Survivre aux pensionnats autochtones

Entretien avec Alice Jerome

La douleur moteur de changement

Alice Jerome est algonquine. Elle a passé huit ans dans le pensionnat autochtone de Saint-Marc-de-Figuery (en Abitibi), un épisode qui a fortement marqué sa vie. Alors que beaucoup tentent d’oublier, Alice parle beaucoup et sublime ses souffrances grâce à l’art et à l’entraide.

Flora LASSALLE, Dossier Autochtones

Le pensionnat a été un passage marquant de ma vie. Après l’avoir vécu, j’ai eu à choisir s’il se devait d’être destructif ou productif. J’ai choisi la deuxième option, même si elle impliquait des moments difficiles.

Vie au pensionnat

pensionnat_indien_autochtone residence amerindien ecole federalePendant huit ans, Alice a passé dix mois par an dans un pensionnat autochtone, de septembre à juin. «Quand le mois d’août arrivait, j’y repensais déjà avec horreur». Durant cette période, elle ne rentre pas chez elle et ne voit pas ses parents: «Une séparation fait toujours mal. Quand t’es jeune, tu ne le comprends pas vraiment, mais pour mes parents, ce fut très difficile. Nous étions trois enfants et les pensionnats ont détruit ma famille alors que nous n’avions aucun problème.»

Dans les pensionnats, les religieux n’ont qu’un seul mot d’ordre, celui de «tuer l’Indien qui réside dans chaque enfant». Tout est mis en place pour dénigrer leur culture et leurs traditions. Alice en témoigne: «Rien ne nous était expliqué, on devait faire les choses, sinon on était punis. Tout était fait par la force, nous vivions toujours dans l’angoisse de la punition. Régulièrement, on nous coupait les cheveux, tout le monde avait la même coiffure. Même à ce moment-là, les religieux ne faisaient preuve d’aucune douceur. On aurait dit qu’ils faisaient exprès de nous faire mal.»

pensionnat autochtone indien amérindien résidence«Les choses du quotidien, comme se brosser les dents, je n’ai jamais eu de plaisir à les faire parce que les religieux vérifiaient toujours si on l’avait fait comme il faut. On n’était jamais sûr de nous. Et puis rien n’était à notre portée, car on ne nous faisait pas confiance. Tout ce dont on avait besoin était enfermé dans des placards auxquels nous n’avions pas accès.» Alice reste pensive un moment: «Je me demande si j’avais une brosse à cheveux… non, je crois que je n’en avais pas. Une petite fille qui n’a même pas sa propre brosse à cheveux… C’est dire à quel point on manquait d’intimité!»

Dans ces écoles, les enfants n’ont pas le droit de se forger d’attaches. «J’ai été séparée de mon frère et de ma sœur, les religieux s’assuraient que nous n’avions aucun lien avec personne. On séparait les familles, les garçons des filles et les enfants d’âges différents. Ils faisaient tout pour casser les liens affectifs et familiaux. Ils ont bien réussi. Je n’ai plus de contact avec mon frère.» Les parents d’Alice vivent alors à une vingtaine de kilomètres du pensionnat dans la ville d’Amos, mais jamais ils ne viennent leur rendre visite. Alice le comprend, car selon elle, les religieux étaient très hypocrites. Accueillants lorsque les parents étaient là, ils écoutaient toutes les conversations et redevenaient violents à la seconde où la famille passait la porte pour partir.

pensionnat autochtone indiens amérindien résidenceAu fil des jours, ces pensionnats apprennent aux enfants à dénigrer leur identité. On dénigre leur culture en leur imposant les aspects les plus pompeux de la culture occidentale. On prie à genoux chaque jour, mais l’amour, l’art et la spiritualité sont prohibés. Les enfants n’ont même pas le droit de dessiner. «On éteint la créativité, car elle permet de trouver des solutions. Ils nous voulaient sans ressource, tristes et dépendants. Si j’ai plein de ressources aujourd’hui, c’est parce que je suis résiliente.» Pourtant, Alice garde en elle un traumatisme profond. Comme elle le dit elle-même: «Je ne me sens pas en sécurité, j’ai toujours peur et je me protège beaucoup, même à ce jour. Je me demande souvent: “Qu’est-ce qu’on va penser de moi?” J’ai peur d’avancer, de la façon dont les autres perçoivent mes différences.»

Les photos de classe de ces pensionnats en témoignent toutes: «Aucun enfant ne sourit jamais.»

«Dans mon entourage, peu arrivent à parler des pensionnats. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être ne sont-ils pas prêts à faire face à la douleur… c’est comme aller sur le bloc opératoire.»

Prendre du recul

fanny-aishaa-murale-graffiti-muraliste-street-art-urbain-culture-hiphopAprès le pensionnat, ses parents tiennent à ce qu’elle finisse l’école secondaire à Amos. À dix-huit ans, Alice part de chez elle. «Je voulais m’éloigner de tout ce qu’il se passait. Mes parents buvaient beaucoup et il y avait trop de violence.» Elle va rejoindre sa sœur qui travaille dans une manufacture aux États-Unis. «Je suis partie, mais je n’ai jamais oublié ma culture. Malgré les moyens mis en œuvre dans les pensionnats, l’Indien est invincible, car il est une partie inhérente de notre personne. Le tuer, c’est tuer le corps qu’il habite.».

«Lors de mon retour des États-Unis, en 1980, je suis revenue dans ma communauté. J’ai alors été intervenante en toxicomanie. Les aléas de la vie m’ont poussée à m’investir dans divers programmes d’aide et de soutien. J’ai voulu défendre les plus démunis.» C’est ainsi qu’Alice commence une longue carrière en intervention sociale. Elle a été directrice en santé communautaire dans un Centre d’amitié autochtone, directrice des services sociaux, directrice de santé et directrice au Wanaki Center, centre spécialisé entre autres dans les problèmes de drogue et d’alcool.

«Je suis grand chef depuis juillet 2012 et à ce titre, je participe au conseil tribal de la nation algonquine. Avant ça, j’ai eu un mandat de quatre ans en tant que chef. En 2007, j’ai pris une année sabbatique. C’est grâce à mes expériences professionnelles que j’ai pu m’investir autant dans ma communauté.».

Valeurs algonquines

fanny-aishaa-muraliste-graffiti-mural-street-art-urbain-culture-hiphopAider les autres permet à Alice d’aller de l’avant et de réconcilier les Algonquins avec leur culture. À défaut d’avoir tué le petit Indien en elle, les pensionnats l’on ressuscité. «Quand je parle algonquin, je n’ai pas besoin de penser parce que ça vient du cœur.»

