une multitude de programmes gouvernementaux spécifiques afin d’obtenir des subventions ciblées.

Selon le responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande, Gilles Brazeau, Kitcisakik bénéficie d’environ 130 programmes et des rapports différents doivent être remplis pour chacun. L’accès aux subventions de 25 programmes est nécessaire dans le cas de l’école primaire seulement. «Je lève mon chapeau aux gestionnaires», déclare Gilles Brazeau, mi-blagueur, mi-désabusé.

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