Annulé(e) est un essai de la journaliste, autrice et animatrice Judith Lussier. Paru en novembre 2021 aux éditions Cardinal, cet ouvrage met en contexte, explique et analyse le concept de la « culture du bannissement » (cancel culture), qui fait couler beaucoup d’encre depuis son apparition dans l’espace public.

Un texte de Alexandra Grenier publié sur Reflet de Société | Dossier Culture et Société

Ce livre s’inscrit ainsi dans la continuité du précédent essai de Judith Lussier, On peut plus rien dire, publié en 2019. Celui-ci se concentrait sur le militantisme à l’ère des réseaux sociaux, qui est en quelque sorte à l’origine même de la culture du bannissement.

Des événements sous la loupe

Dans les 254 pages d’Annulé(e), Lussier décortique plusieurs événements qui ont fait les manchettes au cours des dernières années et surtout des derniers mois. Pensons notamment à l’affaire Lieutenant-Duval et l’utilisation du mot en N dans un contexte universitaire, à la fameuse liste de recommandations littéraires de François Legault ainsi qu’à toute l’affaire Weinstein (producteur américain ayant été reconnu coupable d’agressions sexuelles), pour ne nommer que ceux-ci. Ces événements illustrent parfaitement la culture du bannissement et il est intéressant d’en faire l’analyse. 

La polémique autour du changement de nom de la marque Mr Potato Head pour Potato Head a d’ailleurs pris une tout autre tournure à mes yeux, suite à ma lecture d’Annulé(e). Comme plusieurs, je pensais que le célèbre jouet Monsieur Patate allait devenir non genré. Judith Lussier explique qu’en fait, ce n’est que le nom de la marque qui change et que les jouets restent Monsieur et Madame Patate. « Ce sont les dépêches de l’Associated Press et de l’Agence France-Presse qui sèment la confusion avec des titres alarmistes », peut-on lire dans l’essai. Moi-même, habituée à débusquer les fausses nouvelles, ou nouvelles erronées, je m’étais laissée prendre au piège.  

Sans se targuer de détenir la vérité absolue, Lussier met donc en lumière certains aspects  de ces situations qui peuvent nous avoir échappé. L’autrice explique d’ailleurs clairement dès le départ que « cet ouvrage n’offrira pas de réponse arrêtée à vos angoisses ». Il s’agit plutôt d’un outil mettant en lumière des faits et des analyses qui permettent ensuite aux lecteurs de se forger leur propre opinion. 

Annulé(e) est un livre bienveillant qui veut surtout susciter la réflexion. Tous les tenants et les aboutissants de la culture du bannissement y passent, que ce soit la séparation entre l’œuvre et l’homme, l’importance du dialogue, l’impact du capitalisme et, bien entendu, la censure. On finit donc la lecture de cet ouvrage avec une sensation de satiété sans avoir l’impression que l’autrice est passée à côté de quelque chose.

Des conséquences pas toujours souhaitées

Ce qui ressort particulièrement de cet essai est l’impact des conséquences de la culture du bannissement. Judith Lussier explique en effet que celles-ci prennent souvent une ampleur phénoménale, sans que ça ait été voulu par la personne à l’origine des dénonciations. Elle ajoute aussi que les conséquences ne sont pas réservées qu’à la personne « annulée », mais aussi à la personne « dénonciatrice ». Le cas de Safia Nolin, qui avait dénoncé sur les réseaux sociaux certaines actions de Maripier Morin, est analysé par Judith Lussier et en est un excellent exemple.

Sans être moralisateur, Annulé(e) met toutefois en valeur une certaine rectitude politique. Certaines personnes ayant des opinions qu’on pourrait qualifier « de droite », comme le chroniqueur Mathieu Bock-Côté, n’apprécieront peut-être pas autant que moi cet essai. Le chroniqueur ne cache d’ailleurs pas le fait que lui et Judith Lussier ne partagent pas les mêmes opinions et l’autrice en fait aussi mention dans son livre. Elle admet toutefois que ses opinions sur la culture du bannissement ont beaucoup évolué durant la rédaction de l’ouvrage, et qu’elles risquent d’évoluer encore avec le temps. 

En somme, Annulé(e) est un essai des plus intéressants, qui, sans jeter la pierre à un camp en particulier, ajoute des nuances à un phénomène très polarisant. Judith Lussier mise sur la compréhension des événements afin de nous donner les clés vers un meilleur discernement. Faut-il abolir la cancel culture? Pas nécessairement. Lussier propose plutôt de déconstruire ce concept qui a plusieurs côtés négatifs, mais qui engendre aussi des débats sociaux plus que nécessaires.

Qu’est-ce que la cancel culture?

Dans Annulé(e), Judith Lussier consacre un chapitre entier à la naissance et à l’utilisation de ce terme. Elle explique que selon le dictionnaire Merriam-Webster, « annuler une personne signifie cesser de la soutenir. Les raisons de l’annulation peuvent varier, mais elles sont généralement liées au fait que la personne en question ait exprimé une opinion controversée ou qu’elle se soit conduite d’une manière inacceptable, de sorte que continuer à soutenir le travail de cette personne laisse un goût amer. »

https://www.refletdesociete.com/annulee-un-essai-tout-en-nuances/

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