L’enseignement du français dans les pensionnats lui permet quand même de se libérer de ses maux et de les partager avec le plus grand nombre: «Pour rester saine, j’écris des poèmes dans lesquels je décris le cœur blessé, l’enlèvement. Je fais aussi des abat-jours en tipi sur du papier de soie et de la peinture. Tout cela, c’est sans but lucratif. Je le fais pour moi. Je participe aussi à beaucoup d’échanges, car ça m’encourage de voir que je ne suis pas la seule à m’épanouir. Le partage m’aide beaucoup.»

La libération par l’art, par l’entraide, c’est ce qui réconforte Alice. Des horreurs qu’elle a vécues, elle en tire le positif. On peut constater dans son témoignage que les valeurs de la culture algonquine l’ont beaucoup aidée. «Chaque nation contribue à la société. Il faut toutes les accepter. Moi, même en pensionnat, j’ai toujours été convaincue que j’avais quelque chose d’unique. J’ai toujours partagé, j’ai toujours aidé les autres. Et, surtout, je ne comprends toujours pas la destruction. Si tu respectes la nature, tu te respectes toi-même. Je crois en la force humaine, au pouvoir de l’union. On se met ensemble, car on a besoin des autres. Après, c’est au choix d’un peuple de voir s’il utilise cette force pour construire ou pour détruire. Les Premières Nations ont choisi de se construire parce que cette idée est très proche de leurs valeurs. Par exemple, l’éducation de quelqu’un se fait toujours à plusieurs. Montrer l’exemple, tous se doivent de le faire. Une erreur est nocive pour toi, mais aussi pour ceux qui te voient comme un modèle.»

À bon entendeur…

Alice exprime continuellement l’importance de la parole et de la mémoire. C’est pourquoi lorsque je lui ai demandé un entretien, elle l’a accepté de bon cœur. Mais son enthousiasme explose lorsque je lui propose, par l’intermédiaire de Reflet de Société, de faire passer son opinion concernant le gouvernement canadien: «Si j’avais un message à faire passer au gouvernement, ce serait le suivant: Pourquoi voulez-vous garder les Premières Nations pauvres? Le gouvernement se plait à conserver l’apartheid et il n’utilise jamais les bons mots pour décrire ses actions à notre encontre. Il nous ignore en utilisant la loi sur les Indiens, il se sert des subventions pour nous faire chanter et nous menacer. Il cherche à faire de nous des Indiens dociles.»

«Au Canadien qui ne nous connaît toujours pas, ni nous, ni notre histoire, je conseillerais de se renseigner sur son voisin. Quand tu pars faire du tourisme, tu te renseignes sur les peuples qui habitent le territoire que tu visites. Pourquoi ne pas le faire chez toi?

En raison des médias, beaucoup de Canadiens généralisent et ne voient en nous que des alcooliques à problèmes. C’est absurde!»

«Je voudrais que justice soit faite. Je veux une justice qui nous soit propre, car aujourd’hui, la balance est déséquilibrée. Je rêve chaque jour à l’égalité. J’ai une voix, je vais l’utiliser parce qu’on est chez nous. J’ai été enlevée de ma famille et personne ne s’est préoccupé de moi. Le système fait en sorte que les Autochtones soient ignorés. Pourtant, on a beaucoup à dire parce que nous sommes les premiers sur cette terre. Les ressources du pays nous appartiennent. Le gouvernement et les entreprises privées pillent ces ressources, détruisent la nature. Ils sont aveuglés par l’argent. Comment peux-tu être heureux d’être riche lorsque ton voisin est pauvre ? Ils pensent sans penser, leurs pensées sont vaines. La nature a besoin de se reproduire et un Autochtone raisonne beaucoup en fonction de ça. Pas besoin d’aller à l’école pour en avoir conscience!»

Toiles autochtones par Fanny Aïsha

Photos pensionnat autochtone Bibliothèque et archives Canada.

Autres textes sur Autochtone

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Un rapper a les blues

Le Rap en région

Quitter le Lac St-Jean pour rapper à Montréal

À 16 ans, Dali est mis à la porte par sa mère et son beau-père. Sous le choc, il quitte le Lac Saint-Jean pour aller rejoindre son père à Montréal. Excité de ce nouveau départ qui va l’immerger dans la scène hip-hop, le jeune artiste est confronté à un défi de taille: trouver sa place.

Dominic Desmarais Dossiers Hip-HopRap

rap-lac-st-jean-rapper-region-hiphop-chanteurDali était plein de bonnes intentions en quittant le Lac Saint-Jean. Il laissait derrière lui tout un pan de sa vie. Sa famille, sa mère, ses amis, son école, sa «patrie». Le jeune adolescent ne regardait pas ce qui lui manquerait. Il se voyait renaître. Une nouvelle vie s’offrait à lui. Il rejoignait son père et, surtout, se rapprochait de sa passion: le hip-hop.

Jeune, Dali rêvait de s’établir à Montréal. Mais pas à 16 ans. «Dans ma tête, je serais parti plus tard, vers 20 ans.» Son départ, précipité, chamboulait la vie de son père. «Il a travaillé dans la marine marchande pendant 30 ans. Il n’a jamais eu de domicile. C’était la première fois de sa vie qu’il avait un bail. Mais il n’a pas eu d’autre choix que de m’accueillir, il m’aimait!»

Le père, un marginal qui ne s’est jamais intégré à la société, doit s’adapter. Dali aussi. L’adolescent doit poursuivre ses études. Lui qui a toujours été en cheminement particulier depuis son entrée à l’école doit dénicher un établissement qui offre ce service. «Il n’y a pas beaucoup d’écoles qui offrent, à Montréal, un cheminement comme au Lac Saint-Jean. J’ai trouvé le collège Édouard-Montpetit mais ce n’était pas comme ce que je connaissais.» Dali a besoin d’être motivé pour apprendre. Il est habitué à avoir un seul professeur, à ne jamais changer de local. Dans cette classe, ils étaient 13. Il pouvait recevoir toute l’attention dont il avait besoin.

Intégration difficile d’un rapper
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«J’ai eu beaucoup de misère à m’adapter à Édouard-Montpetit. Je sens que ça m’affecte encore. Je suis facile d’approche mais là-bas, j’ai eu de la difficulté à me faire des amis. C’est très multiculturel et les cercles étaient très fermés. En plus, l’école est entourée de grillage. Il y a des agents de sécurité partout. Ça ressemblait à une prison. Ce n’était pas motivant.»

Dali erre seul. Il vit quelques beaux moments qu’il ne peut partager avec des amis. Il trouve son plaisir en animant une émission de radio étudiante le midi, une fois par semaine: que du hip-hop québécois pendant une heure.

Puis, il y a ce spectacle où il fait la première partie du groupe réputé L’Assemblée. Mais ces moments de réjouissance, ces victoires personnelles sont insuffisantes. Dali frôle la dépression. Il termine son année scolaire qui équivaut à un secondaire 3. Il a 18 ans et il ne peut retourner à Édouard-Montpetit. «De toute façon, je n’en avais pas envie. Au Lac Saint-Jean, si tu as de l’intérêt pour quelque chose, c’est facile de se faire des amis. Mais à l’école, je n’étais pas capable.»

Dali décide de s’inscrire à l’école aux adultes, à Hochelaga-Maisonneuve, pour terminer son secondaire. «Ça été moins pire. Mais je n’ai pas aimé ça. Je n’ai pas avancé. Il n’y a pas de professeurs, tu dois faire tes travaux toi-même. Je n’en étais pas capable. J’ai besoin d’être motivé par les enseignants. J’ai décroché.» Dali a 19 ans. Pendant cette année, il côtoie des adultes de tous âges. Certains se passionnent pour le rap. Mais personne pour se lier d’amitié avec lui. Le rappeur reste seul dans son coin, seul avec sa passion qui le dévore. Il assiste à tous les spectacles de hip-hop, travaille sur une démo de 18 chansons qu’il tente de vendre. Il parvient même à enregistrer une chanson sur une compilation d’artistes lancée par L’Assemblée qui encourage la relève. L’album Bouche à oreille, vol.5, est offert gratuitement sur le web.

Fuite au Lac Saint-Jean

raper-dali-lac-st-jean-rap-region-hip-hop-rappeur«Mon but, quand j’allais à des spectacles, c’était de me faire des contacts pour booker des shows. Pour en faire partie. Mais à Montréal, il y a plusieurs rappeurs dans un spectacle. Tu es un parmi plusieurs.» Dali participe à quelques shows mais trouve difficile de se faire une place. Après deux ans d’effort pour s’intégrer à la vie montréalaise, il capitule et retourne au Lac Saint-Jean où il sent un lien d’appartenance.

«Il y avait des ouvertures pour des spectacles, au Lac. Avec internet, j’avais envoyé mes chansons. J’existais là-bas. Les portes s’ouvraient aussi pour le Saguenay. Ça me motivait pour vendre mon CD. Je voulais organiser des spectacles, faire des premières parties d’artistes reconnus. Pour moi, je déménageais à Alma pour de bon.»

Son arrivée lui donne raison. Il obtient une certaine reconnaissance grâce à son implication sur l’album compilation Bouche à oreille, vol.5. Il est le gars du Lac Saint-Jean qui a travaillé avec un groupe connu et apprécié. «Ça m’a motivé. J’avais l’impression que je faisais une différence. Je n’étais plus un inconnu dans une jungle comme à Montréal. J’aidais, moi aussi, les autres pour qu’ils progressent dans leur carrière.»

Après 3 mois à Alma, Dali repart. Lui qui pensait s’y accrocher les pieds retourne à Montréal chez son père. «J’avais un coloc qui aimait pas mal faire le party. Je n’y étais pas habitué. J’ai toujours habité avec mes parents. Il fallait que je déménage. Plutôt que de me trouver un autre appartement, j’ai choisi la voie facile. Je suis retourné vivre avec mon père.» Dali assure qu’il ne quittait pas sa patrie désillusion-né. «Ça marchait correctement. Ça allait comme je le voulais», dit-il d’un ton impassible.

À Montréal, Dali reprend sa routine. Il écrit des chansons, assiste à des spectacles de rap et fait du démarchage pour performer dans des shows. Il anime une émission à CHOQ.FM, la radio de l’Université du Québec à Montréal, ce qui lui permet d’interviewer les artistes connus et émergents de la culture hip-hop. Dali parfait ses connaissances. «Je trouve que les régions sont influencées par Montréal et Québec. Dans la métropole, les jeunes écoutent davantage ce qui se fait à l’étranger que chez nous. L’Assemblée, Sans-Pression, c’est beaucoup plus fort en région. Les gens sont plus fiers de leur culture. Ils ont un lien d’appartenance.»

L’amour du Québec
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Son cœur est resté au Lac Saint-Jean. La jungle urbaine n’est pas faite pour lui. «Il y a trop de rappeurs à Montréal. C’est plus facile en région. C’est la même chose pour vendre des CD. À Montréal, c’est un projet parmi tant d’autres. Au Lac, il y a un intérêt, une fierté. Mon but, c’est de représenter le Lac Saint-Jean à travers le Québec. Parce que je suis un fan du Québec. C’est mon pays. Dans ma tête et dans mon cœur. Ce n’est pas une question politique. C’est dans mes valeurs.»

Dali encourage et achète ce qui est québécois. «Je mets mon argent ici pour faire rouler nos artistes. Pour faire avancer notre communauté à nous. C’est pour ça que j’achète des vêtements québécois de marque urbaine. Mes restos, mes films, mes CD, c’est du québécois.»

Pour la suite de sa carrière, Dali voit grand. «L’amour du Québec, je veux qu’il soit fort. Je veux que chaque région soit épanouie artistiquement. Que chaque région ait ses artistes hip-hop. Au Saguenay Lac Saint-Jean, il y a une relève. Mais je ne pense pas que quelqu’un va travailler assez fort pour représenter la région. Je veux pousser ma carrière et, en même temps, développer la relève en organisant des spectacles, en enregistrant des CD.»

À 23 ans, Dali en est à son 3ème CD. Il a mis certaines de ses chansons sur Youtube dans l’espoir de se faire connaître, de créer un intérêt. Il offre un téléchargement gratuit. L’album est un outil promotionnel pour qu’à moyen terme, il y ait une demande lui permettant d’enregistrer un album qui sortirait, comme Dubmatique et L’Assemblée, à travers la province. Dali veut faire entendre sa voix. Il veut promouvoir le Lac Saint-Jean comme Samian et Anodajay l’ont fait pour l’Abitibi. Il veut sortir du lot, de l’anonymat.

Rapper son rêve

Au sein de la communauté hip-hop, Dali est un rappeur parmi tant d’autres. Mais quand il sort de son milieu, il se sent différent. «Du point de vue de la société, je ne me sens pas à la même place que les gens de mon âge. Ils ont des emplois, des appartements, des chars, des blondes. Je sens l’impact de la société: je ne suis pas au même endroit que la société. Mais quand je m’écoute, je me dis que je n’ai pas besoin de tout ça pour être heureux. Ce que je veux, c’est m’épanouir artistiquement. Sentir que mes projets avancent. Me faire connaître. J’écris au quotidien et je fais la promotion de mes chansons sur Internet. Grâce aux réseaux sociaux, j’essaie d’avoir le plus de visibilité possible.»

Dali n’a pas encore accompli son rêve. Il a vécu longtemps le rejet. Mais au moins, il a un rêve et il travaille à tous les jours pour le réaliser. C’est peut-être ça, sa différence.

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Les gais peuvent-ils prendre le pouvoir?

Homosexualité et politique

L’arène politique québécoise compte peu de personnes ouvertement homosexuelles. Les hypothèses sont nombreuses pour expliquer cet état de fait mais un consensus prédomine parmi les personnes interrogées : l’orientation sexuelle demeure du domaine privé et le « coming-out » public est un libre choix.

Frédéric Lacroix-Couture   Dossiers Homosexualité, Politique

C’était au lendemain des élections provinciales de 2007. Le Parti québécois (PQ) terminait derrière l’Action démocratique du Québec (ADQ). Une défaite cuisante pour les péquistes qui ont obtenu leur pire score électoral depuis 1970. Certains candidats du PQ ne se sont pas gênés pour blâmer l’homosexualité de leur chef, André Boisclair. Un facteur qui aurait fait perdre des votes, selon eux.

Trois ans plus tard, le principal intéressé refuse de rejeter le blâme sur son homosexualité. M. Boisclair, aujourd’hui consultant en Développement stratégique et affaires publiques pour la firme Ernst & Young,  juge que les résultats électoraux sont là pour en témoigner. « Je regarde l’appui, il venait surtout des régions comme l’Abitibi et le Saguenay Lac-Saint-Jean, des endroits aux valeurs plus conservatrices et traditionnelles », se défend-t-il. L’ancien chef péquiste admet que l’homophobie est encore existante, mais demeure minime au Québec.

Homosexualité, politique et les régions

Le maire de Bécancour, Maurice Richard, abonde dans le même sens, son homosexualité n’a plus aucune importance chez ses électeurs. Le politicien a fait son « coming-out » public depuis longtemps, soit en 1975. « Les gens ne sont pas réticents à élire des homosexuels. Je ne vois pas l’ombre d’un problème dans la population. L’homophobie existe bien sûr dans certains milieux, mais nous sommes reconnus comme une société progressiste », soutient M. Richard.

Malgré cela, le Québec compte pourtant une liste bien courte d’hommes et de femmes politique ouvertement gais. Pourquoi? La peur de mettre en jeu leur avenir politique en incite certains à ne rien révéler sur leur orientation sexuelle, croit le professeur en sociologie à l’Université Laval, Michel Dorais.

Ils réfléchiront sur les conséquences qu’aura une sortie du placard sur les intentions de vote de l’électorat, soutient le président de Gai Écoute, Laurent McCutcheon. « Lors des élections, le vote est souvent serré dans une marge de 10%. Il faut seulement 5% des électeurs qui décident de ne pas voter pour un candidat parce qu’il est homosexuel pour qu’il soit défait », prétend le militant gai.

« Nous comptons entre 15 et 18% de gais dans la société, c’est donc tout à fait normal d’avoir peu d’homosexuels en politique »,  rappelle toutefois le maire Richard.

Coming-out politique

Le coming-outmédiatique de l’ancien chef du Parti québécois a été motivé par le désir d’être un modèle pour les jeunes. « Il faut en parler publiquement parce que certains gais vivent des difficultés et cherchent des modèles pour s’en sortir », soutient M. Boisclair.

Sans prétendre que c’est une nécessité, le maire de l’arrondissement Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Réal Ménard, juge que de rester dans le « placard » n’apporte rien de bénéfique. « Ne pas le dire amène certainement plus de problèmes. Ils seront victimes de chantage parce qu’ils gardent secret leur orientation sexuelle», dit l’ancien député bloquiste.

Le libre choix s’impose également en ce qui concerne présenter son amoureux ou son amoureuse en public. C’est une question de vie privée. La décision revient aussi aux conjoints ou conjointes de participer aux sorties publiques ou de rester dans l’ombre, même du côté des politiciens hétérosexuels, selon le professeur Michel Dorais.

« Est-ce qu’un politicien hétérosexuel montre toujours sa conjointe en public ?, questionne Maurice Richard. Ce qui n’est pas obligatoire pour un hétérosexuel ne l’est pas pour un gai », ajoute-t-il.

Compétence d’abord

Au final, les aptitudes d’un candidat priment sur son orientation sexuelle. « Être homosexuel ne réduit pas les standards au niveau éthique », affirme Réal Ménard.

Le professeur Michel Dorais juge que les gais en politique doivent être meilleurs afin de compenser leur homosexualité qui, selon lui, peut être encore vu par certaines personnes comme un « léger handicap».

Lorsqu’on demande à André Boisclair si un jour le Québec aura à sa tête un premier ministre gai, il ne peut s’empêcher de rire. « Je n’y vois aucun obstacle. Cela dépend de ses compétences », conclut-il.

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Documentaire: Amos WA

Documentaire: Amos WA

Raymond Viger                     Dossier Toxicomanie, Alcool

toxicomanie-drogue-4Reflet de Société a présenté une jeune vidéaste, Sonia Langlois, qui venait d’accoucher de son premier documentaire, Amos WA. Réalité souterraine.

Le film, qui touche la consommation de drogues de jeunes d’Abitibi, a suscité maintes réactions. Reflet de Société publiait ensuite la perception de Dany Faucher, travailleur de rue à Amos, entourant le documentaire. Bien que le jugeant utile, M. Faucher considère Amos WA peu nuancé. Il met en garde ceux qui visionneront le documentaire: les jeunes ne consomment pas tous de la même manière que les vedettes du film. Il faut faire attention à la généralisation. Amos WA, bien utilisé, peut être un outil de départ afin de discuter consommation avec ses enfants, ses élèves.

Sonia vient d’apprendre que son documentaire est maintenant disponible partout au Canada. L’Office National du Film a décidé d’en être le distributeur. Pour ceux qui veulent avoir une petite idée de la consommation de certains jeunes en région, il est possible de commander un exemplaire à l’ONF au 1-800-267-7710 ou au www.onf.ca.

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Val d’Or: des Indiens dans ma ville

Val d’Or: des Indiens dans ma ville

Ariane Aubin    Dossier Autochtones

ville indiens autochtones premieres nations autochtone On y trouve les Mohìgan – les loups –, puis les Kigos – les poissons –, les Amik – les castors… Tous des animaux emblématiques des Premières nations, qui prêtent leurs noms aux salles de jeu colorées du Centre de la petite enfance (CPE) Abinodjic-Miguam, à Val-d’Or. Dans ce bâtiment attenant au Centre d’amitié autochtone (CAAVD), 130 enfants de toutes origines – plus de 40 sont cris ou anishnabek («le vrai peuple», terme par lequel se désignent les Algonquins) – fabriquent des capteurs de rêve, chantonnent des comptines en anishnabe et surtout, apprennent à apprécier et respecter la culture de leurs camarades.

En deux décennies, la population autochtone à Val-d’Or a plus que doublé. Les membres des communautés de Lac-Simon, de Pikogan ou de la Baie-James qui «descendaient en ville» de temps à autre pour faire le plein de victuailles sont de plus en plus nombreux à s’y installer pour de bon. Dans cette ville de 32 000 habitants très homogène, l’arrivée de ces voisins aux familles nombreuses est souvent perçue comme une menace. Blancs et Autochtones ont beau fréquenter les mêmes lieux, les mêmes écoles, ils se mêlent encore peu les uns aux autres, ce qui contribue à nourrir les préjugés de chacun.

Centre d’amitié autochtone de Val d’Or

Née d’un père québécois et d’une mère algonquine, la directrice du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or (CAAVD), Édith Cloutier, sait à quel point la méconnaissance de l’autre peut faire des ravages. Cette femme énergique, qui dirige le CAAVD depuis 20 ans déjà, multiplie les projets d’intégration culturelle: la marche contre le racisme Gabriel-Commanda (un héros anishnabe, trappeur sans peur et sans reproche), les portes ouvertes au centre, l’université nomade sur les questions autochtones et surtout, le CPE Abinodjic-Miguam, sont toutes des initiatives qu’elle a appuyées, portées et défendues.

C’est d’ailleurs à sa demande que la chercheuse Suzanne Dugré, du réseau d’études des Premières nations DIALOG affilié à l’Université du Québec en Abitibi Témiscamingue (UQAT), a initié en 2006 la première étude universitaire extensive sur le sujet des relations entre amérindiens et non-Autochtones à Val-d’Or. Rendus publics en juin dernier, les résultats de cette recherche et les recommandations qui en découlent devraient faire de Val-d’Or une référence en matière d’intégration urbaine des Autochtones… si l’on en tire les leçons adéquates.

capteur de rêves autochtones indiens autochtone indien Combien y a-t-il d’Autochtones à Val-d’Or?

En apparence toute simple, la question posée par les chercheurs de l’UQAT a généré des réponses révélatrices. «Les Blancs interrogés croyaient qu’il y avait 4000 Autochtones en ville, et même plus, explique Suzanne Dugré. Comme les  chiffres officiels variaient énormément d’une source à l’autre, nous sommes allés véri-fier par nous-mêmes et n’en avons recensé que 1100.»

Quatre fois moins, donc. Mais comme la population autochtone est jeune et en pleine croissance démographique, cette proportion est appelée à augmenter dans les prochaines années. Pour le meilleur et pour le pire, explique Édith Cloutier. «Le fait que les jeunes sortent davantage des communautés a accéléré l’évolution des relations entre Autochtones et Valdoriens. Il y a 20 ans, on parlait de deux mondes parallèles où les uns n’étaient pas obligés de parler aux autres. Maintenant, les contacts sont inévitables même s’ils sont parfois conflictuels.»

Ce sont surtout des événements ponctuels, comme l’ouverture de la Piaule ou les protestations récentes de certaines communautés face au projet de mine à ciel ouvert Osisko à Malartic, qui raniment les tensions, croit Édith Cloutier. «Ce sont des relations en montagnes russes, très influencées par la conjoncture. L’image des Autochtones qui se plaignent le ventre plein est encore très tenace.»

Mais comme l’enquête de l’UQAT l’a confirmé, l’ambiance ne changera pas à Val-d’Or à moins que les institutions politiques et les forces de l’ordre ne s’impliquent. Et le chemin à parcourir est assez long.

Bienvenue en quatre langues

Après les kilomètres d’épinettes cordées du parc de La Vérendrye, les visiteurs qui arrivent sur la 3e avenue à Val-d’Or sont accueillis par des oriflammes leur souhaitant la bienvenue en quatre langues: français, anglais, algonquin et cri. Mais le «Mino Pijak» (bienvenue, en algonquin) n’a été ajouté que tout récemment au-dessus du «Wachiya» cri.

Pour certains partisans de l’échange interculturel, cette omission était la preuve que le maire Fernand Trahan, en poste depuis neuf ans, n’accorde pas la même importance aux Anishnabek qu’aux Cris. «Le maire est un homme d’affaires, explique l’ancien député péquiste d’Abitibi-Est, Alexis Wawanolath. Il est très en contact avec les Cris et les Inuits, a fait de nombreux voyages dans le Nord. Mais les Anishnabek, eux, se sentent laissés pour compte.»

Autochtones inexistants

L’équipe du réseau DIALOG a confirmé cette impression en dépouillant les procès-verbaux municipaux des cinq dernières années. Aucune référence aux organismes autochtones n’y est faite, à l’exception d’une subvention de quelques dizaines de dollars accordée pour une fête de quartier. La conseillère municipale Céline Brindamour, très impliquée au sein de DIALOG et d’autres tables de discussion entre Autochtones et non-Autochtones, précise toutefois que la Ville est consciente du problème et a pris le parti de l’ouverture. Mais les projets de logements sociaux que réclament Édith Cloutier et Suzanne Dugré se font toujours attendre.

L’administration municipale n’a pas été la seule institution pointée du doigt par le rapport de l’UQAT. Si les efforts d’intégration de la minorité autochtone dans les domaines de la santé et de l’éducation ont été reconnus, les services sociaux et les forces de l’ordre ont été encouragés, eux, à modifier leur approche. Ces conseils n’ont pas toujours été bien reçus par les principaux intéressés.

«Quand nous avons expliqué aux travailleurs sociaux que les Autochtones les voyaient comme ces Blancs qui viennent leur arracher leurs enfants, ils nous ont accusé de ne pas avoir compris leur façon de travailler», explique Suzanne Dugré. La chercheuse et travailleuse sociale de formation a rencontré à plusieurs reprises ces intervenants afin d’élaborer avec eux une nouvelle approche qui soit mieux perçue.

Autochtones sans eau courante et sans électricité

val d'or autochtone capteur de rêve indien urbanisation Certaines communautés peu nanties comme celle de Kitcisakik, située dans la réserve faunique de La Vérendrye, n’ont ni eau courante, ni électricité. Les familles qui y vivent ont donc beaucoup de difficulté à convaincre les travailleurs sociaux qu’elles sont aptes à élever leurs enfants dans ces conditions. Résultat, les jeunes autochtones restent en famille d’accueil six fois plus longtemps, en moyenne, que les jeunes blancs. Et dans 90% des cas, ceux qui les accueillent sont non-Autochtones et francophones.

Une acculturation forcée que tentent désormais d’éviter les services sociaux en trouvant des solutions moins radicales: placement chez un proche ou alors meilleur accompagnement des parents pour qu’ils soutiennent leurs enfants pendant leurs études. Au CAAVD, par exemple, les programmes d’aide aux devoirs se multiplient et des cours de langues algonquines sont prodigués aux jeunes autochtones urbains, afin qu’ils apprennent tout en préservant leur culture. Les magnifiques locaux du centre sont d’ailleurs décorés de sculptures, lithographies, peintures et autres œuvres amérindiennes.

À l’école de la tolérance

Le nouveau mot d’ordre: éduquer pour mieux comprendre. Cette approche, dont la pierre angulaire est le respect de la culture d’autrui, pourrait changer du tout au tout les relations conflictuelles qu’entretiennent les Autochtones avec les autorités locales.

On reprochait aux policiers de ne pas respecter la culture des communautés avec lesquelles ils transigeaient ? Qu’à cela ne tienne, certains agents de la Sûreté du Québec ont commencé – sur une base volontaire mais encouragée – à suivre les cours d’un nouveau microprogramme en études autochtones offert par l’UQAT.  Au menu, des cours d’histoire, de langue et de culture anishnabe, ainsi que des rencontres avec des aînés qui transmettent leur savoir aux étudiants. Une formation qui s’ajoute au cours sur l’histoire des cultures autochtones, donné par l’anthropologue Serge Bouchard depuis plus de 25 ans aux policiers de la S.Q.

Le lieutenant Jean-Pierre Pelletier, ainsi que l’un de ses collègues, a fait partie de la première cohorte formée par l’UQAT et est ravi de son expérience. «Le cours de langue algonquine, en particulier, me permet de mieux communiquer  avec ceux qui parlent moins bien français. Ils trouvent ça assez drôle de voir des Blancs suivre cette formation, d’autant plus qu’il est parfois difficile pour eux d’intéresser leurs propres enfants à leur culture!»

L’urbanisation autochtone

Dire que la recherche menée par l’UQAT a transfiguré Val-d’Or serait pourtant exagéré. Ses résultats n’auront pas appris grand-chose à ceux qui, comme Édith Cloutier, avaient anticipé depuis longtemps le phénomène de l’urbanisation autochtone. Elle aura toutefois permis aux partisans du multiculturalisme d’ajouter à leurs arguments, basés sur l’expérience, des faits obtenus de façon méthodique et impartiale. Et surtout, de forcer les institutions valdoriennes – et les communautés autochtones – à faire leur examen de conscience et amorcer un pas vers l’autre.

Reste qu’au CPE Abinodjic-Miguam, de tout petits pas semblent pouvoir mener très loin. Les premiers enfants qui y ont grandi sont rendus à la petite école et les enseignants n’en croient pas leurs yeux. Blancs et Autochtones jouent ensemble sans discrimination… et échangent même quelques mots d’algonquin et de cri. «Les enfants sont très ouverts, très curieux, explique la directrice du CPE, France-Claude Goyette. Ce sont les plutôt les parents, peu importe leur origine, qu’il faut éduquer, car ce sont leurs comportements et leurs croyances que les enfants reproduisent.»

Une observation en accord parfait avec ces mots empruntés à la sagesse de leurs ancêtres: «Dis-moi, et j’oublierai. Montre-moi, et je me souviendrai peut-être. Implique-moi, et je comprendrai.»

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Photos Ariane Aubin et François De Lagrave

Montage Juan Carlos Sanchez

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Le logement à Val d’Or pour les autochtones

Le logement à Val d’Or pour les autochtones

Ariane Aubin    Dossier Autochtones

premieres-nations-indiens-autochtones-indien-autochtone Vivianne Poucachiche est animatrice culturelle au Centre d’amitié autochtone. Elle a un emploi stable et mène une vie tranquille. Le seul jeu de hasard auquel elle s’adonne est le poker, un passe-temps qui lui a donné l’occasion de se lier d’amitié avec plusieurs blancs valdoriens. Mais quand est venu le temps de chercher un logement, la douce et timide anishnabe a heurté un mur. «C’est vraiment difficile de trouver un appartement quand on est autochtone», résume-t-elle. Trahie par son accent typiquement algonquin, chaque propriétaire qu’elle appelait lui disait avoir déjà loué le logement. Pourtant, quand un ami non-Autochtone a rappelé quelques minutes plus tard, celui-ci était encore libre. Une mésaventure qui est loin d’être l’exception à Val-d’Or.

«Un bénéficiaire de l’aide sociale a aussi de la difficulté à se trouver un logement parce qu’il n’a pas de revenus et que les loyers sont élevés, explique Céline Brindamour. C’est la même chose pour les Autochtones qui arrivent souvent avec des familles nombreuses dans un quatre et demi. C’est en grande partie conjoncturel.» Reste que souvent, lorsqu’un propriétaire sent poindre l’accent algonquin chez un candidat au logement, il préfère passer son tour.

Taux de fécondité des femmes autochtones

premières nations autochtone indien autochtones indiens Quand ce locataire a en plus cinq ou six enfants – le taux moyen de fécondité des femmes autochtones est de 2,5 enfants par femme, soit deux fois celui des Canadiennes − en plus de sa famille élargie, trouver un logement devient pour lui un véritable casse-tête. Val-d’Or est l’une des villes québécoises où le taux d’inoccupation est le plus bas, soit moins de 0,1% en 2008, ce qui fait du logement la priorité absolue pour les élus locaux.

Une priorité peut-être, mais qui ne se traduit pour l’instant par aucune mesure concernant les logements sociaux. «À Val-d’Or, c’est vraiment quelque chose qui doit être développé, croit Alexis Wawanoloath. Quand j’étais travailleur social, je voyais bien que certaines familles habitaient de véritables taudis, des appartements surpeuplés.» Certains Autochtones, après avoir épuisé les ressources d’hébergement temporaire – Centre d’amitié autochtone, famille, amis – retournent, par dépit, dans leur communauté d’origine avant d’avoir trouvé en ville l’emploi ou le diplôme convoité… ou finissent leur parcours dans les dortoirs de La Piaule.

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Photos Ariane Aubin

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Kitcisakik: le village sans école

Spécial rentrée scolaire

École à la maison, école musulmane, école en milieu autochtone, école spécialisée en musique et cheminement scolaire marqué par la dyslexie, Reflet de Société vous offre pour la rentrée un grand dossier sur l’éducation. Hors des sentiers battus, nous vous invitons à découvrir les 1001 visages de l’école au Québec.

kitcisakik-village-algonquin-val-d-or-abitibi-anicinape-aki-autochtone Kitcisakik: le village sans école

Dossiers Autochtone, École à la maisonÉcole alternative

Le village algonquin de Kitcisakik est illégal aux yeux des gouvernements québécois et canadien. L’absence de dépenses publiques qui en résultent à forcé ses habitants à envoyer leurs enfants à Val-d’Or, à 100 km de distance, afin d’y être scolarisés. La communauté met présentement sur pied une école primaire afin que ces familles puissent garder leurs enfants près d’eux. Les parents doivent maintenant réapprendre à s’occuper de leur progéniture et les habitants de l’un des villages les plus pauvres du Canada en profitent pour s’attaquer aux nombreux problèmes qui minent leur communauté.

François Richard

L’école Mikisicec (petit aigle) est constituée de deux roulottes aménagées en trois salles de classes et quelques bureaux. Une dizaine d’écoliers de 3ème année se disent heureux de vivre avec leurs parents. Ceux dont la scolarisation a débuté à Val-d’Or regrettent toutefois les avantages d’une plus grande école. «Il n’y a pas de salle de gym ici.» «Je n’aime pas ça être mélangé avec les plus petits.» «C’est plate parce qu’on n’est pas beaucoup.» Une fois les frustrations passées, des aspects plus positifs sont évoqués. «Les Blancs à Val d’Or n’étaient pas gentils avec moi.» «Le cours d’algonquin est le fun.»

kitcisakik-village-algonquin-val-d-or-abitibi «J’aime mieux rester dans la communauté.»

Kitcisakik est un village de quelque 430 habitants situé dans la réserve faunique De La Vérendrye, à une centaine de kilomètres au sud de Val-d’Or. Bien que les Algonquins affirment l’avoir toujours habité, le territoire appartient légalement à Hydro-Québec (HQ). Vu l’illégalité de l’occupation des lieux, Kitcisakik ne bénéficie ni du statut de réserve, ni de celui de municipalité. Les gouvernements fédéral et provincial n’y injectant pas de fonds, le village est dépourvu de tous les services, dont l’électricité et l’eau courante. La centaine de maisons est construite avec des matériaux de fortune et, malgré la présence d’un barrage d’HQ au centre du village, les bâtiments publics sont parmi les seuls électrifiés. Un «bloc sanitaire» permet aux habitants de s’approvisionner en eau potable qu’ils doivent transporter dans des seaux. Le «bloc» est pourvu de douches, de toilettes et de machines à laver.

Aller apprendre chez les Blancs

Depuis 1955, les enfants de Kitcisakik doivent quitter leur communauté afin d’aller à l’école. Ils fréquentaient alors un pensionnat du gouvernement fédéral dirigé par des frères Oblats jusqu’à sa fermeture dans les années 1970. Ils seront par la suite scolarisés dans les écoles publiques d’Abitibi-Témiscamingue. Les élèves de quatrième année et au-delà continuent de vivre dans des familles d’accueil de Val-d’Or, ne rentrant à la maison que les fins de semaine et durant les vacances d’été. Pour mettre fin à cette situation, le Conseil de bande instaure progressivement l’école primaire dans le village. La maternelle y a été implantée en 2005 et l’école grossit au rythme d’une année à la fois. Elle compte présentement trois classes pour des écoliers de niveau maternel à la troisième année. Les cours sont donnés par des enseignantes professionnelles et le programme du ministère de l’Éducation du Québec est respecté. Les cours de quatrième année y seront dispensés à partir de l’automne 2009. Un Centre de stimulation précoce a aussi été instauré.

Les écoliers d’aujourd’hui ne vivront donc pas la même enfance que leurs parents qui ont dû surmonter le choc du déracinement. En raison de la rupture familiale, les jeunes n’ont en général pas appris l’algonquin, créant un fossé culturel. 3 générations de parents n’ont pas connu de modèles parentaux dont ils pourraient s’inspirer pour aider leurs enfants.

«Nos enfants ne sont plus des étrangers»

«Les parents avaient des habitudes qui n’avaient rien de parentales.» Gilles Brazeau est père de 5 enfants, 2 naturels, 3 d’adoption. Ils fréquentent tous l’école Mikisicec. Durant son enfance, sa grand-mère «le protégeait» lors de ses séjours à Kitcisakik. «L’été, nos parents n’étaient pas toujours là, il y avait un fléau de consommation d’alcool et de drogues.» Celui qui est aujourd’hui responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande affirme que ses enfants aiment l’école et qu’elle leur permet d’être intégrés à la communauté. Le terme a une signification particulière à Kitcisakik: se sentir chez soi au sein de sa famille. La tâche, soutient Gilles Brazeau, est très complexe. «Aujourd’hui nous vivons l’intégration, les enfants sont avec nous toute la semaine. Nous ne sommes pas prêts pour ça.»

Le directeur en santé de Kitcisakik, Michel Pénosway, travaille, en collaboration avec une équipe de recherche de l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), à l’élaboration de services destinés aux parents et visant à leur réapprendre leurs «habiletés parentales». Selon lui, le changement le plus important apporté par l’école Mikisicec est que «les enfants ne sont plus des étrangers. Ils ne sont plus en vacances ici.» Afin d’«intégrer» les enfants de Kitcisakik, l’ensemble du village a dû se mobiliser. Le Conseil de bande en a profité pour lancer plusieurs chantiers de travail social et de formation professionnelle visant à rehausser le niveau de vie de la communauté. L’exercice a mobilisé l’ensemble du village et tout le monde a eu son mot à dire. «Au lieu d’offrir aux gens des services prédéterminés, nous les laissons exprimer leurs besoins puis nous mettons en place des services pour les satisfaire.» L’expression de ces besoins a eu lieu dans le cadre d’une recherche réalisée par une équipe de chercheurs de l’UQAT en collaboration avec les intervenants sociaux de Kitcisakik.

En guise d’exemple d’«habiletés parentales» à apprendre, Michel Pénosway raconte le déroulement d’un exercice visant à améliorer les dialogues parents-enfants. «Un parent se plaignait de ce que son enfant ne l’écoutait pas lorsqu’il lui demandait de ranger ses vêtements. Nous avons donc fait un jeu dans lequel les rôles étaient inversés. L’enfant, imitant ce qu’il avait entendu, a demandé à son père de ranger ses vêtements sans lui indiquer où il devait les déposer. Le père a alors réalisé que si son enfant ne lui obéissait pas, c’était simplement parce que ses consignes n’étaient pas claires.»

Le Conseil de bande a dû embaucher du personnel qualifié. Manquant d’expertise, les Algonquins ont eu recours aux services d’une dizaine de Québécois pour occuper des postes, entres autres, de formateurs. Raymond Lauzon, le directeur de l’éducation, croit que «le fait que la communauté ait décidé elle-même de se prendre en main et qu’elle ait embauché des Québécois pour l’y aider est unique en Abitibi et sûrement au Québec».

Apprendre à vivre au 21è siècle

Normand Saint-Germain offre différentes formations socioprofessionnelles. Il décrit son rôle comme étant «de mettre les Algonquins au diapason du 21è siècle.» Les barrières à l’emploi sont en effet très nombreuses pour des gens qui «connaissent peu les réalités du monde du travail et sont rarement bilingues», selon une intervenante auprès de la communauté.

Les parents bénéficient aussi de services d’aide à la gestion de budget et de cours de cuisine santé. Ils doivent apprendre à composer avec le même revenu que lorsque leurs enfants étaient nourris à Val d’Or toute la semaine, ce qui entraîne son lot de difficultés dans une communauté où le taux d’emploi n’est que de 25% et où la moitié de la population a moins de 17 ans.

Selon Michel Pénosway la taille restreinte du village et les liens de parenté qui en découlent jouent en faveur des changements. «La proximité des membres de la communauté a un impact, ça gêne ceux qui prennent moins part aux changements.» La consommation d’alcool aurait d’ailleurs grandement diminué depuis l’instauration de l’école et des chantiers sociaux. L’animateur culturel auprès des jeunes Toby Brazeau juge qu’«avec les enfants ici, on dégrise. L’alcool doit partir.»

Un certificat multidisciplinaire en intervention sociale est donné à l’UQAT à la demande des habitants de Kitcisakik afin de former des intervenantes sociales qui travaillaient avant sans formation. Cette question de la formation est de la première importance. L’accès à l’emploi et au développement passe par l’acquisition de connaissances. Un obstacle de taille dans une communauté où seulement 12% des gens ont un diplôme d’études secondaires et où l’école est associée au déracinement et aux abus vécus dans les pensionnats.

Enfin des obstacles culturels se dressent sur le chemin de l’emploi. Toby Brazeau croit que «les gens ne sont pas intéressés par le travail à l’extérieur de la communauté. Leur famille est ici.» Ce désir d’être «chez soi» entraîne aussi le décrochage scolaire. L’animateur culturel explique d’ailleurs en partie son abandon scolaire, à l’âge de 15 ans, par le besoin qu’il avait de se retrouver parmi les siens.

Tout le monde à Kitcisakik affirme vouloir se réapproprier la culture algonquine. Pour l’instant, c’est plus facile à dire qu’à faire. Bien que tout le monde en baragouine au moins quelques mots, la plupart des 35 ans et moins ne maîtrisent pas la langue de leurs grands-parents. Les cours d’algonquin prévus à l’école Mikisicec ont d’ailleurs dû être abandonnés, faute de volontaires pour l’enseigner.

Un chemin exceptionnel… à petits pas

Selon Raymond Lauzon, le chemin parcouru jusqu’à présent est exceptionnel. «Il faut imaginer les impacts sociaux lorsque les gens ne jouent pas leur rôle de parents, qu’ils passent dix mois par année sans leurs enfants. Ils manquaient de notions quant à l’importance de l’école, du quotidien.» S’il déplore le faible niveau de participation des parents de Kitcisakik à certaines des activités culturelles offertes par l’école, il souligne qu’il admire leur courage. «Regarde le bloc sanitaire. Il n’y a que deux douches pour tout le village. Pourtant les enfants arrivent tous propres et bien habillés à l’école. On n’avance pas à grand déploiement, mais à petits pas.»

Le chemin se poursuit cet automne avec l’introduction de la quatrième année à l’école Mikisicec. Avec 38 enfants d’âge primaire sur 49 qui fréquentent dorénavant l’école du village, la communauté de Kitcisakik se rapproche de son objectif, garder ses enfants dans les familles et leur rendre la fierté d’être Algonquins.

Le village aux milles formulaires

L’occupation contestée du territoire entraîne une foule de tracasseries administratives au Conseil de bande. Contrairement aux autres communautés autochtones du pays jouissant du statut de réserve Kitcisakik ne reçoit pas de fonds généraux de la part des gouvernements québécois et canadiens afin d’assurer les dépenses sociales et administratives. Ses habitants doivent donc recourir à une multitude de programmes gouvernementaux spécifiques afin d’obtenir des subventions ciblées.

Selon le responsable des dossiers liés à la santé au Conseil de bande, Gilles Brazeau, Kitcisakik bénéficie d’environ 130 programmes et des rapports différents doivent être remplis pour chacun. L’accès aux subventions de 25 programmes est nécessaire dans le cas de l’école primaire seulement. «Je lève mon chapeau aux gestionnaires», déclare Gilles Brazeau, mi-blagueur, mi-désabusé.

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